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Cette fois je ne crierai pas

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ESM

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Jour un. Recroquevillée dans un coin de la pièce, j'essaie d’apaiser les tremblements de mon corps. J'ai la bouche sèche, la gorge irritée et un goût amer dans la bouche, à force d'avoir vomi. Mon ventre n'est pas en meilleur état. Il couine et se tord, gargouille et râle. Un spasme me secoue et j'ai à peine le temps d'atteindre les toilettes. Tu parles d'un lieu d'aisance. Un simple trou creusé dans le sol de terre battue servant à évacuer ce qui sort de moi depuis qu'ils m'ont jetée ici. Mon corps m'a trahie quasi immédiatement. La peur est un excellent accélérateur. J'ai peur. Mais je dois tenir. Pour les autres. Ils ont besoin de temps pour fuir. Et du temps, c'est tout ce que je peux leur donner.

Jour trois. Pas de lit dans cette pièce. Je dors à même le sol. Je suis engourdie, j’ai des crampes. Mais je peux difficilement m’étirer. Ma pièce est un rectangle ou je ne peux pas me tenir debout. Je suis obligée de me déplacer courbée en deux ou à quatre pattes comme un animal. Une fois par jour, une trappe s'ouvre dans le mur et une nourriture insipide m’est servie. Je la mange à même le sol.

Jour cinq. Heureusement que je peux voir le ciel. Je suis toujours seule dans mon rectangle. La petite ouverture grillagée aménagée dans une des largeurs me permet de compter les jours. Les tremblements ont cessé hier. Mais la peur est toujours là.
Je pue. Mes vêtement sont crasseux. Mais j'ai à peine assez d'eau pour étancher ma soif alors j’endure.

Jour neuf. Ils sont enfin venus me chercher. Ils ont pris leur temps. Pas comme si j’étais pressée non plus. Ils ont semblé incommodés par mon odeur. On a arraché mes vêtements et lavée à grands coups d'eau glacée. La tenue qu'ils m'ont donnée est trop grande et irrite ma peau. Il y a de drôles de tâches brunes dessus. Mais elle est propre.
Personne ne m'a adressé la parole.

Jour dix. Il y a du monde à l'extérieur. Depuis mon ouverture grillagée j'ai vu passer de nombreuses bottes. C'est tout ce que je peux apercevoir, des bottes. Je dois être en sous-sol et ma « fenêtre » au raz des pâquerettes. Il y a eu du bruit aussi. Des cris, des ordres, des moteurs.
Si je me mets sur le dos, je peux voir un bout du ciel.

Jour onze. Ils sont revenus. Ils sont entrés dans mon rectangle à la nuit tombée et m'ont emmenée. Nous avons traversé des couloirs tous plus gris les uns que les autres, certains percés de portes, d'autres complètement aveugles. Puis ils m'ont assise sur une chaise dure et bancale. J'ai attendu. Longtemps. Puis le Chef est entré. Ce devait être le chef car ils sont sortis quand ils s'est installé en face de moi. Il avait une voix douce, rassurante. Il m’a posé des questions. Beaucoup de questions. Mais je me suis contentée de le fixer en silence. Il a soupiré et m'a dit qu'il finirait par obtenir des réponses. Et il a souri. Juste avec la bouche. Ses yeux, eux, étaient glacés.
Je sais que plus le temps passe, moins ma situation à de chances de s’améliorer. Mais au moins, ils ne les ont pas trouvés.

Jour quinze. Je me réveille brusquement. Je me sens mal, nauséeuse. Où suis-je ? Ce n’est pas mon rectangle. On a dû me droguer et me déplacer. Je me disais bien que cette soupe avait un drôle de goût. Ma nouvelle pièce est un carré. Son plafond est plus haut. Mais je n'ai pas de fenêtre. Je m'étire. Je n'en ai pas tellement eu l’occasion ces derniers temps. Hier, le Chef à perdu patience. J'ai lu dans ses yeux qu'il avait envie de me frapper. Mais il s'est contenu. A la place il a de nouveau souri, de cette façon effrayante qui le caractérise.
Un bruit me fait sursauter. C'est comme un interrupteur ou... un percuteur. Une lumière crue, violente, inonde la pièce. Éblouie je couvre mes yeux, mais les rayons semblent traverser mes mains. Autour de moi, tout devient blanc, sans relief. Je me roule en boule, yeux clos, paupières serrées à m'en faire mal.

Jour ? S'il fait seulement jour. J'ai perdu la notion du temps. La lumière ne s’éteint presque jamais. Et quand elle le fait, c'est seulement pour quelques secondes. A peine ai-je l'impression de recouvrer la vue qu'elle envahit à nouveau la pièce. Impossible de dormir. Impossible de me repérer. Ils ont changé le rythme des repas. Parfois j'ai l'impression qu'ils sont servis à la chaîne, d'autres fois de ne rien avoir à manger pendant des jours. Ils y a un robinet dans un coin de mon carré. Il goutte. Je m'allonge dessous quand mes yeux me brûlent. Mais le soulagement ne dure jamais longtemps.

La porte s'ouvre brutalement. Je tressaille quand ils m'empoignent. Hagarde, j'ai du mal à me stabiliser. Ils m'entraînent sans ménagement dans les couloirs silencieux. Je suis étonnée de ne pas entendre de cris ou de sanglots. Mais c’est plutôt bon signe. Où pas. On me rassied sur la chaise branlante. Le Chef est déjà là. Il prend de mes nouvelles. En lieu de réponse, je lui crache dessus. Pile sur l'uniforme. Il soupire et s’essuie, avant de reprendre ses questions. Toujours les mêmes. Mais je ne l’écoute pas. Je suis loin. Je marche le long des dunes, poussée par la brise marine. L'odeur des pins m'enveloppe. Je la sens encore quand je réintègre mon carré. J'entends un léger bruit. Comme un « pssh ». Puis plus rien.

Quand je reviens à moi, je suis encore ailleurs. Il fait sombre ici. Mais je distingue les contours de la pièce. A part le petit espace sur lequel je me tiens, tout est recouvert d'une espèce de mousse noire de forme conique. Je fais le tour de l'endroit, palpe les murs. La sensation est étrange, surtout sous mes pieds nus.

J'ai dû m'assoupir car, quand j'ouvre les yeux, je suis dans le noir complet. Seul le contact du sol contre mon dos me rappelle que je ne flotte pas. Les étranges reliefs font se confondre le haut et le bas. Je suis perturbée, mais j'ai moins mal aux yeux.

Tout est silence ici. Ajouté à l’obscurité totale, c'est oppressant. Depuis quand suis-je là ? Et pour combien de temps ? Ont-ils fini par trouver les autres ? Pas grâce à moi en tout cas. Mais moi... comment m'ont-ils trouvée ? Tout tourbillonne autour de moi. Et en moi. Je sombre à nouveau.
Allongée sur le dos, les yeux clos, j’entends un bruit. Un battement sourd, une pulsation subtile, entêtante. Puis un son plus liquide, comme un ruisseau. L'eau semble avancer au rythme des battements. Je me redresse. Le bruit cesse. Je me rallonge, il reprend.

Je n'en peux plus. Faites que ça s’arrête ! Je n'ai pas dormi depuis une éternité. Dès que je m'allonge, les bruits m’englobent. Ils résonnent sans fin autour de moi. En moi. Et ils gagnent en intensité. Des tambours et une cascade rugissante. Je roule de droite à gauche. Je me tourne. Je me bouche les oreilles. Mais rien n'y fait. Plus je m’agite, plus le bruit empire. C'est insupportable ! À quatre pattes je frappe le sol, de rage je piétine la mousse, me cogne contre les murs en tentant d'en arracher les cônes. Le bruit s'intensifie encore. Je l'entends même debout à présent. Je tombe à genoux mains pressées sur les oreilles. Et je hurle. Je hurle à m'en faire exploser les cordes vocales. Mon cri fuse et semble heurter le mur de plein fouet avant de s’écraser a sol. Aucun écho. Puis le silence. Et le noir.

Je flotte. Mon corps se meut sans efforts, à l'horizontale. J'entends des voix autour de moi. De vraie voix. Les tambours ont cessé.
J'entre violemment en contact avec le sol froid. Du carrelage blanc. Tout est blanc dans cette pièce. Il y flotte une odeur de désinfectant. Et aussi quelque chose de métallique. Je me redresse péniblement. Le Chef est là. Ils demande si je suis prête à parler. Je le snobe. Il soupire et secoue la tête. Il a un drôle d'air. Déçu ? Triste ? Résigné plutôt. Il fait un signe et deux gardes m'empoignent. Je me débat, mais je suis trop faible pour opposer une quelconque résistance. Le Chef s'avance vers moi, une paire de gants en latex à la main. Il dit que j’aurais pu éviter ce qui va suivre, mais qu'il n'a plus le choix. Derrière lui, j’aperçois le plateau de chirurgien. Et les instruments.

Je suis de retour dans mon rectangle. Il fait nuit et la pleine lune me contemple avec pitié. J'ai pu me traîner jusqu'à l'ouverture mais l'effort à utilisé mes dernières ressources. Je m'évanouis.

J'ai mal. Partout. Neuf de mes doigts sont cassés et il me manque plusieurs ongles. Heureusement que je n'ai jamais su jouer su piano...
J'ai le goût du sang dans la bouche. C'est désagréable mais je n'ai même plus la force de cracher. De mon index valide, j'effleure mon visage. Ils ont rasé mon crâne pour y coller des électrodes. Le souvenir des décharges me fait frissonner. Je grimace de douleur.
Mon nez est cassé et mon œil droit tellement enflé que je peux à peine le garder ouvert. J'ai du mal à respirer : plusieurs de mes côtés doivent être fêlées.
Je tousse, et un éclair de douleur irradie dans tout mon corps.
Une larme roule sur ma joue tuméfiée.

Ils reviennent au lever du soleil. Sans un mot, ils s’emparent de moi. Je retiens difficilement un gémissement. Ils tentent de me relever mais je ne tiens pas debout. Ils auraient dû s'en douter. Ils étaient là quand on a brûlé mes jambes. L'un d'eux soupire et, me portant à moitié ils m’entraînent avec eux.
Un couloir, deux couloirs. Toujours gris. Toujours vides. Mais cette fois, nous tournons à droite. Une porte s'ouvre.
Le soleil m'éblouit. Le vent caresse mon visage. Il charrie une odeur de bois brûlé. Je regarde vers le ciel : pas un seul nuage à l'horizon. A quelques pas de nous, une estrade sur laquelle se dresse un poteau. La place est vide. Comme la cage qui jouxte l'estrade. J'esquisse un sourire : il n'y a donc bien que moi.
Alors qu'ils m’entraînent, je ferme les yeux. Je pense aux pins et à la brise marine. Les fers se referment sur mes poignets et mes chevilles. Pendant qu'ils empilent les fagots, j’aperçois le Chef. Il me fixe alors que je refuse le lacet. C’était ma dernière chance, mais je refuse de payer le prix de ce pseudo geste de pitié. Avec effort, je me redresse et plonge mes yeux dans les siens. Cette fois, je ne crierai pas.
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Paul Thery · il y a
Un texte glaçant , implacable (comme le personnage du "chef") .Des phrases courtes et percutantes. de la bonne littérature !
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