« C'est une chanson qui nous ressemble... »

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J'écris avec bienveillance pour chercher de la nuance là où il n'y a que des vérités brutes, pour chercher de l'émotion là où il n'y a que des réactions. Je décris le monde, non pas tel ... [+]

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« Oh, j’aimerais tant que tu te souviennes des jours heureux où nous étions amis... »
Souviens-toi Jeannette, ma Jeannette... C’était Paris. Paris ! Nous venions de nous marier. Nous marchions sur les quais, serrés l’un contre l’autre, frissonnant aux frissons de la Seine. La nuit tombée, les lumières de la ville chassaient toutes les obscurités. Souviens-toi... L’après-midi, nous avions vu mon grand Yves. Le poing serré, le poing levé, nous étions montés voir Montand au Théâtre de l’Étoile, écouter ses Grands Boulevards ! Quel moment ! Dieu qu’on s’aimait. Tu te souviens comme on s’aimait ? Cela faisait sourire tous les bouquinistes de la rive qui nous donnaient des « oh, les amoureux ! ». C’était bon... Dès que je ferme les yeux, je nous revois, comme un cliché animé par nos baisers à la Doisneau. Est-ce que tu nous revois aussi dans tes songes ma dormeuse ?... Que maudite soit cette maladie, cet Alzheimer qui efface la mémoire des jours heureux... comme la mer efface sur le sable...

Raymond replaça une mèche blanche sur le front encore poudré de sa Jeannette. Puis, péniblement, il se retourna. Il déplia ses jambes hors du lit. Il remit ses chaussures. Défroissa son pantalon d’un geste fatigué. Rajusta sa chemise. Referma un bouton. Passa un peigne dans ses cheveux. L’infirmière viendra peut-être aujourd’hui, se dit-il. Le week-end, parfois, elles viennent. Dans tous les cas, je verrais Christiane, c’est sûr. Jeudi, elle m’a dit qu’elle viendrait, comme d’habitude, pour lui faire la toilette du dimanche.
Il quitta la chambre et passa dans le salon, ouvrit, un à un, les lourds volets de bois. La lumière d’un nouveau jour entra avec une brutalité qui lui fit fermer les yeux, fermer les fenêtres et tirer les rideaux. Il alla alors dans la cuisine. Une odeur désagréable de pot-au-feu l’agaça. C’était encore celui de jeudi, dans la cocotte. Samira aura encore oublié de la ranger au frigo. Lui ne la rangea pas. Il alluma la machine à café. Jeannette ! cria-t-il, Jeannette je te fais un café ? Tu le boiras peut-être ? Non ? Non. Il savait qu’elle ne répondrait pas de toute façon. Des années qu’elle ne répondait plus. Trop sourde, sa petite vieille d’amour. Il sourit. Le café passa, lentement. Et il resta devant, tout habillé de dimanche, à compter les gouttes noires, une à une, toucher le fond de leur vie.
Café bu, il regagna la chambre. S’allongea à nouveau à côté de sa Jeannette. Il lui fit, sur la joue, une bise et prit le livre, chercha la page. Mais, il s’arrêta net. Il est déjà plus de dix heures, dit-il. J’ai bien peur que l’infirmière ne vienne pas finalement. Elle est toujours à l’heure. C’est étrange. Il se releva. Remis ses chaussures, rajusta pantalon et chemise, se passa le peigne dans les cheveux. Tu n’aimes pas ça, bien sûr, Jeannette, mais... mais il faut le faire dit-il, tu comprends ? Il fila vers la salle de bain et fit couler dans une petite bassine l’eau que son doigt avait jugé à la bonne température. Il vérifia un petit sac rose. Rajouta au savon, à la brosse, à l’eau de lavande, quelques lingettes, le coupe-ongles et le petit nécessaire de maquillages. Enfin, le sac et la serviette sous le bras, la bassine entre les mains, un gant rose flottant à la surface, en équilibre, il regagna, à petits pas, la chambre de sa Jeannette.
Je ne vais pas te déshabiller, dit-il, ne t’inquiète pas... je les ai vues faire et je ferais encore mieux qu’elles, plaisanta-t-il un rien polisson. Souviens-toi... à Paris, la petite douche que nous partagions à l’étage de notre meublé de la rue Dauphine... Souviens-toi, ma belle... Alors, il dégagea la couverture, le drap, rajusta doucement la tête de sa Jeannette sur l’oreiller. Il prit la télécommande du lit, pressa prudemment le bouton et, comme par miracle, sa Jeannette se redressa. Il retira la sécurité et vérifia que son épouse était bien calée pour commencer sa toilette. Il ne la déshabillerait pas, non, l’opération serait bien trop compliquée pour lui. Alors, avec l’application du débutant, mais le dévouement de l’éternel amoureux, il se mit doucement à chanter en déboutonnant sa belle chemise blanche...

« Oh, je voudrais tant que tu te souviennes, des jours heureux où nous étions amis
En ce temps-là la vie était plus belle,
Et le soleil plus brillant qu’aujourd’hui... »

... puis il passa le gant lentement, sur sa poitrine qu’il savait parcheminée de bonheur, contourna la petite chaîne d’argent du baptême, glissa sur son ventre, plissé d’avoir par trois fois donné la vie. Il rafraîchit les aisselles d’une lingette. Il força sur ses muscles d’un autre âge pour la retourner et rafraîchir son dos, ses reins, ses fesses désormais comme rigolotes d’avoir tant battu le pavé de son désir. Puis il l’essuya par petites touches. Comme un peintre s’applique à poser le dernier vernis sur sa plus belle toile.
Jeannette maintenant sentait bon la lavande. Raymond alla chercher un petit tabouret. Il rajusta le dossier du lit et mit ses mains comme en prière pour saisir le visage aimé et l’incliner légèrement vers lui. Je vais te maquiller un peu, lui dit-il tout bas. Ne t’inquiète pas, j’ai appris. Il sourit, écoute plutôt... peut-être m’entends-tu... et il chanta encore le temps du maquillage, un peu plus fort qu’à l’ordinaire...

« Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Tu vois, je n’ai pas oublié,
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi...

Il fredonnait la chanson de leur idole, de leur vie, doucement, comme on l’aurait fait, dans un souffle à l’oreille de l’enfant qui s’endort. Avec un rond de coton, il poudrait son front, rosissait ses pommettes, mit un peu de rose aux lèvres et se concentra pour ne point trembler en noircissant ses cils aux portes de ses yeux.

“... c’est une chanson qui nous ressemble
toi tu m’aimais, et je t’aimais
Nous vivions tous les deux ensembles,
Toi qui m’aimais, moi qui t’aimais...”

La toilette et le maquillage achevés, il sourit. Que tu es belle ma Jeannette, dit-il. Puis il se leva, rabaissa doucement le lit, passa une main sur son pantalon noir, blanchi de poudre... Repose-toi, je range mon petit matériel et j’arrive, dit-il.
Puis, il vint s’allonger, regarda le plafond une bonne minute, sans rien penser. Il était fatigué. Veux-tu que je te lise un peu... et il prit le livre... je prends au hasard et je lis... Écoute... Écoute Jeannette...

“C’est là que je viens me cacher quand j’ai peur”.
— Peur de quoi, madame Rosa ?
— C’est pas nécessaire d’avoir des raisons pour avoir peur Momo.
Çà, j’ai jamais oublié, parce que c’est la chose la plus vraie que j’ai jamais entendue... »

Raymond relut le passage. Puis, une deuxième et une troisième fois. C’est beau n’est-ce pas, dit-il ?... Tu as reconnu bien sûr... Gary. La vie devant soi...
Alors, il éteignit la lumière et les deux amoureux, allongés, les yeux dans la nuit, chacun à sa manière, ne dirent plus rien. Le mari prit la main de sa femme et s’endormit.


Il fut réveillé par la sonnette. Son cœur cogna dans sa gorge. Qui donc pouvait ainsi sonner un dimanche ?! Il se dégagea de la main de son épouse. J’arrive, j’arrive, dit-il. Il prit le temps de replacer la mèche blanche au-dessus du front fraîchement poudré de sa Jeannette. Péniblement, il se retourna, déplia ses jambes hors du lit. Il remit rapidement ses chaussures, défroissa d’un geste son pantalon, rajusta sa chemise, referma un bouton. J’arrive ! J’arrive, dit-il un peu plus fort. Enfin, se dirigeant vers la porte d’entrée, il se tapota sur les cuisses comme pour y enlever quelques vieilles poussières ou quelques vieux plis de la vie. Juste devant la porte, il passa une dernière fois sa main dans les cheveux, pour bien paraître.
Il ouvrit.

— Monsieur Delattre ? Monsieur Raymond Delattre ?

Raymond regarda cet homme sans comprendre. Derrière lui, deux autres hommes, des collègues sans doute, attendaient en fumant une cigarette.

— Pardon, je ne me souviens pas... vous êtes... mais... mais je reconnais ce fourgon... pourquoi, je...

Un silence passa lourd comme une mémoire retrouvée.

— Oui, c’est moi dit-il enfin... Raymond Delattre. Oui. Que voulez-vous ?
— Monsieur, c’est aujourd’hui. Vous savez... Vous vous souvenez ?... Monsieur ?.... Nous venons chercher le corps de votre dame.
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M. Iraje · il y a
Le titre à lui tout seul m'a attiré vers un nouveau vote, et le plaisir du partage.
Ah ! Yves Montant, ces "Feuilles mortes" et ses "Trois petit's notes de musique ..." ♫♫♪♪♫♪ !

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