"Cendrillon" vu par Anastasie

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Jusqu'ici, j'écrivais surtout des sketchs comiques que l'on jouait sur scène avec les collègues du club théâtre. J'ai découvert Short édition et me suis lancé avec délectation dans les  [+]

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Il était une fois ou plutôt de nombreuses fois, une grande sœur qui se plaignait de sa cadette. Elle s’appelait Anastasie et voilà ce qu’elle se disait en cette fin de matinée...

Ça fait bien 5 minutes qu’elle est plantée devant moi, je fais un pas elle en fait 2. C’est beau la famille, mais à petite dose. Javotte, c’est ma sœur cadette. Elle a 2 ans de moins que moi, mais j’ai l’impression que c’est encore un bébé. Elle ne comprend rien à rien... En plus elle est rousse, c’est bien simple on dirait un renard. Tu ajoutes un gros nez là-dessus et tu as son portrait... Je me demande d’où il vient son nez, moi le mien il est normal. Enfin quand je me mouche je ne peux pas le rater, mais il est moins gros que le sien.... Et cet idiot de beau-père qui a dit à Lady Trémaine que ses 2 filles se ressemblaient beaucoup. Pour une fois qu’il parle celui-là, il aurait mieux fait de s’étrangler avec un morceau de pain !

Ma mère, Lady Trémaine donc, l’a épousé en seconde noce, son premier mari, notre père il est aux cieux... Mort d’un seul coup, nous a raconté Maman. Pas eu le temps de le connaître, même pas un portrait de lui, rien. C’est bête, j’aurais bien voulu savoir si lui aussi avait un gros nez..... J’ose pas demander à maman, elle se fâcherait. Elle se fâche tout le temps et avec tout le monde sauf avec son époux. Elle lui fait des courbettes, des manières, des « Bien sûr Monsieur » par çi, des « Tout à fait mon cher » par là. Elle tient à lui et à sa situation. Il faut dire qu’il dirige la plus grosse manufacture de tissus de la région. Il va quelquefois déjeuner avec le Roi qui habite un château à quelques kilomètres d’ici. Il emmène Madame de Trémaine, mais pas nous.... Je l’aime pas mon beau-père.

« Anastasie, viens jouer avec moi. Allez viens ».

C’est pas une petite sœur que j’ai, c’est un boulet ! Toujours collée à mes basques. Je réponds un peu agacée :

« Non, pas envie. Il faut que je me fasse un chignon haut. Va chercher cette gourde de Cendrillon, elle va m’aider ! »

Bien sûr Javotte ne bouge pas d’un pouce. Dès qu’on la contrarie, elle boude. Mais moi je sais m’y prendre avec ma petite sœur pour la faire obéir... Avec un petit sourire et en penchant légèrement la tête, j’ajoute :

« Allez, vas-y s’il te plaît. Après je te promets qu’on fera une partie de croquet si on a le temps avant le repas » Elle lève la tête intéressée mais ne bouge toujours pas.

« Dépêche-toi d’y aller, sinon on n’aura pas le temps pour le croquet. Et ce sera de ta faute.... »

Ça y est, j’ai réussi mon coup, la voilà qui part en courant direction le grenier pour aller récupérer cette souillon de Cendrillon.

Cendrillon, c’est la fille de Monsieur le second époux de Lady Trémaine. Cendrillon c’est un surnom. C’est Mère qui lui a donné, car c’est elle qui est préposée au nettoyage des quatre cheminées de la maison. On ne se souvient même plus de son prénom maintenant. Elle a été baptisée pour la vie. Elle n’est pas maligne non plus la Cendrillon, toujours triste, toujours à baisser la tête et en plus elle est habillée comme un sac ! Jamais rien à se mettre de présentable sur le dos celle-là. C’est aussi bien comme cela, elle ne sort jamais, elle reste à la maison pour faire le ménage, récurer les sols, vider les cendres, enfin vous voyez bien, c’est une bonniche quoi ? Son père cela ne le dérange pas pour sa fille. Il a été très touché par le décès de sa première femme et il est devenu comme mélancolique. Ça a été inattendu sa mort, et personne encore aujourd’hui n’a compris ce qu’il s’était passé. Le médecin a parlé d’une indigestion qui aurait mal tourné....

Maman était une amie de la mère de Cendrillon et a donc été très présente auprès du jeune veuf lorsqu’elle est décédée et en 3 mois de temps elle nous installait chez lui. Je ne sais pas ce qu’elle lui a dit, ce qu’elle lui a fait, mais il s’est retrouvé avec une nouvelle famille en moins de temps qu’il en faut à un curé pour donner l’extrême onction.

Ça fait 3 ans maintenant qu’on habite la plus belle maison de la ville.

J’entends Javotte dans le couloir qui ramène Cendrillon. Elle n’a pas le temps d’ouvrir la porte de ma chambre que tonne la voix tonitruante de Mère :

« Anastasie, Javotte, descendez immédiatement ! »

Dans ces coups de temps là, on n’a pas intérêt d’hésiter, il faut y aller dare-dare. J’ouvre ma porte, récupère au passage ma sœur et nous nous rendons au grand salon suivi de Cendrillon...

« Oui Mère, vous avez besoin de nous ? » de ma voix la plus assurée possible.

Lady Trémaine, comme à son habitude se tient droite, le port altier, les yeux perçants du faucon qui cherche sa proie. Il n’y a pas à dire, c’est encore une personne qui en impose par sa taille, par l’énergie qui rayonne autour d’elle. Sans être un modèle de beauté, on sent qu’elle a été une personne regardée, observée, convoitée à sa manière d’effectuer un quart de tour en tirant sur sa robe qui traîne à terre. Il y a un je ne sais quoi de sensuel.

« Monsieur votre Beau Père vous fait dire que le fils du Roi, le jeune Prince François, va organiser en son château un bal pour y trouver épouse. »

Elle marque une pause étudiée, aiguisant ainsi notre impatience. Ce n’est qu’à cet instant qu’elle s’aperçoit de la présence de Cendrillon, elle s’adresse abruptement à ses filles :
 
« Que fait-elle ici celle-là ? »

Question sèche qui n’attend pas de réponse, glaçant son auditoire. Son regard effleure juste sa belle fille puis l’ignore magistralement. Elle reprend  sur un ton doucereux : 

« Vous êtes invitées mes 2 chéries au château pour ce bal où sera désignée la future Princesse du royaume ».

À ces mots, nous sautons ma sœur et moi de joie. Je me vois déjà la jeune fille choisie, la Princesse, la Reine du royaume ! Pour ce bal il faut avoir une robe de Princesse, une robe magnifique, une robe neuve.... Je ne peux m’empêcher d’interpeler Mère :

« Mère nos robes sont affreuses, il nous en faut de nouvelles pour être choisi par le Prince ! »

Bizarrement, ma mère ne reprend pas l’affront que je viens de lui faire, parler sans en avoir été autorisée. D’une douce voix, elle opine :

« Tu as raison Anastasie, il faut que vous soyez les plus belles du royaume. Je vais quérir de ce pas notre couturière et lui commander 2 robes de rêves pour mes Amours. »

Elle tourne la tête doucement vers Cendrillon et lui ordonne en la montrant du doigt :

« C’est toi qui coudras les robes sur les conseils de notre couturière. Tu as intérêt de t’appliquer petite souillon ! »

Cendrillon qui se faisait toute petite derrière moi accepte sans relever la tête :

« Bien, Mère. »

Lady Trémaine la congédie d’un simple geste de la main. Cendrillon qui ne demandait que cela file par l’escalier pour se cacher dans le grenier.

J’ai passé, après cette annonce formidable, une semaine trépidante. Que de fatigue à essayer la robe commandée, il y avait toujours une petite retouche à effectuer pour satisfaire Mère. En plus il fallait attendre le matin pour que celle-ci soit réalisée, car Cendrillon travaillant toute la journée au ménage et aux cheminées les cousait la nuit.

Bien sûr, Javotte voulut une robe violette. Ma sœur ne porte que du violet. Allez savoir pourquoi. Ce n’est pas beau le violet, ça fait prune écrasée, on dirait une tarte aux quetsches. Tarte ça lui va pas mal à ma sœur, c’en est pas la moitié d’une. J’ai bien ri en pensant à cela. Je ne lui ai pas dit, je ne voulais pas la faire pleurer une fois de plus. Elle peut s’habiller comme elle veut Javotte, elle ne me fera pas d’ombre devant le Prince, ou alors c’est son nez qui en fera....

Moi, j’ai choisi une robe vert pomme. C’est joli le vert, c’est la couleur de l’espoir, l’espoir d’être bientôt Princesse. Je m’y vois déjà à changer de robes tous les jours, à être entourée par mes dames d’honneur, à les rendre folles par mes demandes insensées, à les chasser d’un geste comme le fait Mère avec cette idiote de Cendrillon. C’est sûr je serais une bonne Reine !

Le samedi est arrivé un peu trop vite à mon goût. Je n’avais pas encore préparé mon discours pour remercier le Prince et la famille royale de m’avoir choisie devant toutes les candidates. Tant pis, je le ferais en direct. L’important c’est que je sois choisie. Si mon intervention n’est pas terrible, personne n’osera s’en plaindre. On ne se moque pas d’une Princesse à ce que je sache !

Nous sommes arrivées au Château ma sœur et moi avec le carrosse de notre beau-père. C’est un équipage avec deux chevaux et une berline noire. C’était assez joli à voir surtout quand je suis sortie avec ma robe verte. Il y avait quelques donzelles déjà arrivées qui péroraient en haut de l’escalier. J’ai fait exprès de monter les marches tout doucement pour les rendre malades de jalousie, pour les habituer à l’idée que c’est moi que le Prince allait choisir. Arrivée en haut, j’ai cherché le fils du Roi, mais il n’était pas là, dommage...

Les portes de la grande salle de bal se sont ouvertes et les prétendantes se sont poussées pour passer en premier. Un majordome a mis un peu de rigueur dans leurs entrées. Il présentait chaque jeune fille en clamant leur nom. Le Prince non loin de là regardait l’arrivante et lui faisait un signe de tête, un sourire, où se déplaçait lorsqu’il connaissait la jeune fille pour la saluer.

Lorsque ce fut notre tour, le majordome tonna de sa grosse voix :

« Mesdemoiselles Anastasie et Javotte ».

Le Prince inclina la tête légèrement dans notre direction. Il paraissait las d’être dans cette salle de bal.

Un orchestre sur une estrade se mit à jouer un air calme à l’image de cette soirée. Personne ne dansait sur la piste. Une escouade de valets munis de plateaux vinrent nous offrir des boissons fraîches et quelques en-cas, fort bon au demeurant.

Javotte, commençant à s’ennuyer se remplissait de ces délicieux en-cas. Elle poursuivait sans répit les valets porteurs de tartelettes, mignonnettes, fruits de mer et divers charcuterie. Je ne pouvais me laisser ridiculiser par ma cadette qui avait plus d’oreille pour son estomac que pour son cœur. Je prends mon courage à 2 mains et me dirige vers le Prince d’une démarche que je veux ondulante mais que ma robe rend gauche. Arrivée à sa hauteur je lui souris de toutes mes dents et lui susurre :

« Mon Prince, votre orchestre ravit mes oreilles, une danse en votre compagnie ravirait mon cœur »

Il se tourne vers moi et au moment où il ouvre la bouche entre dans la salle une nouvelle arrivante. Le brouhaha des discussions ambiantes se transforme en une vague de « Hoooo, haaaa.... » sous le charme de la beauté éclatante de cette personne. Une robe bleue claire toute légère volette autour d’elle comme des nuages autour du soleil. Ses cheveux couleur blé un jour de moisson sont mis en valeur par un diadème incrusté de diamants étincelants. Le temps s’arrête pour toutes les prétendantes, les espoirs se brisent comme cristal choqué, toutes savent que la course est perdue, le regard du Prince a déjà enterré, balayé, effacé la salle pour ne voir que cette nouvelle apparition.

Il me tend sans me regarder la flûte de champagne qu’il tenait et sans un mot, le visage rayonnant, se précipite vers la personne que tout le monde regarde. Comme une idiote, je récupère son verre comme si cela avait été le plus beau des cadeaux de ma vie et je vois s’éloigner le bas de son dos que je regarde comme un chien regarde un os....

Mais qu’est ce qu’il lui trouve à celle-là ? Elle est blonde que c’en est pas naturel, c’est même louche cette couleur. Et puis sa robe bleue qui lui va comme un gant c’est pas normal ! Il doit y avoir de la magie là-dedans. On en a brûlé pour moins que cela. Et vas-y donc qu’ils dansent maintenant, il la dévore des yeux la pimbêche. Je la déteste ! C’en est fini de mes rêves de Reine. Je vais aller retrouver ma goinfre de sœur et lui piquer des en-cas au pâté, ça me calmera.

Mais quelle soirée je passe. Pas eu moyen d’approcher le Prince qui n’a dansé qu’avec la blondasse. Tout le troupeau de prétendantes regarde le couple se dévorer des yeux, rire aux éclats, se tenir la main, danser la tête dans le cou de l’autre. C’en est indécent à la fin.

Et puis, il y a comme un miracle, alors que la grosse horloge du château commence à sonner minuit, la belle du Prince a un sursaut comme si elle s’était assise sur un cactus et se met à courir vers la sortie. Moi j’ai tout de suite compris que le Prince, au final, ne la trouve pas à son goût et la congédie. Je cherche son regard, persuadée que lui aussi cherche le mien. Mais non pas du tout, tout le monde s’agite en tous sens, on entend le carrosse de Miss Blondie partir au galop. Le Prince se met à hurler, le Roi s’en mêle et pour finir la Reine qui a été réveillée en sursaut vire tout le monde.... Merci pour la soirée....

On est rentré avec Javotte que j’ai dû réveiller. Elle s’était endormie sur un fauteuil, la robe dégrafée, car elle lui serrait aux entournures. Arrivées à la maison, on s’est couchées comme deux pauvres malheureuses : moi dépitée d’avoir raté le prince et Javotte d’avoir raté les desserts...

C’est Mère qui nous a réveillées le lendemain en début d’après-midi de sa voix de Centaure.

« Levez-vous mes chéries, il y a un envoyé du Prince qui vous demande. Vite debout ! »

En moins de temps qu’il en faut à un écureuil pour avaler une noisette nous voilà dans le grand salon. Mère est accompagnée d’un Chevalier du Roi qui tient à la main religieusement un escarpin en fourrure de zibeline comme si ceci avait été le Saint Suaire. Mère s’exclame :

« Approchez les enfants et venez essayer cet escarpin. »

Elle se retourne vers Cendrillon qui est en train de préparer le feu pour le soir et la foudroie du regard :

« Fais moins de bruit souillon ! »

Se retournant vers le chevalier un grand sourire aux lèvres :

« Le Prince du royaume a décidé d’épouser la fille à qui ira cette chaussure. Je suis sûre que ce sera l’une de vous deux. »

Javotte se précipite mollement, n’ayant pas encore complètement digéré sa brouette d’en-cas de la veille. Elle pose son pied à côté de l’escarpin et on s’aperçoit de suite que même si on lui coupait tous les doigts de pied, la chaussure ne pourrait contenir l’extrémité de sa patte arrière.

Je rigole intérieurement en pensant qu’à force de se gaver comme elle le fait son pied a pris 3 tailles.

À mon tour d’essayer l’escarpin qui m’ouvrira la porte du château et de ma vie de Reine. Mais c’est une chaussure de poupée, une ridicule miniature poilue, personne ne pourra chausser cet objet. Je ne peux m’empêcher d’ironiser :

« Mais voyons Mère, il s’agit d’une chaussure de poupée, personne ne pourra la passer sauf si on est une elfe ou un lutin... »

Mère rend la chaussure au chevalier :

« Il doit s’agir d’une erreur, vous avez dû la faire rétrécir ou vous n’avez pas pris la bonne chaussure. Ma fille Anastasie possède les plus jolis pieds du royaume. »

J’avoue que pour une fois, je suis assez d’accord avec ma maman.

« Prenez et passez votre chemin mon ami » finit elle dédaigneuse.

« Madame, je vois dans la pièce encore une demoiselle » rétorque t il en désignant Cendrillon qui s’escrime en silence avec son seau de cendre.

« Mais enfin Monsieur, ce n’est pas une demoiselle, il s’agit de Cendrillon la souillon, ce n’est pas ma fille ! » L’envoyé du Prince ne la laisse pas poursuivre :

« Il suffit, madame ! Le Prince a dit. »

La discussion est close. Il se dirige vers la petite ramoneuse et lui essaie lui-même le chausson de vair. Le miracle se produit, sans effort la souillon l’enfile comme la couturière le fait d’un fil dans le chas. Le temps s’arrête. Le maxillaire inférieur de mère se décroche, je ne peux m’empêcher de crier « Oh non pas elle ! », le ventre de Javotte gargouille affreusement et le chevalier sourit de toutes ses dents ! L’affaire est rondement menée, Cendrillon est conduite dans le carrosse qui attend devant la porte et disparaît direction le château.

À la maison c’est la stupéfaction. Javotte s’est remise la première, elle s’exclame :

« Je n’ai pas mangé ce midi. Je commence à avoir faim, je vais voir en cuisine si Léontine peut me préparer des nouilles au gras double. »

Elle disparaît aussi pressée de remplir son bedon que le serait un citron dans une limonade. Je me retrouve avec Mère et ne peux cacher ma déception :

« Mère, je vous assure j’ai vraiment fait tout ce qu’il fallait. Si Cendrillon n’était pas venue, je suis sûre que le Prince aurait jeté son dévolu sur moi ».

N’étant pas du tout sûre de cela, je finis la phrase en murmurant. Ma mère sentencieuse :

« Gémir, cela n’est bon que pour les faibles. Cesse immédiatement ! Dis-toi bien que nous avons perdu une bataille, mais nous remporterons la guerre ! »

Je suis ébaubie. Comment pourrais-je épouser le Prince alors qu’il est follement amoureux de cette..., cette.... Mère poursuit :

« Je vais te révéler les secrets que l’on se transmet de mère en fille dans notre famille. Tout d’abord, promets-moi de faire exactement tout ce que je t’ordonne » me demande-t-elle solennellement :

« C’est ce que je fais chaque jour que Dieu fait Mère » je réponds en baissant la tête, soumise.

« Bien. Tout d’abord demain matin tu vas aller au château pour prendre des nouvelles de Cendrillon. Demande à la rencontrer. Je pense qu’elle sera très heureuse de te voir, car elle ne connaît personne au château ». Je l’interromps :

« Je lui dis quoi moi à Cendrillon ? On se connaît à peine.... »

« Il est là le secret ma fille. Tu lui dis ce qu’elle veut entendre, tu la flattes, sur sa tenue, sur son port altier, sur le futur radieux qui se profile, sur l’éclat solaire de ses cheveux.... »

Je ne peux m’empêcher :

« Oh non. Pas ses cheveux.... » Mère continue sans tenir compte de mon désappointement.

«  Fais-en ta meilleure amie. Il faut que tu deviennes sa confidente. Qu’elle te demande quelle robe elle doit porter... Enfin, tu vois bien. Que vous deveniez inséparables. »

Je suis estomaquée.

« Cendrillon mon amie, mais pourquoi ? » Mère secoue doucement la tête et poursuit :

« Le Prince prendra l’habitude de rencontrer l’amie de son épouse, car il va l’épouser c’est plus que probable. À force il ne remarquera plus ton nez épais, ta démarche malhabile et tes cheveux ternes.  Tu seras devenue la meilleure amie de sa dulcinée, donc quelqu’un de très important. » Sa description ne me laisse pas sans réactions.

« Mais Mère, ce n’est pas moi qui ai un gros nez, c’est Javotte ! » J’ai monté le ton et le regrette avant la fin de ma remarque.

« Tu as raison, Javotte a un gros nez et toi tu as un nez épais. Nous sommes d’accord. L’important est que tu sois sa meilleure amie ». Elle laisse passer un ange aux ailes noires, aux cornes recourbées et reprend :

« C’est ce que j’ai fait avec sa mère à Cendrillon, je suis devenue sa meilleure amie avant de devenir l’épouse de son mari » finit elle diaboliquement.

Bon moi j’ai lâché l’affaire.... Comment a-t-elle réussi son tour de passe-passe ? Je m’étonne :

« C’est vraiment miraculeux ! Comment cela est-il possible ? » Mère arbore un sourire à la Judas qui vient de vendre son maître.

« Fais ce que je te dis ! Et puis tu vas reprendre tes cours. Tu vas avoir besoin de compétences. Tu vas apprendre la botanique. J’ai des livres que tu devras lire. Je t’interrogerais personnellement. »

Toujours un peu plus étonnée.

« La botanique... »

« Tu vas répéter tout ce que je dis ? » dit-elle assez méchamment  « Plus précisément je veux que tu connaisses tout du Datura et du Ricin. »

Je m’écris les yeux comme des soucoupes :

« Mais Mère, ce sont des plantes dangereuses m’a appris le jardinier. »

« Justement. Lorsque tu seras la meilleure amie de Cendrillon, à l’heure du thé tu lui feras boire discrètement de petites décoctions de Datura. À faibles doses ça ne se sent pas du tout. Ainsi elle va tomber doucement malade, elle se plaindra de sa digestion. Comme sa mère.... »

Elle ne peut retenir un sourire provoqué par un vieux souvenir.

« Tu iras la visiter chaque jour et tu lui feras des tisanes pour son foie à ta façon. Si tout se passe bien en un mois, la messe est dite. C’est le cas de le dire. C’est toi qui soutiendra le Prince à l’église durant ces moments douloureux, toi l’amie sans faille. C’est exactement comme cela que j’ai opéré avec sa mère. Et aujourd’hui nous habitons la plus belle maison de toute la ville » finit-elle fièrement.

Je commence à comprendre, mais il manque encore une pièce au puzzle. Je l’interroge :

« Mère, le Prince est trop amoureux de Cendrillon pour qu’il m’épouse après le... départ de son épouse. »

« Tu dois faire des cours de botanique, mais pas que ma fille.... Tu devras te rendre unique aux yeux du Prince. »

Silence de circonstance pour faire monter le suspense...

« Tu continueras à le visiter tous les jours pour l’accompagner dans sa douleur. Tu seras avec lui à tout moment, tu seras l’épaule sur laquelle il pleurera, tu seras l’oreille dans laquelle il parlera du temps du bonheur. Et un jour, il t’emmènera dans sa couche. »

« Comment en êtes-vous sûre Mère ? »

« Tous les hommes sont les mêmes, ils ont des besoins qu’ils ne peuvent pas dominer. Lui ce sera pareil. » Hola cela va trop vite !

« Mère, vous me faites peur.... Je n’y entends rien à ces choses, je devrais laisser le Prince m’enseigner ? » Ma mère me reprend vivement :

« Que nenni petite sotte. Si tu fais cela tu seras juste une fille de plus à trousser. Tu devras te rendre unique le jour où il te présentera sa couche. C’est toi qui lui apprendra les choses des corps et il te sera attaché comme Monsieur votre Beau Père l’est à moi. » Elle termine la phrase en levant la tête et en se désignant de la main droite.

La tête me tourne un peu. Penaude j’ose :

« Les choses des corps me sont inconnues... »

« Justement, je vais te remettre un fascicule que ma mère m’a remis lorsque j’avais ton âge. Elle le tenait elle-même d’un de ses cousins qui a voyagé jusqu’en Asie. Tu devras l’apprendre par cœur, c’est essentiel. Je te conseille même de faire de la mise en pratique pour devenir habile. »

Elle sort comme par enchantement d’une poche camouflée de sa robe le petit fascicule.

« Voilà ma fille, dans moins d’un an tu habiteras au château et tu m’y emmèneras. C’est toi qui gagneras à la fin.  Tu n’as plus maintenant qu’à copiner avec cette sotte de Cendrillon et à faire consciencieusement tes devoirs. »

Solennelle, elle me tend le petit livre et quitte la pièce avec grâce.

Le fameux document a l’air vieillot les pages sont jaunies et cornées. Il a dû être utilisé moult fois. Je me réjouis de constater qu’il n’y a que très peu de texte, mais surtout des dessins. Son titre ne me dit rien du tout et ne semble même pas écrit dans notre langue.

« KAMASUTRA »
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