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C'est dans les vieux pots...

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Guy Bellinger

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D'un geste sec, il inclina vers lui la couverture du livre dans lequel elle était plongée.

Indignée de cette effraction dans la fiction dont elle était – encore un quart de seconde plus tôt - la citoyenne d'honneur, elle lui décocha un regard assassin. Qui ne sembla pas l'atteindre.

- Peuh, « Roméo et Juliette » ! C'est tout ce que tu as trouvé pour prendre ton pied ? grinça-t-il entre ses dents. Du résidu de brocante ! Du poussiéreux de chez poussiéreux !
Ajoutant le geste à la parole, il positionna la partie saillante de son visage au-dessus des pages et en un burlesque travelling nasal, fit mine de les humer. Avant d'émettre, toutes narines plissées, un éternuement aussi contrefait que tonitruant .

Elle sursauta mais resta sans voix. Elle avait sûrement mal entendu.

- Hein ?

- Tu m'as très bien compris, ma grande. Mais si tu as vraiment besoin que je te rejoue la scène, pas de problème. Voilà, ce que j'aimerais savoir, c'est pourquoi tu perds ton précieux temps avec ce genre de bouquins complètement dépassés. Ça ne raconte que des vieilleries (l'amour romantique, qui croit encore à ça ?) et en plus avec des mots alambiqués que plus personne ne comprend. Quatre cents ans et des poussières au compteur, que ça affiche ! Non mais tu te rends compte ! Tu ne trouves pas qu'il sent le moisi, ton incunable ?

Elle s'étouffa.

- Le moisi ? Poussiéreux ? Dépassé, Shakespeare... ? Mais ça ne va pas, non ? Le Barde, c'est Freud avec trois siècles d'avance ! Tu me fais une blague ou quoi ? En tout cas, ne compte pas sur moi pour me taper les cuisses. En matière de drôlerie, tu peux aller te rhabiller.

* * * * * * * * * * * * * * *

Sept minutes à sa montre qu'elle affectait l'indifférence dédaigneuse mais force était de le reconnaître, la tactique audiardesque du « Réponds pas, méprise ! » n'opérait pas. Sept minutes qu'elle s'abstenait de toute remarque, qu'elle feignait de ne pas le remarquer. Quatre-cent-vingt-deux -cents secondes qu'elle singeait la mélomane avertie, ondulant d'une main gracile au gré des vagues sonores de la musique sacrée. Mais là c'en était trop, elle allait craquer. Parce qu'elle avait beau lire dans son jeu comme dans un livre ouvert, son entreprise de sape était diablement efficace : avec cette nouvelle pitrerie, il lui barrait bel et bien la porte d'entrée à ces sublimes harmoniques qui, en temps normal, avaient le don d'élever son âme au plus haut d'un nirvana éthéré

- Tu vas me dire pourquoi tu te bouches les oreilles comme ça ?

- Tu ne devines pas ?

- Tu m'excuseras si j'ai pas décroché mon master en connerie mais là, j'avoue, je ne vois pas...

- La vieille soupe que tu donnes à manger à ce qui te sert d'oreilles, ça ne te bouche pas un chouïa la trompe d'Eustache ?

Elle s'étrangla.

- Bou... boucher la tr... la trompe d'Eustache ? De..., de... la vieille soupe ? Non mais tu ne vas pas bien... !!! Mozart ! Le Requiem ! L’œuvre la plus sublime, la plus émouvante, la plus... de toute l’histoire de la musique !

- Ben si que je vais bien. C'est juste que ça date un peu, non ? C'est comme Bach, Beethoven, Ravel et tutti quanti... Comment on peut encore écouter des zigs comme ça ? Des papys de la musique pour sonneries de portable en promo, voilà ce qu'ils sont ! De la musique (enfin, de la musique ?)... préhistorique, voilà ce qu'ils font !

Outrée, elle ouvrit une gueule de poisson jeté vivant sur le quai du port mais la réplique – qu'elle voulait cinglante - ne vint pas.

Il en profita pour continuer, l'air pénétré :

- Parle-moi du Dubstep, de la Hard Trance, de l'Acid House, du Future Garage, de la Noise, du Speedcore. Alors là, oui, je dis banco. Ça, c'est de la musique d'aujourd'hui pour gens d'aujourd'hui. Oh et puis basta, j'arrête de me décarcasser. De toute façon, tu ne peux pas comprendre, tu n'es pas de ton temps ! Allez, je te laisse à tes ringardises.

Sur ces fortes paroles, il sortit. La porte qu'il claqua derrière lui fit trembler les murs. Son goût pour la Noise sans doute !

* * * * * * * * * * * * * * *

La parka sur le dos, son écharpe rouge préférée autour du cou, elle finissait d'enfiler ses gants quand il la rejoignit dans le vestibule :

- Tu vas où cet après-midi ?

- A l'expo « L'Art du pastel de Degas à Redon », dans le 8e. Tu viens avec moi ?

- Merci pour l'invite mais j'ai l'honneur de décliner.

- Ah bon pourquoi, tu as quelque chose à faire ?

- Non c'est pas ça, c'est que tous ces barbouilleurs, ça m'incommode.

L'air lui manqua :

- Des barb... des barbouilleurs... ! Degas... ? Redon ? Ça te reprend, on dirait. Tu aurais intérêt à consulter, mon pauvre ami !

- Ou plutôt toi, ma pauvre amie. Vivre au vingtième-et-unième siècle avec un cerveau de femme des cavernes, ça se soigne ! Du moins j'espère. T'intéresser à des impressionnistes, à des symbolistes...! Pourquoi pas à des fauvistes ! N'importe quoi ! Je suppose que tu mouilles aussi ton mouchoir devant Botticelli, Michel-Ange, Rubens, Turner et compagnie.

- Non mais tu me cherches là, c'est pas vrai ! Tu me cites les noms des plus grands peintres du monde et tu les mets au panier comme ça, allègrement, sur le ton de la conversation. Où tu veux en venir avec tes critiques systématiques, que, bizarrement, je ne t'ai jamais entendu faire avant ces derniers jours ?

- Nulle part, ma loute. C'est juste des idées que j'ai toujours eues mais que j'avais gardées pour moi jusque-là. La délicatesse des débuts de l'amour, si tu vois ce que je veux dire. Et puis mes critiques, elles ne sont pas systématiques comme tu le prétends, elles expriment juste une réalité. Les noms de tous ces gâcheurs de pinceaux sont à jeter aux poubelles de l'oubli, ça ne se discute même pas. Des incapables, des esclaves consentants de la réalité – de la soi-disant réalité ! – où ils sont englués comme des moucherons dans du miel ! Tous académiques, même ceux qui remettent l'art officiel en question. Ils seraient quoi les Renoir, les Van Gogh, les Gauguin, les Matisse sans le monde extérieur qu'ils ont l'illusion de percevoir et qu'ils ne font que vaguement déformer ? Rien du tout, même pas Picasso, qui se contente de déstructurer le visible au lieu de chercher à en dégager l'essence. L'art aujourd'hui, c'est donner à voir l'imperceptible et dégager le sens de l'indicible.

- Peut-être bien , mais je ne vois pas en quoi, comme tu l'avances, une forme d'art en exclurait une autre. Ou pire, en abolirait une autre. Moi, j'aime les œuvres qui me touchent, de la peinture rupestre à Dali, je me fiche bien mal que les artistes aient été ou non esclaves du réel apparent. Tu sais quoi ?Tu aurais pu être garde rouge pendant la Révolution Culturelle de Mao, toi !

- Eh bien oui, je l'avoue, j'aime Mao moâ moâ ! Ça te défrise ? Et puis oublie Dali, si tu veux bien ! Un plaisantin qui veut nous faire croire qu'avec une montre molle et une baguette suintante, il questionne le monde ! Arrête de faire l'idiote et reconnais-le : rien n'existe avant Malevitch et son « Carré blanc sur fond blanc ». Avec lui, finie la sujétion à la représentation. Le noir de Soulages qui n'est pas que du noir, les gribouillis faussement crasseux d'Alechinsky nous en disent plus sur nous-mêmes que tout ce qui a précédé. Ceux qui interrogent vraiment le monde d'aujourd'hui ont pour nom Wool, Kapoor, Koons, etc. Sans oublier Street Art, les graffeurs, l'infographie et l'art numérique et même la pub. C'est là que tu le trouveras l'art pictural, pas dans tes cimetières de luxe pour touristes orientaux nommés le Louvre, Orsay ou le Petit Palais...

-...

- Allez, file ma vieille, je vois que mon beau discours, je l'ai fait pour les murs. Et encore, ils ont des oreilles, eux ! Bonjour les Degas !


* * * * * * * * * * * * * * *

- Où il va, Monsieur-Je-Sais tout ?

- Au cinoche, Madame Je-Sais rien !

- Et il va voir quoi ?

- « Citizen Kane », un VIEUX film, comme tu as l'habitude de dire !


* * * * * * * * * * * * * * *

A sa surprise (elle n'en était plus à une près !), elle le vit qui, au lieu de partir, retirait sa veste et lui adressait le plus chaleureux des sourires.

- Tu n'y vas pas ?

- Non, il n'y a pas plus de film de Welles à l'affiche que de beurre en branche ! Viens plutôt là, lui dit-il en lui ouvrant grand ses bras.

Méfiante après tout ce qui s'était passé, elle hésita un instant, puis se précipita dans ce doux nid retrouvé, trop heureuse qu'ait cessé la guerre qui les avait dressés l'un contre l'autre.

- J'espère que tu ne m'en voudras pas trop de cette leçon que j'ai voulu te donner. Parce que tu l'auras bien compris, tout ça, ce n'était rien d'autre que de la comédie. J'en ai peut-être fait un peu beaucoup, je le reconnais, mais aussi tu m'énervais à parler tout le temps de vieux films. Tu ne le dis pas pour les autres arts, alors pourquoi pour le cinéma ?

- Ah bon, je disais ça.. ? Je ne m'en rendais pas du tout compte, figure-toi. Au temps pour moi, tu me l'auras bien fait comprendre. Mais franchement, tu aurais pu faire passer le message de manière plus douce. On divorce pour moins que ça dans les « vieux films  » hollywoodiens.

- C'est vrai, mais à la fin des classiques de l'âge d'or de la comédie, les amoureux séparés y retombent invariablement dans les bras l'un de l'autre !
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Maud · il y a
Belle querelle culturelle qui se termine en câlin... très plaisant à lire :-)
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Guy Bellinger · il y a
Culture et câlin, un beau programme... Merci Maud.
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Fantomette · il y a
Ah! l'amour qu'est ce que çà ne fait pas faire, çà m'a bien amusée
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Isabelle Lambin · il y a
Un bon moment de lecture Guy. Des querelles d'amoureux comme cela arrive de temps en temps. Et la chute prête à sourire
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Aubry Françon · il y a
Tout le long du récit, je me suis dit "Quel goujat !" et, finalement, tout est bien qui finit bien.
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Guy Bellinger · il y a
Oui, c'est un faux goujat. Cela vaut mieux que faux dévot.
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Alphonse Dumoulin · il y a
Le dialogue : sans doute ce qu'il y a de plus difficile à maîtriser dans l'écriture. Je vous envie. Ceci dit, c'est bien vrai que les artistes ne servent à rien. Heureusement, d'ailleurs.
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Guy Bellinger · il y a
Oui, le dialogue, j'aime bien. Quant à l'utilité immédiate des artistes, elle n'existe pas. Mais l'art pris dans son peut quand même nous faire appréhender la vie avec plus de finesse et dans le ressenti et dans l'expression de ce ressenti. Mais il est sans garantie, et sans effet contre l'horreur organisée, genre holocauste et compagnie. Merci en tout cas pour cette lecture et ce commentaire.
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Francine Lambert · il y a
Une querelle d'amoureux cultivés où anciens et modernes s'opposent avec humour . . . Votre texte est très agréable à lire d'autant que tout finit bien, j'ai passé un bon moment, merci Guy !
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Guy Bellinger · il y a
Merci, Francine. Mon rêve le plus fou est que les anciens et les modernes s'entendent enfin, classicisme et avant-garde, tradition et recherche de formes nouvelles, nouvelles et anciennes vagues, ne s'excluent nullement l'un l'autre. D'où cette fin heureuse post prise de bec enflammée.
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Francine Lambert · il y a
Rêve partagé ! Tous les époques sont dignes d'intérêt car elles ne sont que continuité et puisent leur inspiration dans ce qui les précédent même si elles s'en démarquent radicalement . . . "Les vieux pots" ont encore de beaux jours devant eux ! :-)
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Hellogoodbye · il y a
voilà une querelle des modernes et des anciens revisitée et jouissive ! et qui donne envie d'aimer
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Guy Bellinger · il y a
Eh oui, on n'a jamais fini de la revisiter cette querelle, car elle est éternellement réactivée. Merci de votre visite.
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Geny Montel · il y a
Rire. Quelques coups d'épée bien plantés. De savoureux dialogues, bien rythmés.
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Guy Bellinger · il y a
Merci Geny. heureux que vous ayez apprécié le piquant de ce petit texte.
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Dolotarasse · il y a
Bien ri en vous lisant. Plein de petites touches d'humour en jeux de mots...Pas sûr que la trompe d'Eustache fonctionne après tout. Et au passage j'aime beaucoup le Dubstep. Une petite mise au point un chouia mouvementée.
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Guy Bellinger · il y a
Merci Dolotarasse. Je me suis bien amusé en écrivant ce trio de saynètes. Je les ai compsé je l'espère avec humour pour poursuivre d'une autre manière ma lutte interminable (et sans espoir ?) contre l'expression "vieux film" Scrogneugneu, personne ne traite le musique de Mozart de "vieille musique" ni la Joconde de "vieille croute" !) Dans la vie en 3D, j'ai essayé de lutter contre ce vilain qualificatif en passant en classe d'anglais de "vieux machins" comme "Citizen Kane" ou "Casablanca". Mes élèves râlaient d'abord parce que c'était en noir et blanc (est-ce qu'on accuse Marin Marais d'avoir composé pour la viole de gambe ?) mais ça se calmait vite et beaucoup accrochaient.
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Elena Hristova · il y a
voilà un dialogue fort des mieux garnis et qui ne manque pas de piquant, de piment, de mordant. Puis la volonté de réconciliation est bien là présente, ceci est une querelle d'amour.
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Guy Bellinger · il y a
Merci pour ce gentil commentaire, Elena. L'art, le piquant et l'amour, un cocktail qui me va très bien.
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