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CET OBSCUR DÉSIR DE L’OBJET (2)

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Michel Allowin

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(SUITE ET FIN)

Conduire de nuit. Il avait toujours adoré cela. N’être que réflexes chevillés au dos, aux reins, aux bras, volant taquiné avec volupté de ses paumes, lui permettait de réfléchir en roue libre. Oui, leurs instants rien qu’à eux c’était vraiment quelque chose. Ils passaient le temps à les esquiver tout en les provoquant. Tellement denses que chaque peau à peau semblait l’ultime. Et toujours cette impression d’urgence. Combien de fois s’étaient-ils dit que ces étreintes d’absolu ne menaient à rien, ne fonderaient jamais la quiétude d’une vie de couple ? Hors le croisement des analyses acérées de leurs travaux respectifs et le chair à chair instinctif, aucun état intermédiaire ne coexistait. Pure spéculation et baise crue, sinon : le vide. Polémiquer, se baiser l’âme ; forniquer, dialoguer sans un mot articulé ; addiction à ces deux polarités. Virage après virage, la voiture approchait de la gentilhommière, sa trajectoire enchaînait sans à-coups les basculements de forces centripète et centrifuge. Il vérifiait par de prestes regards en biais que sa cible restait à demeure, toujours sans compagnie. Quelques mouchards électroniques discrets, placés pendant que l’élu vaquait au cimetière, étaient connectés à son smartphone.
Tiens, cela les aurait amusés d’enregistrer leurs propres débats et ébats. Il songea toutefois que la mémoire de chaque sens vaut largement, par ses fulgurances sélectives, ces ersatz pixélisés infoutus de rendre hommage ne serait ce qu’au goût et à l’odorat. Oui, sa langue percevait encore le sel affleurant aux pores, les vestiges de nicotine sur ses lèvres, l’onctuosité iodée qui lui saturait le con. Et les parfums de suée, de foutre et de cyprine entrelacés. Il en bandait en passant les vitesses, conscient également de la tension qui lestait le blouson de cuir, contre ses côtes flottantes. Oui, il bandait d’elle. Elle... qui se foutait qu’il fut prothèsé, avait vu que ce saint-cyrien baroudeur en remontrait en créativité rigoureuse à maints collègues surdoctorés, savait que, pour les eunuques du corps professoral, leur jumelle réputation de condottiere et de femelle en chaleur les accouplait.
Il éteignit les phares dans les derniers kilomètres. Des années de combats et de missions d’infiltration nocturnes avaient développé une aisance à la mouvance dans l’obscurité, vivace quinze ans après. Son amante s’étonnait souvent de cette nyctalopie féline, elle dont la myopie avait exacerbé le sens tactile, au point d’adorer se bander les yeux en pleine lumière pour se faire dénuder et s’offrir à l’aveugle, jouer à explorer les cicatrices qui ornaient le corps de l’homme, à tracer de mémoire les contours de ses tatouages. Ce en tous lieux, clos ou de pleine nature. Elle eut adoré la frustre sauvagerie de la lisière du bois où il fit halte avant de se couler entre les troncs. Sa progression souple et silencieuse prit une bonne dizaine de minutes avant qu’il aperçoive le castel du XVIe siècle. La famille du sénateur de la Feunière s’empiffrait de florissantes propriétés terriennes depuis son accession à la noblesse d’empire. Celle-ci était la plus cossue. Et entretenue de belle manière. Le clan savait gérer son patrimoine. Toujours à couvert il s’accroupit, dos droit contre la blancheur zébrée de sombre d’un tronc de bouleau, avala à titre préventif quelques comprimés de paracétamol.
À l’écoute de l’apaisement de ses pulsations, bras relâchés, il joua du contrôle de son diaphragme, délia son esprit. Ariane y flottait en errance. Il avait récemment pris conscience d’une telle évidence qu’elle l’aveuglait depuis la fertilisation croisée de leurs travaux à la fac : chacun était la muse de l’autre. Ses recherches seront sous peu une routine sans âme. Son brio apparent lors du cours de l’avant-veille masquait la stérilisation de son intellect. Les derniers feux de la rampe. Ariane ne créera plus non plus, et pour cause. La baise ne sera plus la soupape de leurs intelligences acérées. Perte d’elle, si bellement bandante, même sagement en train de compulser ses notes, de tictaquer du clavier toute à la volupté d’accoucher de son argumentation affûtée, ou, regard perdu dans les rouages de ses neurones, projeter vers lui les volutes tâtonnantes de son raisonnement. Il aurait pu ainsi la mater des heures. Parce qu’il savait que ses synapses surchargées devaient ensuite se délurer. La première fois qu’il assista à cette alchimie fut dans le bureau d’Ariane, une veille de Toussaint. Ils ne devaient pas être nombreux à la fac en cette heure tardive. Leur première fois.
Elle peaufinait sa thèse, cela finit en peaux mêlées. D’une preste rotation du fauteuil, elle avait délaissé la platitude de l’écran pour fixer son collègue. Happé par ses prunelles de louve en lubricité, il ne sut jamais selon quel cheminement leurs lèvres se soudèrent. Son impulsivité la poussait à tirer parti de tout environnement pour s’envoyer en l’air, repoussant de loin en loin les limites du bienséant. Elle avait les mains baladeuses, vagabondes, la paume aguicheuse. L’art tactile de se glisser en quelques secondes dans les recoins d’un futal en dézipant une braguette, décrochant la boucle d’une ceinture.
Cette première fois elle l’emboucha, joua du gosier à le faire bander avec lenteur. De la tendre drôlerie vadrouillait derrière ses lunettes de myope. Il la sentait joueuse, presque moqueuse d’être inconvenante. D’avoir séduit l’homme en s’exonérant de s’être laissée faire la cour. D’un air de défi, toujours dard ingéré, elle décrocha son corsage et vira le soutif, offrant son buste aux caresses de Malpertuis. Jouer la catin en chaleur lui allait à ravir. Au plus cru elle pratiquait ses gâteries, au plus froid et sage elle pouvait se complaire en mimiques bourges au possible.
Elle le prit par les bourses, sans en compresser de trop la fragilité. Joua longuement, de la fente du gland décalotté, à oindre d’arabesques de sperme la chair chaude et tendre du joli monde ornant son balcon. Lentement, si lentement. Prenant tout son temps. La verge sentait le cœur de l’amante battre. Il s’abandonnait à Ariane, subjugué par sa gourmandise de gourgandine, par ses savants parcours de mamelons durcis le long de la hampe, autour du chibre. Malpertuis n’eut, là, aucune envie de prendre l’initiative. Être argile, flux modelé par une femme, cette femme en particulier... une condottiera du lâcher prise, pour elle comme pour son complice.
Sans prévenir, la femme plongea en voracité, happa le sexe tendu, aux veines dont les globules battaient la chamade, le goulet de ses lèvres coulissait à pleine vélocité. Elle adorait jouer la catin en fringale de sexe. Fringale littérale, elle fut une admirable fellatrice, le prouvant dès cette première joute dont la bouche et le buste furent l’arène. Il gicla en un cri étranglé, du gosier le trop-plein de sperme goutta sur la chair en volupté du décolleté. Cette fois-ci comme les autres, nul ne fit allusion aux prothèses. Elles étaient lui et en lui, point à la ligne. Cette bourgeoise de haute altitude, rebelle à toute convenance, l’une des rares personnes à le comprendre.

Un influx subtil à la base de la nuque, comme un déclic, lui signifia qu’il était prêt. Son pouls était au plus lent, le souffle fluide. Tout serait fait d’instinct, dans l’instant. Posément il but la moitié de sa gourde d’eau, rajusta les sangles du petit sac à dos, glissa le pistolet derrière ses reins, balle dans le canon. Il suffirait d’ôter la sûreté au dernier moment. Il se leva, déclencha le programme de neutralisation temporaire des alarmes via un signal de son smartphone, le rangea dans le sac qu’il endossa, nota de loin la baie vitrée du séjour illuminée. Longer le bois, légèrement courbé, atteindre l’aile droite de la bâtisse, à l’abri du haut labyrinthe de buis délicatement retaillé, progresser le long des anciennes écuries faisant office de garage. Il jeta un œil par la béance des battants. Garage vide. Porsche gris tungstène du proprio garée en biais, près du perron, trace de pneus en dérapage sur le fin gravier. Il rasa ensuite les pierres impeccablement taillées de la façade pour atteindre le perron. En moins de deux minutes les passes désactivèrent la serrurerie. Pas un grincement à l’ouverture, le petit personnel avait pour consigne de veiller à huiler gonds et verrous.
Dans la pénombre de l’escalier de marbre qui exhibait une pompeuse présence dans l’entrée, il ferma les yeux, ouïe à l’affût. Sur sa gauche, derrière une porte entrouverte, résonnait de la musique classique, couinèrent des chaussures en cuir sur du parquet. Doit picoler en solo, l’élu de la nation, car nul bruit de conversation n’accompagna les tintements de verre. Mains occupées : moment adéquat. Pas le moment d’apprécier le Requiem de Mozart. D’un impact vigoureux de la paume droite Malpertuis fit pivoter la porte autour de ses charnières. La poignée ouvragée rebondit contre un meuble chinois ciselé de marqueterie. Philippe de la Feunière ne cilla même pas. Toujours ce contrôle de soie, car le salopard eut toujours le sens de l’élégance racée, même en treillis. L’exacte perception de la situation le rendait stoïquement zen : il connaissait l’intrus et sa détermination, savait qu’un simple glissement de phalange du pontet vers la gâchette suffirait. Il salua courtoisement la calme animosité de son frère d’armes.
– Bonsoir, Monsieur le Commandant-professeur.
– Sénateur de mes burnes, allons droit au but. Le manuscrit de La Boétie, tu l’as planqué où ?
– Aucune idée de ce dont tu parles.
Ce putain de sourire du sang bleu satifait de lui fit déraper l’index. La première balle explosa l’articulation du genou droit, la seconde la cheville gauche. L’aristo vit le plancher lui bondir en pleine face. La fracture du nez au contact du chêne l’empêcha de sombrer dans les vapes.
– J’ai quelques pansements compressifs avec moi. Je peux appeler le SAMU en une poignée de secondes. Tu m’entends, salopard ?
– J... Oui.
– Je me fous de tes aveux. Tu as fait torturer Ariane pour obtenir le manuscrit. Assisté en bon pro à la séance où tu as dû prendre ton pied, comme au bon vieux temps. Probablement flingué après coup tes acolytes.
De la Feunière entendit dans un brouillard sonore son interlocuteur éteindre le lecteur de CD et se servir à boire. À tâtons il réussit tant bien que mal à limiter le jaillissement de l’artère fémorale.
– Ou tu crèves d’hémorragie. Ou tu m’indiques la cachette. Tu choisis.
– I... Il n’est p... pas ici.
– Tu vas manquer de force pour limiter l’effusion de sang. Mais on progresse : l’existence en est admise. Alors ?
– B... Banque. Dans... un... coffre.
– Tss... Tss... Avant d’intégrer Navale puis les commandos de marine, tu fus brillant élève de l’École nationale des chartes. Or, tout chartiste est un ayatollah du document. Ta relique est d’évidence là où tu habites, peut-être dans cette pièce !
– H... Cheminée... La poutre en... en tablette de ch...chemi...née.
– Mais encore ?
Les projectiles à tête creuse avaient réduit en miettes les articulations. Il avait bien du mérite à répondre aux questions...
– Au-dessus du... f... foyer...
Malpertuis s’approcha de l’âtre où une énorme bûche rougeoyait, canon vaguement pointé vers la pitoyable silhouette au sol, roulée en boule.
– Par... dessous... côté drr...oit...
Une intense douleur rend chaotique la respiration. Curieux qu’il n’ait pas encore dégueulé.
– F... fais glisser la pièce d... de... de bois qui... coulisse.
Deux rainures à peine perceptibles sous les doigts. Le mécanisme interpréta un glissando chuchoté, sans le moindre couinement. L’intrus se ganta la main droite, enfonça l’avant-bras dans le logement clandestin, attention toujours verrouillée sur le blessé. Avec d’infinies précautions, une espèce de cahier couvert de cuir moisi et raidi par les ans fut retiré. Le prof parcouru délicatement quelques pages, à l’aide de sa seule main gantée déposa son butin sur la table basse en fer forgé, proche de la cheminée, où trônaient la bouteille de whisky et l’eau de Seltz. Sans délaisser le pistolet, il ouvrit le sac, sortit de leurs sachets deux pansements compressifs qu’il balança à portée de main du sénateur.
– Démerde-toi pour colmater les plaies.
Ahanant, auréoles de sueur maculant sa chemise hors de prix, sa victime déchira le fin tissu du pantalon. Jusqu’au mollet à gauche, à mi-cuisse à droite. Il s’allongea, épuisé, après avoir fixé péniblement les deux emplâtres, jouant du diaphragme pour tenter d’apaiser la forge de son souffle.
– Tombé sur l’original du « Discours de la servitude volontaire » ?
– Pas exactement... une... une... re... recopie actualisée. Si on prouve... qu’il s’agit des... dernières retouches... du texte, c’est... inestimable !
– Ça valait le coup de l’obtenir ainsi, vraiment ?
Hochement de tête.
– Tu vois, Colonel, je pensais souvent à ce beau texte quand je refusais à mes chefs, dont toi, d’obéir aux suggestions d’interrogatoires musclés. Ce pamphlet je l’aime, à en avoir appris des passages par cœur, et pourtant...
Il prit entre ses doigts gantés les deux pans de la couverture de cuir, serrés à revers avec quelques pages de début et de fin. Sous les yeux révulsés de l’assassin d’Ariane, les feuilles du milieu s’enflammèrent aux braises de l’âtre. L’autre hurla de rage, tenta de ramper vers le pyromane, qui négligemment, une fois le cœur de l’ouvrage réduit à l’état de papier carbonisé, le laissa soir au sol pour éteindre les dernières flammèches à jets d’eau gazeuse.
– ...pourtant, ta relique, je m’en branle. J’ai juste besoin, aux bons soins de la police scientifique, d’en conserver le titre, la signature finale et tes empreintes jointes à celles d’Ariane. Parce que tu n’as pu t’empêcher de toucher, caresser cet objet à mains nues.
Sans un regard pour l’être rampant, il bigophona au SAMU. Quelques mots concis suffirent pour évoquer la gravité des blessures, localiser le castel et recommander l’alerte de la flicaille. Il composa ensuite un numéro récemment collecté. L’interlocuteur décrocha.
– Mister David Fabre ?
– Oui ?
– Bernard Malpertuis. Je me permets d’utiliser les coordonnées perso que vous avez griffonnées sur votre carte de visite.
– Des infos de nature à faire progresser l’enquête ?
– J’ai trouvé le commanditaire du meurtre. Ainsi, qu’un intéressant manuscrit d’Étienne de la Boétie. Les deux sont en piteux état.
– Laissez-moi deviner. Le commanditaire serait un sénateur propriétaire d’un somptueux château ?
– Affirmatif.
– Heu... piteux état ??
– Une balle par membre inférieur. Une ambulance arrive d’ici une poignée de minutes, accompagnée de pandores.
– On ne peut pas dire que le statut d’élu de la République ait entravé votre action.
– J’ai testé son immunité parlementaire. Ça ne protège pas des flingues.
– Je ne vous remercie pas d’avoir dénoué l’enquête. Je vais devoir me coltiner une garde à vue avec vous, materner mes supérieurs traumatisés par l’implication d’un parlementaire dans un meurtre crapuleux.
– Désolé.
– Tu parles ! J’espère qu’en tôle vous vous ferez chier comme un rat.
– S’il y a la télévision, ça m’occupera de suivre le procès de ce salopard.
– Et vous vous y branlerez en rêvant de femmes à poil tatouées de panthères roses.

D’une saccade une main brûlante l’agrippe au col. Il cramponne les doigts du moribond, puis relâche sa poigne jusqu’à ne laisser qu’un contact affectueux. Leur dialogue chuchoté se grave à tout jamais dans les replis les plus intimes de son cerveau.
– Promets-moi ! Promets-moi !
– Tout ! Ma vie t’appartient.
– Je veux plus que ta vie. Je veux que cette œuvre ne tombe qu’entre les seules mains de lecteurs capables d’en apprécier la sève. Catholiques, protestants, païens, mécréants, mais dignes de lui. Promets ! Promets-le !
Les pupilles se vitrifient en une fraction de seconde. Défiant la puanteur exhalée par une ultime défécation, le visiteur étreint de toutes ses fibres le corps décharné qui revêt peu à peu la raideur cadavérique. Sa promesse s’échappe en un hurlement bizarrement suraigu, rebondit contre les murs épais de la chambre. Il sanglote comme un enfant perdu au cœur des ténèbres : les tympans déjà inertes de son compagnon résonnent des derniers échos du serment. Jamais il ne pourra se dessaisir du Discours, jamais il ne pourra se résoudre à le détruire. Il sera l’humain tombeau de la version finale, la plus accomplie, car œuvre parachevée à l’orée de la mort, corrigée de l’expérience intense d’une vie volée trop tôt. Nulle âme ne trouvera grâce à ces yeux pour partager avec lui ce cauchemar dupliqué à l’infini où le spectre de son ami le plus précieux l’interpelle sans répit.

Discours sur la mort de feu M. de la Boétie – Lettre de Michel de Montaigne à son père : « ... me nommant une fois ou deux, et puis tirant à soy un grand souspir, il rendit l’âme, sur les trois heures du mercredy matin dixhuitiesme d’aoust, l’an mille cinq cent soixante-trois, aprez avoir vescu trente-deux ans, neuf mois, et dix-sept jours. »
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce discours qui se prolonge vers l'infini et au-delà ! Une invitation à découvrir "The Awakening" ! Merci d'avance !
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Miraje · il y a
Une fin ... éternelle.
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Michel Allowin · il y a
L'éternité de ce disours
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