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Cette soirée là

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Jean Tourneux

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Cette soirée là..
La nuit est tombée depuis longtemps en cette fin octobre. Le village est silencieux dans ce petit coin des côtes d’Armor. Il est 23h.
Dring! On frappe à la porte...
C’est Gus.
Gus, c’est mon beau frère. Un quinqua célibataire qui occupe la maison voisine. Ce soir, il reçoit deux couples d’amis.
__ Salut Jano! Tu viens prendre le café avec nous?
__ Tu crois? Est-ce bien raisonnable à cette heure avancée?
— Ma frangine n’est pas là?
__ Si, mais elle est couchée. Bon, j’enfile ma polaire, j’arrive.
Je lui emboîte le pas mais en marchant en ligne droite contrairement à lui qui tire des bords comme on dit par ici. Les soirées sont toujours bien arrosées en Bretagne. C’est bien connu.
En entrant dans la pièce principale, je sens que l’ambiance est bon enfant. On rit, on fume, on boit. L’accueil est chaleureux.
—Je vous présente mon beau-frère, Jano, le mari de Catherine.
Fabienne.. Laurent... Jean et Hélène!
__ Bonsoir, salut, salut, bonsoir.
— Jano, tu veux un verre?
__ Oui, c’est plus pratique!..
Pas facile de s’intégrer quand les autres sont déjà bien échauffés. Je vais essayer de les rattraper mais, c’est pas gagné, ils ont une sacrée avance sur moi!..
Tabagisme passif et alcoolisation active: voilà le programme.
Les invités ont déjà fait honneur à la bouteille de Ricard achetée le jour même.C’est marée basse! Elle n’est pas orpheline d’ailleurs! Quelques bouteilles de vin, vides également, trônent à ses côtés.
Les discussions sont animées et s’enchaînent les unes après les autres au rythme des tournées. Vin blanc pour certains, vin rouge pour d’autres. On ne coupe pas aux dis-cussions politiques: accords, désaccords mais toujours dans la bonne humeur. Le gouvernement en prend pour son grade. L’Europe, la droite sont aussi au menu. Nor-mal, on penche tous ici pour la cause du peuple. Et entre syndicalistes et militants politiques, on a toujours quelque chose à critiquer!
Soudain, Gus se lève de sa chaise avec quelques difficultés et heurte les 2 ou 3 bou-teilles qu’il avait entreposées à ses pieds sous la table. La mémoire commence à lui faire un peu défaut à cette heure déjà bien avancée. Il avait oublié qu’il en avait dis-posées au sol pour ne pas encombrer la table.
Le vin blanc se répand sur le carrelage.. Aucune différence pour les chaussures entre le carrelage sec et le carrelage au vin blanc. Au sol, les taches s’accumulent... Il y aura un sacré ménage en perspective demain!..
En face de moi, le mari d’Hélène, Jean, un gars du nord, la soixantaine. Il a quitté son milieu familial dès l’âge de15 ans pour aller dans la marine. Mineur à l’époque, mais quoi de plus normal pour un chti... Un peu jeune tout de même pour quitter le foyer familial. Il s’appuie avec ses deux coudes sur la table, la tête penchée. Sous ses yeux, la peau est plissée comme des voiles affalées à la hâte sur une baume avant un coup de vent. Il a bourlingué sur toutes les mers. De quoi vous dégoûter de boire de l’eau! A force de naviguer, le roulis lui a permis de se déplacer malgré les tempêtes. Quand il repartira en fin de soirée, je constaterai qu’il en a gardé des séquelles.
Les discussions vont bon train. Ça rigole de tout côté. Les cendriers se remplissent, les verres se vident. Les chansons ne vont pas tarder..
Et c’est parti: l’Internationale, les chants de marins...
Gus décide d’aller prendre sa guitare mais pour cela, il faut sortir pour aller la cher-cher dans la maison de ses parents située à côté. L’inquiétude me prend. Expédition périlleuse vu son état et un parcours difficile dans l’obscurité totale. Cinq minutes plus tard, il revient sain et sauf.... Sain, c’est beaucoup dire!..Opération réussie.
Il tente d’accorder son instrument mais avec le volume sonore de la pièce, c’est pas une mince affaire. Et ça repart: Brassens, Brel, Ferrat, Léo Ferré...Les classiques! Les paroles sont un peu en lambeaux en raison de l’heure tardive et de l’excès d’hy-dratation.
Minuit arrive, le dessert aussi. Il était temps. Un peu de consistance pour l’estomac.
C’est autour de Jean, le chti, d’effectuer une tentative pour se lever de son siège. Je l’observe et me délecte par avance. J’anticipe la suite...c’est au-delà de ce que j’a-vais imaginé!...
Debout? c’est beaucoup dire! La chaise lui sert de déambulateur. L’équilibre reste instable. Un coup de vent de force 6 ou 7 beaufort l’a surpris. Mais il tient bon.
Son erreur, c’est d’avoir lâché la chaise! Il commence à tanguer, part un peu vers l’avant, un peu vers l’arrière et s’élance à nouveau vers l’avant sans maîtriser sa vi-tesse mais quand même bien décidé à rejoindre au plus vite une destination qu’il n’a d’ailleurs même pas choisie! J’ai cru qu’il se dirigeait à toute allure vers la porte d’entrée comme si une envie pressante de vomir lui montait tout à coup à la gorge! Et le voilà parti, speedy-gonzalès!.. Aucun radar en vue, heureusement.
Jean n’est pas très grand! Juste à la hauteur du bar qui nous sépare de la cuisine.
Seulement, le bar, il ne l’avait pas vu.
En rentrant, si!...
Mais les excès de la soirée ont eu un impact certain sur le rétrécissement de son champ de vision et sur sa mémorisation des lieux.
Et ce qui devait arriver arriva! Son visage vient heurter violemment le coin du bar! Un bruit sourd retentit, tout le monde se retourne. Sous le choc, Jean repart vers l’ar-rière, ses deux mains se portent sur son visage, le sang dégouline au sol. L’équilibre reste toujours instable. Le vent ne s’est pourtant pas calmé. Sonné, Jean parvient tout de même à se rasseoir d’un seul coup sur son siège. Il a eu de la chance dans son malheur, le coin du bar était arrondi. Son épouse, sans doute habituée à le voir dans cet état, ne se préoccupe pas plus que cela de sa santé.
Je lance:
« Jean, tu as eu quand même de la chance!!! Heureusement que le coin du bar n’était pas à angle droit. Tu te serais blessé encore plus!
Le bar était rond...toi aussi, en fait!!!
On peut dire que, ce soir, tu as un bon coup dans le nez!! Le bar venait sur ta droite, tu aurais dû le laisser passer! Il avait la priorité...»
Jean ne souffrira pas. Il est dur au mal mais il bénéficie d’une anesthésie efficace.
Allez, Jean, un dernier verre pour la route histoire de se redonner du courage.
Et puis, le rouge, ça donne du sang, comme disaient nos parents autrefois!..
Pas besoin de le bercer ce soir! Jean s’endormira de tout son soûl! Ça va ronfler dur dans la chaumière! Bon courage Hélène.
Mémorable, cette soirée là!..
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Utilisateur désactivé · il y a
J'aime bien, c'est très vivant et ça sent le vécu !
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Jean Tourneux · il y a
Et oui, c'est du vécu!
Merci.

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