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CET OBSCUR DÉSIR DE L’OBJET (1)

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Michel Allowin

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En contrepoint de l’éclat éthéré d’un cierge, les rais de l’impitoyable soleil d’été rampent en lisière des épais rideaux pour plaquer une étroite flaque de lumière sur le mur de la chambre. Petit à petit une silhouette se dessine au sein du lit à baldaquin. Sur le pavé de la cour claquent les fers du cheval que l’on conduit aux écuries. Le visiteur s’approche et remarque, au fur et à mesure que sa vision s’accommode, la sueur qui perle le long du visage cireux encore amaigri depuis leur dernière rencontre. Les yeux à l’expression toujours affûtée, qui passent sans transition de l’attention polie à l’ironie caustique, refusent de ciller malgré les frissons qui se déclenchent par intermittence. Les serviteurs venaient de changer les draps maculés. L’articulation précise détache chaque mot comme si le temps ne compte plus.
– Viens plus près. Il me faut le manuscrit que je t’ai confié.
– Je te l’ai apporté, selon tes volontés.
– Toute ma vie j’ai remis sur le métier cette œuvre, comme le peintre retouche sans fin un tableau, comme le maçon bâtit sa maison pierre à pierre. Je dois y mettre la dernière main.
Ouvert à la page de garde, le mince volume est disposé avec précaution. L’ami installe délicatement l’écritoire sous l’ouvrage et cale le moribond sur son séant, tandis qu’un vieux laquais approche la chandelle. Chaque fibre du corps crispé par l’intense effort de concentration accompagne le travail de relecture. Lorsque le texte doit être rectifié, l’hôte tend la plume imbibée d’encre par ses soins puis étaye les épaules d’un geste tendre. La respiration se fait de plus en plus oppressante, mais le plumier tremble à peine. Enfin, les deux témoins allongent le corps exténué. Le domestique borde les draps après avoir humecté les lèvres desséchées. La voix quasi inaudible se colore d’une note de défi :
– Dieu a voulu que j’achève ma tâche en ce bas monde. Enfer, paradis ou néant atteint dans une heure ou une semaine, peu importe. Va quérir ma femme et mon oncle. Je dois préparer mon testament.
La Mort récolta son dû quatre jours plus tard.

L’hélicoptère percuta le sol dans une gerbe de flammes. Un bras délié l’aida à franchir le brasier, dont la texture oscillait entre liquide et gaz. L’ange gardien de Malpertuis n’était autre qu’Ariane, à la nudité parée d’un collier de perles qui frôlait les pointes dardées de son buste. Il ne put s’empêcher de lorgner la rousseur incandescente de la toison pubienne. Un tatouage de la Panthère Rose ornait le sein droit. Elle le renversa sur le moelleux tapis de feuilles mortes à l’entêtante odeur d’humus.
Quand sa langue ne fouillait pas la bouche de l’amant, elle lui léchait le creux de l’oreille ou en mordillait le lobe à la limite de la douleur. Il malaxait à pleines mains la croupe souple et ferme plus qu’il ne la caressait. Leurs bas ventres se frottaient en amples mouvements circulaires, de plus en plus frénétiques. La poitrine au galbe parfait changea de cap. À travers sa fine chemise kaki il sentit les mamelons durcis tracer un interminable chemin buissonnier. Elle pivota pour disposer ses genoux de part et d’autre du visage de son partenaire allongé, écartant au possible la base du triangle dessiné par ses cuisses. La symphonie érotique entonnait à présent le registre de l’évidence. Les arômes capiteux de l’intimité féminine grisaient ses narines. Aspirant à pleine bouche les lèvres déployées de la vulve qui s’invitait en toute franchise, il glissa son majeur dans un anus qui s’ouvrit sans résistance. Un gémissement approbateur accueillit cette sodomie modèle réduit. Ariane dégagea du short le pénis turgescent pour l’explorer longuement d’un toucher doux comme celui d’une aile de mésange, avant d’en saisir la garde d’un geste résolu.
Enfin une langue effrontée consentit à envelopper le sommet, humidifiant au ralenti la surface du globe tendu à craquer, insistant sur la fente béante d’où perlaient des gouttelettes de sève. Les lèvres découvraient puis recouvraient l’extrémité de la verge, l’engloutissaient ensuite jusqu’à ce qu’elle affleure le fonds de l’accueillant palais, pour se consacrer à nouveau à l’apogée. L’humide sonorité simulait un pastiche de code morse : court, long, court, court, long... Chaque fibre de l’épiderme du phallus appréciait à sa juste valeur le contrôle absolu du tempo : à aucun moment l’hiératique lenteur ne s’accéléra. De sa main libre il cramponna l’opulente chevelure rousse sans négliger pour autant le jeu de coulisse du majeur, relayé par l’index, l’annulaire ou le pouce. Chacun faisait assaut de longues succions et de profonds coups de langues, en une étroite fusion d’ampleur comme de rythme. Les mamelons persistaient dans leur voluptueux contact avec le ventre de l’homme, en phase avec les impudiques ondulations des fesses charnues.
Les boucles d’oreilles de sa compagne de débauche cliquetaient en contrepoint de l’envoûtante fellation. Les râles de jouissance des accouplés s’élevaient lorsque les bouches accordaient aux sexes un répit chichement mesuré. La mécanique huilée du soixante-neuf jouait les prolongations. Les pauses devenaient de plus en plus fréquentes afin de tenter de différer encore et encore le dénouement tant espéré. La peau hâlée des seins entreprenants gratifiait alors de caresses exquises le phallus badigeonné de salive. Lorsque l’hélicoptère explosa au-dessus d’eux, la semence courut le long de la verge frémissante. Après un bref et douloureux instant de latence, le nectar séminal jaillit par saccades enthousiastes. Aucune des tièdes giclées ne s’échappa du lascif fourreau buccal. Ariane cala son postérieur sur ses talons pour insinuer sa dextre à l’intersection de ses cuisses toujours tendues en un écart maximal. Il frissonna lorsque l’éclat d’une lune écarlate révéla les stigmates d’un visage tuméfié. Ses magnifiques yeux émeraude se muèrent en hideux globes blancs. Sa peau était marquetée de traces de brûlures.
S’éveillant d’un brusque sursaut Malpertuis s’aperçut que son songe égrillard avait baptisé les draps rejetés en tous sens. La précision clinique de la plastique de sa collègue l’irritait, même si son esprit critique nota l’inexactitude du tatouage de Pink Panther, pourtant digne de l’humour dévastateur de cette prof atypique. Il nota que sa sexualité s’était réduite depuis quelque temps à d’oniriques copulations. Après s’être essuyé, il enfila sa tenue de sport. La douleur irradiée par chacune de ses prothèses avait disparu aussi vite qu’elle avait surgi. Faisant fi de l’obscurité il se dirigea vers la seule thérapie contre l’insomnie qu’il connaisse et donc sa salle de sport personnelle. La lumière crue du plafonnier fit ciller ses yeux.
Il disposa sur le présentoir une dizaine de carreaux en fibres de carbone. Le dispositif électronique de mise en service des cibles emplit la nuit de ses cliquetis et borborygmes. Les deux pieds calés, il amorça l’arbalète et ajusta sous son aisselle gauche la crosse de l’arme. Sans crispation inutile, ses bras maintenaient l’engin avec fermeté. Tel un judoka à l’orée du combat, sa respiration se fit ample et profonde. Son esprit se vida peu à peu pour se polariser sur le cœur de la cible. Une brève apnée accompagna la douce pression du doigt sur la détente. La corde se retendit automatiquement. Le coup sec de l’impact résonna dans le local quasi vide, excepté quelques appareils de musculation. « Tir numéro un. Vingt points. Cumul vingt. Plus que 2 minutes 46 secondes » constata la voix pontifiante de l’arbitre électronique. Le deuxième trait fila : « Tir numéro deux nul : limite pas de tir franchie d’un centimètre trois millimètres. Zéro point. Cumul vingt. Plus que 2 minutes 18 secondes. » Il reprit ses marques et décocha posément les carreaux suivants. Respiration maîtrisée, chocs sur la cible et sentences monocordes alternaient. Le verdict final tomba : « Temps total 2 minutes 13 secondes. Dix tirs. Un nul. 232 points plus bonus temps 16 points : cumul 248. Votre 12e score depuis trois mois. »
Mécontent de ce médiocre résultat il rangea son matériel avec soin. Trente pompes claquées tentèrent de repousser aux tréfonds de son subconscient les ultimes vestiges de son mirage érotique. Après avoir vidé une canette de jus de fruits et pissé un coup dans le lavabo il rejoignit sa chambre à tâtons, s’y immergea dans un sommeil de plomb jusqu’aux lueurs de l’aurore.

Le vent s’insinuait entre les tombes de l’adorable nécropole de campagne. Les rafales animaient par à-coups les vêtements de la foule assemblée. Les semelles faisaient crisser le gravier rose des allées. En fonction de leur régime alimentaire, les volatiles les plus hardis tapotaient le sol de leurs becs à la recherche de baies, d’insectes ou de vermisseaux. Le dos raidi du frère aîné d’Ariane Romanov fléchissait au fur et à mesure que les cordes faisaient glisser le cercueil. Le président de l’Université exposait sa rondouillarde silhouette au côté de la rectrice d’académie. Une poignée de jeunes gens, des assidus des cours de la défunte, se tenait en retrait des officiels. Entre deux bourrasques Madame Romanov projeta sur le cercueil une rose jaune aux pétales bordés de pourpre. Chacun se recueillit, têtes inclinées, épaules crispées par les frimas précoces.
Après avoir marqué le délai de décence fixé par la coutume les croque-morts emplirent leurs pelles de terre pour en recouvrir la tombe, offrant le spectacle de l’amplitude parfaite de leur gestuelle – plus courte dénoterait une mise en scène bâclée, plus longue serait cause d’excessive fatigue. Les murs du cimetière renvoyèrent l’écho métallique des ustensiles qui aplanissaient le terreau. Parfaitement coordonnés les fossoyeurs firent pivoter la pierre tombale en deux coups de reins. D’une brève poussée, ils ajustèrent le caveau. Adossé à sa voiture, David Fabre détaillait la cérémonie. Il nota que s’il manquait un brillant collègue, le mentor de la défunte, le sénateur de la Feunière, cousin éloigné de la famille, avait tenu à se draper dans l’affichage aguicheur de sa modestie. Entre gens de beau linge, l’on s’assiste dans la douleur Un déclic se fit dans ses neurones fliquesques, traçant un lien entre deux personnes citées au dossier d’enquête. Le présent, l’absent : deux anciens commandos, même unité des forces spéciales, celle qui eut les meilleurs résultats au Proche Orient dans la lutte antiterroriste. Le pandore secoua ses larges épaules engoncées dans un manteau imitant un cache-poussière aux tons fauves, réintégra sa bagnole. Il décida d’aller casse-croûter dans un bistrot avant de poursuivre ses pérégrinations policières.

Déambulant au sein de l’amphithéâtre de sa démarche légèrement claudicante assortie au débit haché de sa voix nasillarde, Bernard Malpertuis poursuivait son exposé, fixant les visages qui manifestaient une esquisse de sourire – ou du moins une attention irisée d’amusement.
– L’économisme dominant aime se convaincre que l’utilitaire mène le monde depuis l’aube des temps. L’iconographie de la grotte de Lascaux met à bas cette prétention. Car, Mademoiselle, quelle ressource naturelle – quel input assénerait l’homo œconomicus – procurait à Cro-Magnon habits, outils et nourriture ?
Sa canne pointa une adorable boulotte.
– Heu ! Le bison ?
– Vous confondez avec la grotte de La Squaw. Pensez aux bêtes de somme honteusement exploitées par le Père Noël...
– Le renne ? bredouilla la victime.
– Effectivement. Lascaux la Périgourdine est parée d’ours, de félins et d’équidés. Bestiaire à cornes : aurochs, cerfs, un rhinocéros à poils laineux et, j’en conviens, quelques bisons. Nulle représentation de ces rennes où tout est bon à l’instar du cochon, animal totémique de nos campagnes. Dès qu’il fut capable d’exhiber ses obsessions à la face du monde l’Homme a omis consciencieusement de figurer les nécessités prosaïques.
Discret sourire flottant à ses lèvres :
– Telle est donc ma conviction profonde : les facteurs d’ordre extra économique – politiques, religieux, voire sexuels – sont le socle de l’économie en notre vallée de larmes. Accessoirement, la vraie leçon de « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » commis par Max Weber, gît là. Pas dans la corrélation simpliste entre austérité calviniste et débauche capitalistique.
Un colosse au crâne dégarni, dont les superbes bacchantes grisonnantes caressaient le menton, capta son attention.
– Mon brave, vous me paraissez singulièrement amorti pour un étudiant de 1re année, et pas assez faisandé pour l’université du troisième âge. Monsieur... ?
Le géant posa sa main droite sur son épaule gauche, simulant la forme d’un flingue.
– Mon nom est Fabre. David Fabre. Auditeur libre...
– Sympathique allusion à la saga cinématographique de James Bond. Si je puis me permettre votre accent et votre patronyme signent l’appartenance au terroir languedocien. Le prénom biblique me semble révéler un passé familial protestant, ce qui me ramène à mes élucubrations.
À l’adresse des caméras qui enregistraient sa prestation pour les archives de l’université et les télés enseignés, sa voix prit une tessiture sépulcrale, parodie des mélodrames les plus pompiers. Les épaules des spectateurs les plus doués pour la méditation ensommeillée tressautèrent sous l’impact de l’assaut théâtral.
– Religion et économie sont intimement liées, telles des amantes forniquant à qui mieux mieux dans le stupre et le lucre. Ainsi les Physiocrates, ces précurseurs de la comptabilité nationale, étaient surnommés « La Secte ». Relevez les termes infiniment connotés « d’orthodoxie » et « d’hérésie » qui classent les doctrines économiques depuis lurette. Notez ce besoin maladif de quantifier et mathématiser, cette illusion fétichiste que le foisonnement de la vie sociale est réductible à des nombres maniés tels les objets magiques des sorciers des religions primitives. Pointez la récurrence des figures de rhétorique éminemment religieuses ou morales : « parabole » de la fabrique d’épingles d’Adam (encore une référence à la sainte Bible !) Smith, « fable » des abeilles de Mandeville.
Montée stridente dans les aiguës.
– Observez l’arbitre central du modèle de concurrence pure et parfaite : cet omniscient régulateur valide de l’extérieur les procédures du marché. Un Deus ex machina en bonne et due forme... Fixez le but ultime vers lequel tendent le modèle de l’équilibre général néo-classique et l’eschatologie marxienne de la société sans classe : un paradis figé où la conscience de la mort est apprivoisée par la préfiguration d’une apaisante immobilisation dans la perfection.
Il marqua une pause, fixant machinalement une jeune beauté.
– En contrepoint, je vous offre la crudité de la boutade du pétillant Lord John Maynard Keynes, amateur d’arts, de champagne et de garçons, hérétique économique et financier hors pair : « À long terme, nous serons tous morts ». L’humour, cette autre manière de supporter notre mortelle condition, incompatible avec les dogmes de tous poils. Ayant démontré que les doctrines économiques empruntent éloquence et imaginaire à l’univers mythique, je vous propose maintenant d’explorer la relation inverse. À savoir que les œuvres de fiction nous révèlent les arcanes de l’économie mieux qu’une cohorte de prétentieux manuels scolaires.
Il effleura son poignet gauche. Sur l’écran, un inquiétant chat dressé sur ses pattes arrière chaussées d’amples bottes et coiffé d’un magnifique chapeau à plumes se substitua au bestiaire rupestre.
– Gustave Doré, héritier de nos artistes pariétaux, illustre ici un conte de feu Charles Perrault. Ce premier commis des bâtiments – un haut fonctionnaire du XVIIe siècle, mais doué pour l’écriture contrairement à ses ternes successeurs – est parfaitement habilité à nous dévoiler les troublantes relations entre pouvoir, argent et mœurs. « Le Maître Chat ou le Chat botté » constituera le terreau de vos premiers travaux pratiques. Cette œuvre devra dorénavant hanter chacune de vos activités diurnes et nocturnes jusqu’au cœur de vos copulations que je souhaite animées d’une ardeur sans faille.
Sa saillie fut saluée par toute la palette des rires estudiantins, du discret pastel complice à l’approbation éclatante. Malpertuis releva que l’attention de ses disciples était désormais conquise par son numéro de clown savant. Il peaufina sa conclusion en manœuvrant vers les coulisses.
– Sans trop déflorer vos recherches, vous y découvrirez que ce félidé, impeccable courtisan au verbe enjôleur et à l’intelligence manipulatrice, organise à la perfection l’ascension sociale de son pauvre hère de propriétaire et donc par ricochet la sienne. Il simule la richesse du prétendu marquis de Carabas par l’offrande assidue de gibiers au Roi, feint un vol d’habit qui permet au monarque bluffé d’octroyer en retour à son maître les apparats de la noblesse, force les paysans rencontrés à proclamer l’appartenance au faux noble des terres parcourues par le cortège royal. Éclaireur de la troupe il rend visite à l’Ogre dans son somptueux château et, informé de ses talents magiques, lui suggère de prouver qu’il peut se transformer en souris qu’il dévore sur-le-champ. Son maître possède à présent les riches propriétés du monstre, validant le rang social qui lui permet d’épouser « La plus belle Princesse du monde ». La réalité a rattrapé la fiction. Le Chat n’a pas menti, il a tout simplement anticipé.
Il écarta les deux paumes à hauteur des épaules, coudes presque collés aux flancs.
– La mécanique économique condensée en quelques pages élégantes : risque calculé doublé d’une rouerie flirtant avec l’escroquerie, prééminence de la promesse de richesse ou de son apparence, ce qui est la définition rigoureuse du crédit. Influence de la stature sociale pour concrétiser une entreprise, rôle de l’information dans la réalisation du projet économique, stratégie de l’investissement (se priver dans l’espoir d’à terme s’enrichir), prédiction auto réalisée. Cerise sur le gâteau concoctée par la morale de la fable : « L’industrie et le savoir-faire valent mieux que des biens acquis ». Comme en économie, l’immatériel vainc le matériel, l’insaisissable flux de l’intelligence commande les pesants stocks. Mesdemoiselles et messieurs, la suite au prochain épisode. Même heure, même adresse !!
Dans un gracieux salut, il s’éclipsa. L’émule de James Bond se dressait devant lui. Son imposante dextre arborait une carte de la gent policière.
– Pourriez-vous me consacrer quelques-uns de vos précieux instants ?
Si l’accent rocailleux tintait une courtoisie enjouée, le regard matois n’offrait aucune alternative.
– Des étudiants ont porté plainte pour usage d’un vocabulaire incitant à la débauche sexuelle ?
– Aucune conséquence pénale tant que vous n’incitez pas au viol ni à l’orgie dans les locaux universitaires. Je souhaiterais plutôt que vous évoquiez feu votre collègue Ariane Romanov.
– Vous êtes convié dans mon modeste laboratoire d’anthropologie économique.

Les ultimes gouttes de l’averse sillonnaient avec langueur la vaste baie vitrée. Malpertuis exposa son buste sur le moelleux fauteuil. Il désigna un rocking-chair. L’hôte goûta par avance la possibilité de conduire l’entretien depuis l’archaïque engin instable. S’installant avec une lourdeur affectée il toisa rapidement l’arcade sourcilière droite parcourue d’une longue cicatrice. Hormis les clignotements de la paupière à la fréquence soutenue, l’implant oculaire était indécelable. L’enseignant mit en route la machine à café qui trônait sur son bureau et y disposa deux gobelets. Fabre ouvrit les débats :
– Comme l’ont rapporté les médias, Mlle Romanov a été plus que passée à tabac dans la nuit de dimanche. Quelques détails croustillants n’ont pas été diffusés. Phalanges brisées l’une après l’autre, épiderme couvert de brûlures de cigarettes et de décharges électriques. Bonus : un sac plastique a imposé d’interminables apnées. Les médecins légistes ont établi que le cœur a lâché des suites de cet interrogatoire musclé.
Pas un cil ne vibra chez son locuteur.
– La vie trépidante d’Ariane ne tenait qu’à un fil. Cette jeune et belle plante ne claironnait pas les déficiences de sa carcasse. D’autres préfèrent prendre leurs appuis sur une fragilité assumée.
Le pommeau de la canne tapota l’épaule puis la hanche droite. Fabre recoupa mentalement la mention au dossier d’un accident d’hélico ayant muté un officier sur médaillé en professeur d’université. Belle reconversion de l’épée à la plume... Malpertuis présenta une timbale fumante et un sachet de sucre. Le policier salua les offrandes d’un sourire lumineux et s’en empara, animant son siège d’un coup de reins.
– S’agissant d’une maîtresse assistante dont vous avez présidé le jury de thèse, je suis preneur de toute information permettant à un flic sans instruction de cerner le mobile de ce meurtre d’une intellectuelle.
– Ariane était trop brillante et de mœurs fort dissolues au goût de mes poussiéreux collègues. Je doute toutefois de leurs capacités à organiser une séance de castagne pour ces motifs.
– Histoires de fesses ?
– Multiples, avec quelques habitués. Mâles, parfois femelles. Je n’ai pas d’écho de pratiques hors-normes, sadomasochistes ou de groupe au-delà de trois par exemple. On peut toujours imaginer un commando punitif de compagnes jalouses, d’anciens amants ou d’éconduits.
– Aucune trace de sévices sexuels.
– J’ironisais.
– Pourriez vous m’évoquer ses dadas professionnels ?
Le silence qui précéda de la réponse figea les balancements du rocking-chair.
– Elle polarisait ses recherches actuelles sur les écrits contemporains des guerres de religion traitant de la tyrannie, avec une prédilection pour le Discours de la servitude volontaire d’Étienne de la Boétie. Maniaque de l’authenticité, elle était devenue, pourtant pucelle dans ce domaine, experte ès déchiffrage du français en usage durant l’ancien régime.
– La famille m’a confié cette obsession d’une quête compulsive de l’original du manuscrit. Elle aurait récemment suivi une piste prometteuse. Je suppose que la découverte de l’ouvrage susciterait des convoitises, du moins chez les connaisseurs.
Les traits de son interlocuteur restèrent de marbre. Seule une brusque dilatation de sa pupille gauche révéla la poussée d’adrénaline. Bifurcation de l’interrogatoire :
– Vous n’étiez pas à la cérémonie.
– J’ai suffisamment le sens des convenances et du respect de la défunte pour en pas m’exhiber avec ceux qui ne supportaient son intelligence et son insolente liberté.
Un ton exquisément poli, coupant comme une lame de rasoir. Fabre, aussi peu adapte de la bienséance que son locuteur, disposa fictivement son quarante-cinq fillette dans un plat métaphorique :
– Vous noterez, comme moi, le mode opératoire des sympathiques visiteurs. Une duplication de méthodes qui firent la légende glorieuse de l’unité où vous avez servi.
– N’importe quel psychopathe du pouvoir sur autrui peut mettre en œuvre de tels procédés de... recueil d’informations.
– Je pense avoir suffisamment abusé pas de votre hospitalité. Selon la formule consacrée : vous voudrez bien rester à la disposition de la justice et de ses laborieux auxiliaires.
– J’ai autant intérêt que vous à la résolution de ce crime sordide. Pour votre gouverne, mes états de services évoquent un blâme, certes symbolique. J’avais démoli l’un des sous-fifres de mon commando. Un adepte du questionnement musclé.
– Je salue bien bas une telle initiative. Inutile de me raccompagner, je pense trouver la sortie. Je vous laisse mes coordonnées.
Fabre se délesta d’une carte de visite aux coins écornés, délaissa son siège et le cocon douillet du bureau, traversa la stérile fonctionnalité des longs couloirs, franchit le portail de béton de l’Université – style pompier lourdingue à la mode stalinienne. Un soleil radieux réchauffait les murailles de la cathédrale voisine transies par l’ondée glaciale de ce début septembre. Mains aux poches, David intercala sa démarche chaloupée entre les chalands occupés à flairer les bonnes affaires de la braderie des rues commerçantes voisines.
En ce grisâtre début d’après-midi, les jeunes femmes portaient les longs vêtements d’automne. David balança entre le regret des courtes tenues estivales échancrées et le plaisir de laisser son imagination esquisser le galbe des passantes. D’un bref éclair la vision du cadavre désarticulé de Romanov puis de son visage tuméfié s’imposèrent crûment. La foisonnante chevelure rousse et l’émeraude de ses yeux lui rappelèrent Sarah, son ex. « Putain ! Quel gâchis ! » L’interjection fit sursauter un couple aux bras chargés de paquets à l’emblème de la pâtisserie la plus huppée du centre-ville. Il marqua une longue pause devant la boutique d’instruments de musique, appréciant les courbures des cuivres astiqués avec amour par le propriétaire des lieux qu’il honora d’un salut affectueux. Ténor d’occasion, les notes vigoureuses d’une rengaine du Chicago Blues Band s’échappèrent de ses lèvres. Du paradis du Rhythm and blues le rire homérique de Muddy Waters répondit aux tonalités occitanes de l’interprétation de « Hoochie Coochie Man ».
Malpertuis... Un guerrier défroqué aussi agréablement subtil serait un coupable plausible ? Ce salopard de pédagogue hors pair, l’amant épisodique, mais tenace de la défunte ? Un type qui, en songe, s’évoque la victime en paillardes images, quoiqu'un poil gores ? Le contrôle parfait d’une tension qui irrigue chacune de ses fibres ? Lui coller au cul pour dénouer le fil d’Ariane : putain, contagieux ses jeux de mots vaseux. Malpertuis... finalement, il avait frappé à la bonne porte. Le genre de mec à oser ce que peu tenteraient. Une rage meurtrière couvait en lui, pour sûr : trente années à flicailler avaient aiguisé son sens de l’observation. Ainsi que celui du dénouement.

(À SUIVRE)
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RAC · il y a
Intéressant tout ça... de belles références, une récit bien mené, fluide, des petites touches d'humour, tout pour une lecture agréable... j'irai lire la suite ! A+
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Michel Allowin · il y a
Merci beaucoup pour votre passage sympathique
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RAC · il y a
Avec plaisir. Bel été...
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