CELUI QUI NE DORMAIT PAS

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Une amie qui m'est chère m'a dit que les mots nous guérissent de nos maux  [+]

Jamais vu une chambre aussi triste, aussi blafarde, impersonnelle, on dirait une chambre d'hôpital...ah mais oui, bien sûr, je dois être à l'hôpital...

Je suis assis sur un fauteuil confortable, on a installé un écran de télévision, c'est mal me connaître, d'autant qu'il m'en souvienne, je vis sans téléviseur depuis un moment...quel jour sommes-nous ? Aucune idée.

Ce matin, d'après la lumière qui filtre à travers les stores, c'est le matin, un type en blouse blanche est venu me voir et m'a parlé : comment il va ce matin ? Je ne me trompais pas. Il ? De qui parle-t-il ? Il a bien dormi ? Cet il, je ne sais pas, moi je n'ai pas le souvenir d'avoir dormi, j'ai l'impression d'être là depuis un moment et c'est à peu près tout.

Une infirmière est venue me laver et a essayé de me faire avaler une espèce de bouillie informe sans succès, je ne parviens pas à ouvrir ma bouche. Puis, elle m'a mis des gouttes dans les yeux et c'est une sensation agréable, visiblement, même cligner des yeux m'est devenu impossible.

La journée se passe sans que je ne m'en aperçoive, c'est un défilé dans ma chambre, tous des visages familiers. Il y a cette fille brune qui me regarde en cherchant un signe de connivence, un salut mais peine perdue, je suis juste incapable de la moindre expression, pourtant, je voudrais lui dire que je l'ai reconnue, que je sais qui elle est, qu'apparemment elle fait partie de ma vie, la vérité c'est que je ne m'en souviens pas. Puis, cette fille blonde, plus âgée, qui m'a ramené des livres et qui me dit que je les lirais le temps venu parce que j'aime ça lire, il paraît. Oui, sûrement. Puis, ce jeune homme aux cheveux longs qui me dit qu'il est mon fils, mon Dieu, il a l'air en pleine forme, serein. Il est venu avec une guitare et a priori, il sait s'en servir. Sa musique me touche, me donne une sensation de bien-être, dommage que je sois le seul à l'éprouver. Puis, mes frangins aussi, toujours en train de rire.

Le type en blouse blanche, un médecin selon toute vraisemblance, fait son apparition et se veut rassurant avec tous ces gens, il leur parle de choc émotionnel, de blocage, de mutisme...eh ! Je suis là, j'entends et je comprends ce que tu dis. Ce qui le préoccupe le plus, c'est que je ne dors pas. C'est vrai que je n'éprouve aucun manque de sommeil mais de toute manière je n'éprouve absolument rien, c'est comme si on m'avait débranché le centre névralgique de mes émotions mais ma pensée, elle, fonctionne plutôt bien.

On m'a mis une sonde pour me nourrir puisque c'est la seule façon possible puis une autre pour éliminer mes déchets. De temps à autre, une kiné vient me faire des massages pour que mes muscles ne s'atrophient pas trop vite, j'imagine, et pour éviter les escarres. Je dirais bien que je souffre de mon handicap mais ce serait mentir. Dans mon souvenir, je n'aime pas mentir.

Aujourd'hui, une équipe, pseudo-scientifique, est venue filmer l'homme qui ne dort jamais. La jolie fille brune était présente et les a virés au bout de dix minutes en disant que je n'étais pas un monstre de foire. Qui que tu sois, merci. Ses yeux s'embuent de larmes à chaque fois qu'elle vient me voir, j'en suis vraiment désolé mais je demeure incapable de l'exprimer. Elle me couvre de baisers tendres qui, j'imagine, se veulent apaisants mais pour qui ?

Il paraît que ça fait deux mois et plus que je n'ai pas dormi. Mes visites s'espacent un peu, le phénomène fait long feu. Je me rappelle bien vivre dans une époque de l'éphémère où ce qui est à la mode un jour peut être suranné le lendemain.

Aujourd'hui, mon fils est revenu avec sa guitare et une jeune femme qui lui ressemble trop pour ne pas être sa sœur. Waouh ! J'ai vraiment fait de beaux gamins et pourtant, j'ai l'impression qu'il en manque un. Elle me dit que mon fils aîné va bientôt passer, qu'il vit loin d'ici et que ce n'est pas toujours simple pour lui. Voilà la pièce du puzzle qui me manquait.

La femme blonde qui m'appelle mon petit frère revient régulièrement me parler. Sa voix m'apaise, ses mots chantent à mes oreilles, c'est toujours un bon moment. Elle me demande quand est-ce je reviens ? Mais où bon sang ?

La jeune fille brune passe beaucoup de temps dans ce studio. On m'a installé dans un endroit plus grand. Je vois bien qu'elle a maigri ces derniers temps.

Ça fait quatre mois que je ne dors plus et comme c'est une date anniversaire, j'ai droit à une photo dans les journaux qu'on me montre. Mon Dieu, c'est moi ? On dirait que j'ai littéralement fondu. Je me dis en regardant mon portrait que je pourrais au moins sourire un peu. Je voudrais bien, tout le monde m'a dit et redit que j'étais quelqu'un de joyeux avant. Avant quoi au juste ? C'est ça la seule question qui devrait me hanter. Au lieu de ça, je passe des heures à réfléchir à la relativité du temps, à cette physique quantique dont je sais peu sauf qu'elle a bousculé toutes les données. Je pense aussi à mes auteurs préférés, Molière en tête, depuis toujours me semble-t-il, puis Voltaire, Rabelais. Et si je lisais un peu ?

Sur la pile de livres qui s'entassent sur mon chevet, il y a le Tartuffe. Le bonheur de cette lecture est immédiat, je me surprends à sourire. Ça ne lui a pas échappé. Elle me demande si c'est ce livre qui me donne cette joie et mes yeux se remplissent de larmes, enfin. C'est un soulagement incroyable. Je pleure sans discontinuer pendant de longues minutes et je retrouve ce bien-être que m'ont toujours apporté mes larmes. Ma respiration change, saccadée d'abord puis paisible. Aujourd'hui, je ferme les yeux pour la première fois depuis 122 jours et, comble de joie, je m'endors.

Ce premier sommeil durera 14 heures, j'avais un poil de retard. Quand je me réveille, elle me regarde avec son sourire indéfectible. Je parviens à articuler trois mots : j'ai faim. Elle en attendait sûrement trois autres...mais elle a compris que ce seraient les suivants. On me débranche cette foutue sonde gastrique et j'avale un petit déjeuner pantagruélique. Je retrouve instantanément ce plaisir immédiat que donne la nourriture. J'ai envie d'une cigarette mais je me la vois refuser, ce serait dommage de recommencer après tout ce temps d'abstinence forcée, pas faux.

Le médecin déboule dans le studio comme une furie. Enfin ! Vous êtes revenu ! Mais docteur, je n'étais pas parti, enfin je n'étais pas loin. Il veut tout savoir, si j'entendais ce qu'on disait dans cette espèce de coma éveillé, pourquoi j'étais bloqué à ce point dans mon mutisme. Et pourquoi ne pas dormir ? Et qu'est-ce qui m'avait plongé dans cet état et qu'est-ce qui m'en a fait sortir ?

J'ai souri, je lui ai juste dit que toute sa science ne serait pas suffisante à expliquer ce phénomène car l'âme est insondable. Je sais bien moi ce qui m'a conduit dans cette prostration et je sais bien ce qui m'en a sorti, et avec votre permission, docteur, je vais le garder pour moi.
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