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Ces curieux objets de désir

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Bherte

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Quand on le rencontre pour la première fois on hésite entre « il est bizarre ce type, je ne le sens pas trop » et « il est plutôt original et sympa ». Le plus souvent on lui laisse le bénéfice du doute et on ne cherche pas trop à en savoir plus. Lui-même, depuis toujours, se contente des relations superficielles, il est comme cela, il n’a pas besoin d’amis intimes, d’un cercle de relations proches.
La rumeur raconte que pendant sa scolarité il était un petit garçon étrange. Il était lunaire et solitaire. Il rentrait régulièrement avec des bonnets de ses camarades, une veste parfois, un gilet, des gants, sans se rendre compte qu’il commettait quelque chose de répréhensible. Sa mère l’excusait. Mais en grandissant le problème devint vraiment gênant.
Ce curieux penchant de s’accaparer des vêtements des autres n’était pas du vol, c’était un besoin irrépressible et rien n’y faisait, ni les réprimandes ni les punitions de son père. Sa mère passait son temps à ramener les vêtements pris par « mégarde » pas son fils. Ses copains serviables pensaient qu’ils étaient tête en l’air. Son air de ne pas y toucher, son allure lymphatique et sa nonchalance lui servaient de caution. « Héééé fais un peu attention oooh c’est mon pull que tu as en main ; ah c’est encore Monsieur Lune... »

Quand il eut 12 ans son attirance pour s’attifer des affaires des autres devint visible : l’écharpe de sa mère, le pull de son père, cravates, chapeaux.
Si au début ses parents souriaient de cette drôle de lubie, son père prit rapidement la mesure du problème.
— Surveille ton fils, c’est un peu n’importe quoi sa façon de s’habiller. Qu’il le fasse chez nous m’inquiète déjà mais qu’il sorte ainsi dans la rue devient gênant.
Plus tard, vers 15-16 ans le calme semblait enfin être de mise. Le calme mais pas la normalité. Il fit tour à tour des détours dans le style gothique, puis punk, bourgeois, bohème. Il ne fit jamais rien dans la demie mesure. Son style était tapageur et voyant contrairement à son caractère maladivement timide. Il ne faisait cas des remarques des autres. Il traversait la vie sans entendre les autres, les voyait-il seulement ? On devinait bien parfois qu’il les regardait, et seules des personnes avisées voyaient qu’il observait avec insistance les tenues des gens. On lui reconnaissait une capacité évidente à la métamorphose.
Sa mère l’excusait encore et toujours.
— Il a ses goûts ! Ce n’est pas grave si ce n’est pas conventionnel. Il sera un grand couturier mon fils !
Son père n’aimait pas et le faisait savoir.
— Je ne sors pas avec mon fils dans cette tenue !
Mais il ne cédait pas. La rupture avec son père ne fut jamais signifiée mais on voyait bien que ces deux-là ne vivaient pas dans le même monde. Il fut étudiant en art, en psychologie, il fut brocanteur et bouquiniste, toujours sur de courtes périodes et toujours sans passion. Il avait un goût certain pour accumuler des collections mais n’avait pas encore trouvé la collection parfaite, celle qui le comblerait.
Quand il eut 30 ans, son père mourut subitement, un crime de rôdeur un soir qu’il était seul dans la maison. Le coup de couteau l’avait atteint en plein cœur. L’enquête ne mena à rien et le crime resta inexpliqué. Il n’exprima aucune émotion et demanda à ce que la garde-robe de son père lui soit léguée. Lui qui s’accoutrait de falbalas devint très classique. Tout au plus rajoutait-il des accessoires aux costumes de son défunt de père. L’héritage conséquent lui permit de vivre sans s’inquiéter du lendemain. Alors il se promenait beaucoup, il disparaissait des nuits entières. Sa mère laissa faire, lui espérait-elle des amours ?
Pour tout vous avouer il n’a jamais connu de femmes au sens biblique. Ce grand dadais ne savait comment passer d’un flirt à un stade plus avancé. Cela l’inquiétait il ne voyait pas comment on pouvait se comporter de façon aussi triviale sans que cela induise des comportements déviants. Il ne dépassait jamais le stade du badinage et la plupart des femmes s’accordaient à lui trouver un charme particulier pour cette raison même. Avec son zeste de folie pour les habits décalés et sa courtoisie désuète qui lui donnait une folle élégance, il était un compagnon délicieux. Mais juste pour la façade, juste pour un soir, juste pour une éphémère parenthèse.
Regardez par exemple : pantalon marine, chemise grise ça le fait pour le rendez-vous de ce soir. Il fallait qu’il soit élégant mais pas trop, classe mais pas guindé. Et puis il s’était dit qu’il allait faire dans la sobriété pour une fois, qu’il était peut-être temps de rentrer dans le rang et de se fondre dans le moule, dans la foule. Il s’était autorisé une petite folie. Il avait succombé quand il avait vu ce petit carré de soie gris. Il le lui fallait et ce soir il le portait avec style, son style si particulier. Il voulait plaire à sa partenaire toute récente.
Ce rendez-vous il l’avait obtenu après une approche menée avec obstination. Il lui avait trouvé un charme fou dans son uniforme d’hôtesse. Il savait qu’il allait devoir manœuvrer avec « astuces » pour se différencier des autres. Pour elle, il avait traîné des mois dans l’aéroport, homme d’affaire en partance sur un vol. Il avait croisé son regard plusieurs fois. Il était en costume presque comme les autres mais avec un petit rien si discret et si incongru qui faisait sa différence, un petit foulard en lin autour du cou, une autre fois un foulard noué en cravate. Au bout de la cinquième rencontre « fortuite » il esquissa un sourire engageant, à la sixième rencontre il lui adressa un signe de tête de connivence, à la septième il feignit la surprise. Il tissait patiemment sa toile. Puis il se dit qu’il ne fallait pas jouer trop longtemps.
— Savez-vous que cela fait sept fois que nous nous croisons. Nous risquons de ne plus jamais nous croiser, acceptez donc un dîner avec moi et je vous raconterai les destinés autour du chiffre 7, lui proposa-t-il ce septième jour de rencontre. Elle le trouvait si particulier, avec une étrangeté troublante et avait accepté.
Et ce soir-là elle se laissa charmer par un partenaire si courtois. Elle eut bien une petite hésitation, une petite lampe rouge a clignoté dans sa tête : « trop beau pour être vrai ; il y a une anguille quelque part. » Peut-être collectionnait-il les hôtesses, une addiction à l’uniforme. Elle l’imaginait obsédé par sa quête. Quelle était sa logique ? Une seule compagnie mais une hôtesse sur chaque ligne, ou alors une hôtesse par compagnie. Ou alors c’est un pervers narcissique, trop mielleux. Ses doutes furent balayés par le champagne, par le marivaudage, par le luxe de l’endroit, par le charme de son cavalier. Elle voulait y croire à cette histoire qui débutait. Elle avait aimé sa proximité calculée dans le taxi, elle avait aimé qu’il lui tienne la main sans un mot, elle avait aimé qu’il ne se jette pas sur elle pour l’embrasser. Et elle avait aimé sa classe quand il lui a proposé un dernier verre. Elle avait aimé l’éclairage dans son salon, la musique qui les enveloppait, son regard passionné.

Le lendemain il avait un petit foulard de plus dans sa garde-robe.
Et il ne revit pas cette hôtesse. Une fois encore l’histoire tourna court. Il avait pris l’habitude, cela devenait une routine, aucune de ces rencontres féminines ne durait. Cela ne le bouleversa pas... Mais il avait un petit souvenir qui compensait tout. Les femmes ne lui manquaient pas tant que cela après tout, il avait son confort, sa vie à l’abri des besoins et il pouvait satisfaire ses envies sans devoir en rendre compte à personne. Traîner des nuits entières en suivant ses pulsions, en vagabondant sans but, en se laissant surprendre, élaborer des stratégies pendant des semaines et y consacrer toute son énergie.
Son chiffonnier dégorgeait de foulards, de de fichus anciens, d’étoles chamarrées, de petits châles, toujours d’une excellente qualité et une magnifique guimpe acquise de haute lutte. Il avait exactement daté et situé chaque acquisition dans un petit carnet qu'il tenait bien caché dans sa garde-robe. Il exhibait régulièrement ses acquisitions et avait un don d’esthète pour les porter, autour du cou, sur la tête en guise de protection du soleil et même sous forme de ceinture, en pochette, en écharpe.

***

L'inspecteur Barteille était probablement en poste depuis le début de l'affaire, bien que le départ de cette série de crimes ne fût pas encore établi avec certitude. Ce qui permettait d'affirmer qu'il s'agissait de crimes en série était le point commun entre tous les meurtres : l'arme du crime semblait être toujours la même, probablement un couteau de boucher. Le coup était toujours porté avec précision, dans le cœur. Les victimes étaient de jeunes femmes et il manquait curieusement une pièce de vêtement.
Ces pièces manquantes elles-mêmes suivaient une sorte de rituel mystique, on avait affaire à un fétichiste du foulard.
Barteille, après deux ans d'enquête, finit par inculper un jeune homme, jeune trentenaire timide, qui avait chez lui toutes les pièces de vêtement manquantes et un carnet où était noté scrupuleusement le nom des jeunes femmes, le lieu de rencontre, la date et le précieux butin
Le procès ne fut pas long, les pièces à charge étaient trop accablantes et le coupable fut envoyé en prison.
L'inspecteur Barteille connut, grâce à cette affaire très médiatisée à l'époque, une belle carrière.

***

C'est en tant que commissaire qu'aujourd'hui il fête en famille son départ à la retraite. Un autre événement vient ajouter une deuxième raison de célébrer cette journée : le fils aîné de la famille présente Jeanne, sa fiancée...
— Jeanne est vendeuse dans la pâtisserie proche de chez moi, c'est comme ça que l'on s'est rencontré, j'avais acheté une galette des rois et elle m'avait supplié de me rapporter la fève. J'ai été très touché par l'insistance de sa demande et c'est comme ça que...
— Je suis fabophile, c'est un trait particulier dans notre famille, on a tous une manie de collectionner quelque chose. Mon pauvre frère collectionnait des pièces de vêtement...
Le trouble de l'inspecteur devant cette déclaration et la gêne qui s'installe sont en train de gâcher la fête.
— Mais Jeanne, ta manie à toi est bien innocente, rétorque le fiancé décontenancé.
— Comme celle de ma mère, elle est cultelluphiliste, c’est curieux comme nom vous ne trouvez pas ? Mais sa collection est atypique, elle collectionne les couteaux de boucher qui ont une certaine particularité, mais elle n'a jamais voulu nous dire, à mon frère et moi, quelle était cette particularité.

PRIX

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M. Iraje · il y a
Et de fil en aiguille, une chute toute en dentelle ... !
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Artvic · il y a
Le traumatisme d'une enfance qui vous suit à jamais.😯 Très beau récit
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Artvic · il y a
Bherte, je vous invite à lire mon poème en finale
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lempreinte-des-souvenirs

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Ginette Vijaya · il y a
Inquiétant , dérangeant ! On reste sur une sensation de sursaut vertigineux !
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Bherte · il y a
Merci
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Samia.mbodong · il y a
Quelle belle plume, vous faites des phrases magnifiques c’est un plaisir à lire et ce pauvre garçon qui s’habille avec les habits des autres, capable de séduire une femme jute pour lui dérober son foulard c’est une sorte de fétichisme, mais pas un meurtrier en série.
Cet inspecteur à trouvé le bon client, mais comme vous l’exprimez si bien on a tous un grain de folie.
Merci et Bravo
Amicalement Samia

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Bherte · il y a
Merci bcp pour ce commentaire. " Quelle belle plume..." j'adore, merci vraiment !
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Teddy Soton · il y a
La chute est excellent et le description de la jeunesse du protagoniste et très bien décrite, bravo pour ce récit +5
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien :)

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Bherte · il y a
Merci
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Teddy Soton · il y a
Avec plaisir
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Keith Simmonds · il y a
Un texte bien écrit, original et attachant ! Mes voix ! Une invitation
à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la Matinale en Cavale
2019, et vous ne serez pas déçu ! Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1

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Bherte · il y a
Merci beaucoup.
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Philippe Clavel · il y a
une histoire de collectionneur bien écrite qui se termine pour le lecteur sur une grande interrogation
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Adjibaba · il y a
Une nouvelle originale et bien construite. Mais j'ai particulièrement apprécié la chute. Bravo !
Je vous accorde mes voix.
Si vous avez un instant, passez également me lire:https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Subtropiko · il y a
Chute originale... et l'occasion d'enrichir mon vocabulaire ! Mes voix.
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