Ces hommes tellement si loin, mais tellement si proches

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Finaliste
Jury

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Image de Eté 2016
Tandis que la lune fore son trou lumineux dans le drap de la nuit, Jeremy Grissom dont les yeux ne sont pas plus grands que la tranche d'une pièce de monnaie, tourne la clé, puis pénètre dans l'habitacle de sa voiture qu'il a posée, quelques heures plus tôt, sur le parking au milieu des tâches d'huile, des traces de pneu et des fientes de mouettes. Pas le temps de mettre le contact, d'écouter le moteur ronronner, que déjà à la lueur pâlichonne de son tableau de bord, il fait danser une cigarette sur le bord de ses lèvres. C'est le dos maintenant posé contre le cuir du siège, qu'il lance une première volute de fumée. Il pense à ses douze heures de travail, comment pourrait-il d'ailleurs, en être autrement ? Muscles, tendons, ligaments, os, les lui rappellent. Douze heures à débarquer, ouvrir, fermer, vérifier, contrôler, autopsier le ventre des containers du navire qui, sous son pavillon de complaisance, est sanglé comme un grabataire dans son fauteuil roulant, le long du quai poisseux du port de commerce.
Dans son rétroviseur, Jeremy Grissom voit maintenant les grues métalliques qui, telles des sauterelles aux pattes saltatrices, s'éloignent dans le halo des longs réverbères. Le temps de mettre le clignotant que déjà il prend place dans la rougeoyante chenille des feux arrière. Pendant quelques heures, tandis qu'il dormira, la bêtise du monde continuera sans lui, sans jamais le rattraper. Mais il est encore trop tôt, surtout ne pas s'endormir, en tout cas, pas maintenant, alors il allume la radio. Jet News lui déverse maintenant la misère du monde, histoire de lui montrer que là-bas, dans des pays si lointains, il y a toujours des hommes qui sont un peu plus au fond du trou que lui.
— Aujourd'hui, suite à un naufrage au large du Peloponnèse, quarante-sept réfugiés dont dix-sept femmes et six enfants, ont trouvé la mort en mer..., siffle la voix du commentateur.
« Mais ces hommes sont tellement si loin » fait résonner, comme une douce comptine, Jeremy Grissom à ses oreilles. Car comment lui, responsable en chef du contrôle des arrivages, domicilié au domaine de Pan Blaco, 32 boulevard Drive, dans un quartier sécurisé, d'une ville d'un pays riche et tout hermétiquement enfermé qu'il est, dans sa voiture de marque japonaise, pourrait-il être concerné par la vie de ces hommes ? Par ces habitants écrasés, sous un soleil qui finit tout juste de tomber derrière la ligne d'horizon dans des contrées lointaines ; tandis qu'ici, il n'a pas encore donné l'assaut des murs ?
Alors, Jeremy Grissom accélère, freine, gravit, dévale des échangeurs goudronnés qui baignent sous la lumière crue de la banlieue périphérique.
« Oui, ces hommes tellement si loin... »
Puis bientôt, le quartier d'affaires se met à danser dans la lumière crue des phares au xénon, où tout harponnés qu'ils sont au sommet de leurs buildings, des hommes tels des pharaons des temps modernes, surveillent sur des écrans géants ; des chiffres qui explosent, avortent, accouchent, s'éparpillent dans une équation dont le résultat tient en six lettres, quatre consonnes, deux voyelles, le tout élevé à la puissance infinie : POGNON.
— Les naufragés avaient quitté une enclave de leur pays, suite à la répression sauvage du pouvoir à l'été 2012..., continue de dégouliner des haut-parleurs la voix du journaliste. « Oui, ces hommes tellement si loin... »
Dehors, sur les milliers de vitres des tours d'acier, il pleut maintenant des couteaux. Les essuie-glaces de la Japonaise de Jeremy Grissom, tels de bons soldats, entrent en action. C'est alors que, tout armé d'un nouveau clope qu'il fait grésiller, sous sa moustache jaunie et légèrement brûlée, il revoit le visage de cet homme qui s'était dressé, il y a encore quelques heures, dans la lumière inquisitrice de sa torche.
Ne plus y penser, car dans trente minutes, le domaine de Pan Blaco, 32 boulevard Drive, dans un quartier sécurisé, d'une ville d'un pays riche lui ouvrira les portes de son univers tout cotonneux.
« Ces hommes tellement si loin, ces hommes tellement si loin... » se persuade t-il maintenant, en griffant son volant, comme pour mieux nier les faits, mettre à distance la furie du monde.
— Puis la révolution, au début de l'année 2014, s'était mue en guerre civile. Ces familles ont alors fui vers les villes du nord...
— Non ! Pourquoi à moi ? Pourquoi fallait-il que ça m'arrive à moi ? hurle maintenant Jeremy Grissom.
« Ces hommes tellement si loin, ces hommes tellement si loin, ces hommes sont tellement si loin... »
— Dans les mois qui suivent les combats se rapprochent...
Tout comme les yeux farouches de cet homme, dont l'éclat terni par la souffrance, le fixèrent 6 heures plus tôt.
— En mai 2014, les rebelles s'emparent des villages alentours, avant de pénétrer fin juillet dans ces villes et d'y perpétrer de multiples et d'atroces exactions...
« ces hommes sont tellement si loin... »
— Pour ces familles comme pour d'autres depuis 2012, le seul espoir fut la fuite...
L'espoir, l'espoir, l'espoir, oui, certes, Jeremy Grissom l'avait aussi vu dans les pupilles qui rebondissaient dans chacune des orbites, de cet homme tapi comme une bête sauvage, au fond du container 119. Mais que pouvait-il bien y faire ? À sa grande honte, il pensa alors à sa femme, à sa gosse, au chien qui court après sa balle déchiquetée, à sa baraque payée à crédit. Oui, que pouvait-il bien y faire ? Il ne pouvait en être autrement, la présence de cet homme n'était plus qu'une histoire ancienne. Il le fallait. Il s'agissait d'oublier tout ça.
Dehors, le jour commençait à légèrement clignoter, le soleil allait monter sur les planches, la nuit une nouvelle fois mourir, il fallait maintenant faire vite. Derrière, la ville telle une Atlantide, avait sombré sous la ligne d'horizon. Jeremy Grissom posa alors sa voiture japonaise au milieu des herbes tristes, coupa le contact et la radio avec. Il posa un pied sur le long rouleau d'asphalte, lança un œil circulaire autour de lui, histoire d'inspecter les derniers lambeaux de la nuit, puis ouvrit son coffre. Les pupilles le fixèrent de nouveau. La forme humaine, fila sous un croissant de lune, se retourna, puis lança de sa voix pleine de sable :
— Ghaleb.
— Jeremy, répondit dans un souffle l'homme du domaine de Pan Blaco.
Puis, tel un spectre, la silhouette disparut dans les dunes en soulevant un champignon de poussière dorée. « Ces hommes tellement si loin, mais tellement si proches » fit résonner, comme une douce comptine, Jeremy Grissom à ses oreilles, tout en s'accrochant un sourire aux lèvres. Puis, il se ceintura dans son siège, mit le contact, les feux arrière serpentèrent dans une aube naissante et mordorée.




FIN

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Fred Panassac · il y a
Une belle écriture, un texte sensible et humaniste qui transforme les chiffres en visages.
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Moniroje · il y a
Super bien écrit!!! un beau polar!!!
les vrais coupables sont ces dictateurs qui font fuir leur peuple

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Vincent Culambourg · il y a
Merci beaucoup pour ce beau commentaire
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Virgo34 · il y a
Bonne chance !
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Vincent Culambourg · il y a
Merci il nous en faut à tous toujours un peu
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Guy Bellinger · il y a
L'humanisme qui se dégage de beau texte fait du bien et redonne un peu d'espoir pour l'avenir de ce monde gangrené par la course au profit et au pouvoir. Car vous savez aborder avec tact un sujet brûlant, dans un style aussi personnel qu'inspiré (que de magnifiques images !)
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Vincent Culambourg · il y a
merci pour ce joli commentaire
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Utilisateur désactivé · il y a
Nouvelle lecture ce soir, Vincent, en vous souhaitant Bonne Chance pour la finale !
Marie Haubot, auteure du poème-fable "le coq et l'oie", en finale jusqu'au 20.
Ensuite, ils passeront à la casserole...

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JadeGo · il y a
Le style est très particulier, j'ai pris le temps de le relire pour en apprécier chaque nuance...
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Vincent Culambourg · il y a
Merci pour votre persévérance.
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Naliyan · il y a
Bien écrit avec un style original. Un sujet difficile bien abordé.
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Nastasia B · il y a
J'aime votre texte.
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Hamza DIB · il y a
texte bien écrit, bravo et je vote
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Poupette · il y a
je vote pour ce texte et pour cet écrivain qui libère un autre homme dans ce court métrage courageux. Bravo!
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Vincent Culambourg · il y a
joli commentaire merci à vous
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Utilisateur désactivé · il y a
Il y a des textes difficile à retrouver dans cette foret vierge de la finale... Je vous offre mon deuxième vote : je viens de vous retrouver ! Bonne chance !
Sur ma page "le coq et l'oie" est en finale également et je vous invite : c'est plus simple? A bientôt ! Marie

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Lagantoise · il y a
Je suis loin de vous mais mon vote est si proche...Vote++...Bonne chance...
Mon poème en lice prix d'Automne..si le cœur vous en dit..bien entendu..
'' Le silence s'endort sous une nuit d'argent''
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-silence-s-endort-sous-une-nuit-d-argent

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Jacques Lefebvre · il y a
Un texte malheureusement d'actualité. ..bien écrit. ..
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Jean Calbrix · il y a
Je vous renouvelle mon vote pour votre superbe nouvelle que je viens de relire avec beaucoup de plaisir, Vincent.
Mon carton est lui aussi en finale.

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Vincent Culambourg · il y a
je viendrai j'avais adoré
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Keith Simmonds · il y a
Félicitations! Mon vote! Mes deux haïku,
BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES,
sont en FINALE pour le Grand Prix Été 2016. Je vous
invite à les lire ou les relire si le cœur vous en dit, merci!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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Denis Lepine · il y a
si loin mais si proche, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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GA COLDFISH · il y a
du talent , je vote

je vous invite par amour à venir lire et soutenir ( Monsieur Noir ) et merci
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/monsieur-noir

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Vincent Culambourg · il y a
Merci à toi, le temps de finir un petit écrit bien noir et je te lis.
Image de GA COLDFISH
Image de Vincent Culambourg
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Jean Calbrix · il y a
Un beau texte sur une confrontation. On se passionne du début à la fin. Bravo, Vincent ! Vous avez mon vote.
J'ai une pie coquine en finale printemps qui pourrait vous intéresser : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-pie-5

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Keith Simmonds · il y a
Un joli texte bien écrit! Mon vote! Mon poème,UN LINCEUL BLANCHI, est en FINALE pour le Prix Haïkus d’Hiver 2016 et il est le préféré de la plupart de mes lecteurs. Il ne nous reste que quelques heures avant la finale. Alors, je vous invite à venir le soutenir si le cœur vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/linceul-1
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Utilisateur désactivé · il y a
Un texte très bien construit autour d'un thème actuel. Mon commentaire complet rejoindrait celui de Thierry Paillet. Je vote.
Jusqu'au 21 Mars , je suis là : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/humeur-noire . A bientôt, peut-être.

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Emma M · il y a
J'ai aimé le texte, sa construction, l'ambiance... un moment craint que le personnage n'ait commis l'irréparable. Heureusement cette fin a effacé ce doute là.
Votre histoire soulève bien des questions sur nos vies alors que si près, tant de personnes qui ont fui leur pays, nous côtoient.

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Emma M · il y a
Je viens de voter de nouveau pour ce texte en finale.
Mais je trouve dommage que vous ne répondiez pas aux commentaires. Ou plutôt, vous répondez à quelques commentaires...

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Joëlle Brethes · il y a
Belle construction, leit motiv terriblement égoïste "ces hommes sont tellement si loin... » et jolie surprise finale.
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Vincent Culambourg · il y a
Merci pour ces commentaires avisés, en fait en écrivant cette nouvelle j'ai voulu mettre en exergue la rencontre improbable entre deux hommes, mettre face à face deux mondes qui s'opposent. C'est ce qui m'avait frappé en lisant le bûcher des vanités de Tom Wolfe et America de T.C Boyle.
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Utilisateur désactivé · il y a
Trés bien écrit, un peu à la maniére d'un polar noir des années 50, ça me penser au roman d'Hemingway ''en avoir ou pas'' sur le même théme !
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Br'rn · il y a
Redoutablement actuel, à la porte de chacun d'entre nous...

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