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Innocents à cette nouvelle, certains se permettent encore de vaquer à leurs habituelles occupations. Chanceux ? Peut-être. Chanceux d'avoir rejeté les médias aux profits de leurs propres goûts, que ce soit au niveau du cinéma ou de la musique notamment.
Chez lui, Cyril éteint la télévision. Il se lève et se dirige vers la fenêtre, curieux de ce qu'il y verra. Une agitation populaire s'emparre des rues, mettant fin au silence morbide auquel il vient d'avoir affaire. Cette frénésie se traduit notamment par l'accélération du temps. Les passants courrent, pour ne pas dire sprintent, jouent leur vie. Les conducteurs, quels qu'ils soient, écrasent leur pédale d'accélération ; doublant sans peine les inconscients, qui se remplissent de rage au rythme des voitures les efforçant de freiner.
Au bruit des klaxons se mêlent les hurlements féminins. C'est d'ailleurs ces cris qui ont mis les premiers la puce à l'oreille ; qui ont communiqué, involontairement aux autres que quelque chose clochait. Des cris de détresse, mais des cris de désespoir : ici, personne ne peut venir en aide à la personne les ayant clamé.
Les habitants fuient-ils un point précis ? Non. Cyril sourit en les voyant tenter d'échapper à l'impossible, prenant des directions opposées pour fuir un problème présent partout ailleurs. "Partout ailleurs", c'est une façon de parler. Une façon de dire qu'à leur niveau, tous ces pauvres gens n'atteindront jamais le point de retour.
Il regarde vers le ciel et voit qu'il a encore du temps. Pas l'ombre d'un nuage à l'horizon ; seulement ce spectateur sphérique regardant avec intérêt ses miniatures, une partie de sa fourmilière, danser avec sa crainte.
Les plus rationnels, comme lui, restent chez eux. Ils s'enlacent, s'embrassent, tentent peut-être de devenir une bête à deux dos, attendant de devenir à leur tour une seule et même matière. Téléphoner à sa famille ? Oui, et pour leur dire quoi ? Des mots d'amour qu'ils savent déjà, ou de sombres secrets (qu'ils ne peuvent qu'être) désormais transparents  ?
La première solution paraît avoir été choisie par l'un des siens, et c'est en devinant la cause de l'appel, qu'il décida de ne pas y répondre. Il n'a jamais aimé les adieux et cela ne commencera pas aujourd'hui.

Dehors, la nouvelle se répand comme la gangrène. Les partisants de la paix, de la patience et de la sagesse se corrompent par leur fanatisme de la vie, se battant contre leur double dans l'espoir de la garder. Les autrefois proches se dissocient ; les mafaiteurs, menteurs, montrent leur vrai visage, n'ayant plus aucun d'intérêt de jouer leur rôle, de rester auprès de leurs victimes sentimentales.
Les démons, en chaque être, se réveillent. Ils gagnent du terrain, métamorphosant leur hôte. Les plus rapides leur inculquant un besoin de tout découvrir tant qu'ils le peuvent encore, de voir ce qu'ils ne pourraient jamais plus.
C'est ainsi que les vices les plus sombres naissent en chacun d'eux. Jamais l'envie de voir dénudée sa voisine n'a été aussi forte, jamais frapper son patron n'a été chose aussi courante. Et pour les plus altruiste, jamais l'euthanasie sans consentement ne leur a parut aussi légitime que jouissive.

C'est sans étonnement que Cyril regarde la folie humaine à son comble. Dans d'autres circonstances, il n'aurait pu – il le sait – rester humble. Mais la vérité, c'est qu'il se sent appaisé. L'euphorie est le seul sentiment l'envahissant ; car son démon à lui, il l'a guidé tout au long de sa vie. C'est d'ailleurs la (dernière) nouvelle à la télévision qui la détruit, au lieu de le réveiller.
Il n'a aucun regret. Certains criraient ô diable d'avoir quitté leurs proches pour arriver dans ce pays où le malheur va bientôt frapper. Mais lui, il lui dit merci. Merci de l'avoir amené aussi proche de son but de toujours : retrouver celle qui ne devait apparemment pas lui être dûe. Car une chose est sûre, celle-ci n'est pas bien loin. C'est donc avec soulagement et impatience que Cyril l'attend, attend de la rejoindre dans un lieu éternel où la vie ne pourra plus les séparer.
D'ici là, il compte bien profiter du temps qui lui reste. Il sort donc un buvard de sa poche et l'applique sur sa langue. Tout ce qu'il espère, c'est d'avoir le temps d'en ressentir les effets afin d'admirer pleinement l'éclipse imminente.

Il sort de chez lui et prend une grande bouffée d'air, sentant ses yeux se dilater, son esprit quitter prématurèment son corps. Il regarde le chaos avec un filtre de magie, voyant l'impossible surnaturellement. Des lunettes de soleil lui glissent devant les yeux, venant lui annoncer que l'éclipse est proche, qu'il ne peut pas la rater.
Cyril lève donc les yeux. En effets, la douille qu'on a tiré lui arrive en plein visage. Jamais il n'aurait pensé une balle si lente, et pourtant si inévitable. Il écarte les bras et l'accueille en souriant, y voyant son moyen de transport vers sa bien aimée, si à son arrivée elle n'y est pas déjà.

A l'intérieur de chez lui, le téléphone sonne à nouveau. Bien plus de remords peuplent les pensées de l'émetteur, qu'il a pourtant croisé lors de son arrivée dans ce pays. La vie n'a pas épargné cette personne non plus, bien que la sienne continuera. Un point commun les lient, néanmoins : ils ont tout deux traversé le monde pour retrouver l'autre.
Bien qu'il ne le saura jamais, Cyril s'est trompé sur deux points ; ou plutôt, les a négligé : les secrets inavoués ne sont pas tous sombres, et leur découverte lors du chemin vers la lumière peut tendre à leur redonner de la couleur.
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