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Isabelle Lambin

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J’ai roulé jusqu’à la rivière pour faire des ronds dans l’eau. Ça peut paraître enfantin, mais l’envie m’a saisi dès le réveil. Après avoir rapidement avalé un café, je me suis chaudement habillé et j’ai pris la voiture. La route, je ne l’ai pas vue défiler, j’avais déjà la tête au bord de l’eau, les oreilles plantées dans le murmure de l’onde. J’ai dévalé la pente en courant, j’ai plongé la main dans l’eau fraîche et en ai ressorti une pleine poignée de galets que je me suis mis à jeter, un à un, rageusement. Il y avait un peu de force du désespoir dans chacun de mes lancers.

Soudain, un chien s’est approché et a sauté dans l’eau au moment où j’envoyais un nouveau caillou. Cet idiot d’animal s’est mis à fureter en tournant en rond. Il a fini par ressortir en s’ébrouant, m’arrosant au passage. Les chiens ont toujours cette envie furieuse de jouer. C’est vraiment con un chien et sur le coup, j’ai eu envie d’être un chien moi aussi. Si j’étais un chien, je me poserais moins de questions et puis surtout je serais heureux. Oui, être un chien, sûr que ça m’aurait plu. « Médor, arrête, voyons ! Couché ! » a-t-on crié derrière moi. Je me suis retourné et mon regard a croisé celui de la propriétaire du cabot. Si le nom de son clebs n’était vraiment pas original, sa maîtresse, une femme d’une cinquantaine d’années, l’était beaucoup plus. Parka bleu fluo et bottes assorties. Aucune chance de passer inaperçue.
− Excusez-le, il n’est plus tout jeune, mais il est toujours aussi fou, m’a-t-elle dit en souriant. Puis elle a légèrement froncé les sourcils avant d’ajouter : ça ne va pas ?
Gêné, je me suis essuyé le visage d’un revers de la main. Je ne m’en étais pas rendu compte, mais mes larmes avaient coulé.
− Si si, ai-je répondu, la voix enrouée. Le vent et le froid me piquent les yeux.
Elle m’a regardé en penchant la tête sur le côté. Son chien s’est mis à faire de même. C’est vraiment con un chien.
− Venez, on va marcher, m’a-t-elle dit.

J’aurais pu refuser, parce que franchement, de quoi elle se mêlait cette bonne femme, mais je n’ai rien dit et je l’ai suivie comme un bon chien-chien à sa mémère. L’intonation de sa voix ne laissait pas de place au refus. Son timbre n’était pas autoritaire. Toutefois la grande assurance émanant de cette femme m’a immédiatement mis en confiance. La suivre m’apparut tout naturel.

− Je ne me suis même pas présentée. Je m’appelle Delphine. Mon mari est mort, il y a bientôt deux ans. Depuis, c’est moi qui viens promener Médor, avant c’était Charles qui s’en occupait.
− Je suis désolé pour votre mari, ai-je dit, attristé par la nouvelle.
Qu’aurais-je pu ajouter ? Soudain, je me sentais bien bête. Delphine avait perdu son mari et moi, j’étais là avec ma mélancolie à deux balles.
− Son départ m’a plongée dans une profonde peine, poursuivit-elle. Heureusement, il y a Médor. Et vous, alors, dites-moi, qu’est-ce qui ne va pas ?
− Moi ? Rien. Je vais bien.
Delphine s’est arrêtée de marcher et elle a de nouveau penché la tête. Son chien s’est assis et l’a imitée une nouvelle fois. Qu’est-ce que c’est con, un chien ! Delphine a ramassé un bâton et l’a lancé. Médor a attrapé le bout de bois en plein vol avant de venir le déposer aux pieds de sa maîtresse. Il jappait, aussi fier qu’Artaban.
− Bon d’accord ! ai-je lâché. Je pleurais tout à l’heure, mais je ne vous apprends rien, n’est-ce pas ?
Delphine m’a regardé tranquillement. Sa bouche dessinait un léger sourire sur son visage et c’était comme si tout son être irradiait. Ressentir la sérénité et la bienveillance de Delphine m’a apaisé, alors j’ai poursuivi.
− Je ne sais pas ce que j’ai. Par moments, tout va bien, je suis heureux et puis parfois, je me sens triste. Je dois être trop faible, je ne sais pas. Lorsque je me compare aux autres, je les trouve tellement plus forts. Dans ces instants-là, j’ai l’impression d’être un extraterrestre et de ne pas ressentir la vie comme mes congénères. Tout me touche, trop, beaucoup trop. Une vraie fillette !
− Vous savez ce que disait Gustave Flaubert ? me demanda-t-elle. Et sans prendre la peine que je lui réponde, elle ajouta : Gustave Flaubert disait « Je suis doué d’une sensibilité absurde, ce qui érafle les autres me déchire. »
On s’est remis à longer la rivière.
Surpris d’être aussi bien compris, je ne sus que répondre. Pourtant, après quelques instants, dévoré par la curiosité, j’interrogeai Delphine.
− Je ne suis qu’un inconnu pour vous et pourtant j’ai l’impression que vous me comprenez.
− Bien sûr que je vous comprends. Nous sommes tous différents et pourtant tous semblables. Nous connaissons tous la joie, la peine, la peur, la colère, l’amour, la réussite, l’échec, le doute, la déception. Nous sommes humains et en ce sens faits d’émotions.
− Elles sont si fortes ces émotions chez moi.
− Oui, je sais, mais c’est ainsi et vous n’y pouvez rien. Cela ne veut pas dire que vous êtes une personne faible. Vous êtes juste un humain humain. Et c’est très bien ainsi.
− C’est que ça fait mal parfois d’être aussi humain. On ne peut rien faire ?
− À part vous jeter dans la rivière pour abréger vos souffrances, je ne vois pas, me répondit Delphine en riant tout en déposant une main sur mon bras.
Je lui répondis par une grimace. Si la mort m’intriguait, elle me faisait surtout peur.
− Mais il doit bien y avoir un moyen pour adoucir les choses, voulus-je savoir.
− Un moyen, oui sûrement. Peut-être faut-il commencer par apprendre à s’écouter, à comprendre qui l’on est et où se trouve notre bonheur.
Delphine plissa les yeux comme pour mieux se concentrer puis poursuivit.
− Je m’efforce de toujours garder confiance. Je n’oublie pas d’écouter mon cœur, car je sais qu’il est mon meilleur guide. Dans les moments difficiles, même s’il m’arrive de me décourager, je garde l’espoir, car je sais qu'avec un peu de courage je parviendrai à me relever. Je ressors de ces périodes sombres, un peu plus forte, un peu meilleure aussi, peut-être. La vie n’épargne personne. Face aux morsures qu’elle m’inflige, je m'applique à ne laisser ni l’amertume ni la haine m’envahir. Je pardonne ceux qui me blessent et j'en éprouve le plus grand apaisement. Et puis, je n'oublie pas de prendre soin de moi et m'accorde le droit de vivre mes rêves.
Delphine s’immobilisa à nouveau, se tourna vers moi et plongea son regard dans le mien.
− J’ignore si ce que je viens de vous raconter peut vous aider. Il me semble que c’est à chacun d’entre nous de trouver sa propre voie. Aucun conseil ne pourra remplacer notre petite voix intérieure. Cette petite voix qui veille sur nous et qui est remplie de sagesse et de bienveillance. Il faut savoir tendre l’oreille afin de lui prêter attention. Elle seule doit être capable de nous guider sur le bon chemin, le nôtre.
Delphine se tut et porta son regard vers la rivière. J’ai alors senti une douce chaleur m’envahir. Celle-ci me parcourait la jambe gauche. J’ai baissé la tête avant de m’écrier :
− Bon sang, votre chien est en train de me pisser dessus !
− C’est la vie ! s’esclaffa Delphine.
J’adore les clébards, j’en ai même deux qui m’attendent à la maison, mais, sérieux, qu’est-ce que c’est con, un chien !
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DANY 14 · il y a
très beau texte ,rencontre de deux personnes en recherche d'amitiés.Le chien a bien compris cette situation,peut être voulait-il marquer son territoire!!!
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Guy Pavailler · il y a
Il existe de nombreuses manières d'exprimer sa joie, Médor n'aura pas résisté à ce plaisir instinctuel.
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Vivian Roof · il y a
🐾🐾🐾🐾🐾🐾✔️
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Isabelle Lambin · il y a
Ah ce Roof, quel chien ! Jamais il ne pense à essuyer ses papattes avant d'entrer chez ses voisins ! Regardez-moi ce bazar ! ;o)
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Vivian Roof · il y a
Whaafff !
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Isabelle Lambin · il y a
Grrrr wouf wouf wouf !
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Vivian Roof · il y a
On est bien sur un site littéraire ?
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Isabelle Lambin · il y a
On est bien sur ce site littéraire, oui, mais sauf lorsque tu y es ! 😝😝
Roôoo que je suis vilaine vilaine, je me choque moi-même et m'expulse de ma page sur le champ !

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Paul Thery · il y a
Flaubert l'a écrit dans une de ses lettres à Louise Colley ? (rires)
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Isabelle Lambin · il y a
Tu es sûr de toi, Paul ? Il me semblait que la lettre était pour Adèle Terrier ;o)
Merci ! :o)

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Murielle Moret · il y a
Qu'est-ce que c'est con un chien... Con mais tellement attachant.
Votre texte est très touchant, une belle philosophie de vie
Je vous dit MERCI

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Isabelle Lambin · il y a
Un chien, c'est attachant, ce n'est pas con. Mon personnage déverse juste sa colère sur ce brave animal qui le remercie à sa façon ;o)
C'est moi qui vous remercie Murielle :o)

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Arno · il y a
Ouah.. Ouah... Ouah... et puis... Wha... Wha.. Et puis encore Waourf... Waourf... Wouf... wouf... Merci Isabelle de nous mettre un peu en avant, nous les pôvres toutou à sa mèmère et à son pépère.... Ils nous croient à "leur" merci... tu parles c'est eux qui nous obéissent... A la papatte...Coucher!... et ils le font ces... co... Chers mèmère et pépère!... Et la baballe... haaa...j'te les fais courir après faut voir çà!!!!! De temps en temps, je leur fais une papatte d'honneur quand la bouf... Pardon... la nourriture est trop... beurk... z'ont qu'à manger eux!!!! J'ai pas... d'avis... croquettes... com' j'leur aboie parfois, mais un bon steak bien saignant... çà vous ravigote le cocker... Nom d'un... humain!!!!!!... Bref c'est une vie de... chien...Mais bon... j'les z'aime bien quand même... ma mèmère et mon pèpère! Mais...mais... Mais... j'les ... "laisse" pas faire... sauf quand i'm' grattent derrière les oreilles... En tout cas merci Isabelle pour ce bon moment.
Arno

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Isabelle Lambin · il y a
Waaaff wouf wouf warf !!! :o)))) ;o)
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Aëlle · il y a
J'aime beaucoup la leçon de vie, et la fin pleine d'humour.
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Aëlle :o)
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Brocéliande · il y a
oh superbe... la citation de Flaubert Magnifique ... le chien trop à adopter ....même s'il est pas très fin ... la vie avec ses doutes et le reste ... et puis tes mots .. toujours tellement là ...bises jolies ma belle
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Isabelle Lambin · il y a
Ah ah, le chien et son manque de finesse ! J'ai un humour vraiment très débile, Broce. J'ai toujours 10 ans : les blagues pipi-caca m'amusent beaucoup et lorsque je ris, c'est rarement un peu : tout le quartier doit m'entendre ;o) J'ai des fou-rires interminables. Parfois, je pense à mes voisins et je me dis : comme c'est triste, depuis toutes ces années, pas une seule fois je ne les entendus rire comme moi je peux rire.
Merci Broce (ça te va comme surnom. Ce n'est pas trop tiré par les cheveux ? Lol !)
Bizzzzzzz

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Brocéliande · il y a
... .mais je l'aime ton chien et tes éclats de rire mais que Oui ....! trop bien !, et le surnom parfait ! ...de toute façon je suis jamais bien coiffée ! .... la pagaille ! Bises
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Isabelle Lambin · il y a
Comme on dit, ce sont toujours les cordonniers les plus mal chaussés ! Si la Broce ne fonctionne pas, essaie le peigne ;o)
:*)

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Brocéliande · il y a
j'y pense mais il a trop de dents ... oh trop violent ! ...
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Isabelle Lambin · il y a
Ah ah, oui, évidemment, j'aurais dû y penser ! 😄😉
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Randolph · il y a
Ce texte, si j'ai bien compris, date d'avant ma venue...merci de l'avoir remis sur le tapis :-)
Un chien, je ne sais pas si c'est con, mais la plupart des gens, moi le premier, par moment, le sont extrêmement !

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Isabelle Lambin · il y a
Oui, publié il y a plus d'un an, mais je ne me décide que maintenant à en faire part à mes abonnés.
Je ne pense pas que vous fassiez parti des plus cons du globe, Randolph. Avoir conscience que l'on est con, ne signifierait-il pas que nous ne le sommes pas tant que cela ? Si vous saviez le nombre de fois où je me suis trouvée complètement idiote, moi aussi ;o)
Et puis, si vous étiez si bête que cela, auriez-vous compris que l'idiot n'est pas forcément celui qu'on croit ? ;o)
Merci d'être venu vous balader ici :o)

Je reviens de votre "Un certain article quatre" ce qui me permet d'affirmer que la connerie vous a oublié lors de votre venue au monde, Randolph et j'en suis heureuse :o)

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Randolph · il y a
Sympa, Isabelle, merci ! D'ailleurs, vous avez raison !!! :-))
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Isabelle Lambin · il y a
Bien sûr que j'ai raison : n'est-ce pas le cas de toutes les femmes ? ;o)
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Randolph · il y a
Surtout celles qui portent de jolis chapeaux ! (et celles qui disent du bien de moi !!)
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Flore · il y a
J'ai volontiers relu ton texte Isabelle et Flaubert a tellement raison...Merci de l'avoir proposé à nouveau, je m'y retrouve.... Bonne année 2019.
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Isabelle Lambin · il y a
Re-merci, Flore. Flaubert a raison, oui et non : la sensibilité dont il parle est tout le contraire d'absurde, même si aux yeux des autres, on peut se sentir ridicule de ressentir la vie avec autant d'intensité. Pas étonnée que tu te retrouves dans ce texte, Flore ;o) Parfois, la meilleure chose à faire, c'est d'en rire.
Je te souhaite, moi aussi, une belle et heureuse nouvelle année. Plein de bonnes choses à toi !

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