Celsius 451

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Elle se préparait à dire adieu à ses deux enfants.

Elle aurait tout donné, plusieurs années de sa vie, pour les prendre dans ses bras à ce moment précis. Un instant d’amour qu’elle aurait emporté avec elle. Mais les bulles de survie sont individuelles. Elle ne voyait ses enfants que par écrans interposés, mais ils étaient là, juste à côté d’elle. Une mère sent ces choses-là. Elle leur parlait, tout le temps. Elle leur disait que leur vie future serait parfaite. Sans tourment, sans cloison blindée autour d’eux. Une vie d’aventure, d’amour, de partage, de sensations indescriptibles. Une vie pleine... de tout ce qu’ils avaient oublié.

Une vie sans leur mère. Bien sûr, c’était injuste. Elle avait fait cent fois les calculs, plusieurs mois auparavant. Pris en compte toutes les conditions imposées par le Conseil de Survie : financières, morales, psychologiques, spirituelles. Tout cadrait parfaitement. Elle avait reçu la notification officielle : ses deux enfants allaient pouvoir effectuer le Transfert avec elle. Leur trois bulles de survie avaient été équipées pour cela. Il n’y avait aucune mauvaise surprise à attendre.

Et puis un jour, la nouvelle était arrivée. Les conditions avaient changé. Il fallait donner plus de gages, plus de garanties, plus de ressources. « Mais c’est injuste ! » avait-elle crié. « On ne change pas les règles en cours de route ! J’ai la notification officielle ! Si j’avais su, j’aurais pris d’autres dispositions ! »

Bref, il n’y avait plus que deux places. Elle n’avait pas assez de réserve pour s’aligner sur les nouvelles conditions. Réclamer ne servait à rien. Son choix avait été immédiat, et simple. Elle laisserait les deux places à ses enfants. Elle ne leur avait rien dit, éludant leurs questions sur l’avenir, sur la vie qu’ils allaient partager. De toute façon, le Transfert faisait table rase du passé. C’était une nouvelle vie qui les attendait. Plus aucune attache avec le monde d’avant. Ils allaient être séparés, tous les trois. D’une manière différente, en ce qui concerne la mère. Elle leur avait juste caché ce détail...

Mais depuis ce moment, elle vivait dans la peur. Pas pour elle, mais pour ses enfants. Elle avait compris que les règles n’en étaient pas, que rien ni personne dans ce monde de furie ne pouvait vous assurer de quoi que ce soit. Que tout pouvait encore changer. En mal. Le jour J approchait. Quatre jours. Trois jours. Demain. Et une notification, à l’instant. La confirmation de leur Transfert imminent, voulait-elle croire. Elle ouvrit le pli électronique. Son cri résonna longtemps dans sa bulle hermétique, qui n’était pas conçue pour amortir les ondes sonores.

Plus qu’une place.
Comment peuvent-ils faire ça ? La veille du jour convenu... Quel monstre peut bien tirer les ficelles ? Elle s’effondra. Elle pleura. Des heures durant. Ses enfants qui cherchaient à la joindre n’y parvinrent pas. L’écran était resté allumé. Il attendait un nom. Elle eût envie de crier « ALLEZ VOUS FAIRE FOUTRE ! ». Elle était sur le point de le faire. Elle allait le faire. Mieux valait la fin, la fin finale, pour tous les trois. Mais quelque chose la retenait. Elle pouvait en sauver un. Mais ça voulait dire qu’elle devait choisir. Choisir lequel de ses enfants survivrait. Un choix horrible et impossible pour une mère. Ou bien...

Tout s’embrouillait dans sa tête... Les heures passaient sans qu’elle puisse rassembler ses idées, réfléchir, trouver une issue. Elle contacta ses enfants, les rassura. Tout allait bien se passer, soyez tranquilles mes chéris... Avec un surcroît d’émotion aisément pardonnable : tous trois allaient bientôt effectuer ce grand saut vers l’inconnu. Comme prévu ! Elle revint à l’écran de notifications officielles. Donner un nom. Donner un nom ! Une horloge lui indiqua qu’on était déjà demain. Un nouveau pli arriva. Il fallait donner un nom, sans quoi aucun des trois, mère et enfants, ne serait retenu. Il restait deux heures pour faire ce choix... Une heure... Vingt minutes... Non, elle ne pouvait pas. Elle ne pouvait pas donner un nom. C’était simplement au-dessus de ses forces.

À sept minutes de l’heure fatidique, elle reçut un appel. Un homme, qu’elle ne connaissait pas.
« Bonjour madame.
- Qui êtes-vous ?
- On ne se connaît pas. J’ai pris votre nom au hasard. Vous êtes la première personne que j’appelle. Vous êtes sur la liste des postulants au prochain Transfert. Je voudrais savoir si vous avez une place à me donner.
- Vous donner une place ? Et puis quoi en encore ? Si j’avais une place à donner, j’en ferais profiter un proche, vous ne croyez pas ? »

Un silence s’installa. Et d’un coup, elle comprit.
« Vous êtes dans la même situation que moi. Plusieurs personnes, un nombre de places insuffisant. Un choix impossible à faire. Vous savez que personne ne vous donnera cette place. Et pourtant vous appelez...
- Nous sommes deux...
-... Vous appelez, parce qu’avec un autre groupe, le mien, nous pouvons y gagner. Collectivement. Pour le groupe qui recevra une place, le bonheur infini de garder tout le groupe en vie. Pour celui qui perdra une place, un choix impossible qui n’est plus à faire. Adios tout le monde. Les morts ne regrettent rien... Beaucoup à gagner, et peu à perdre finalement...
- Ma femme...
- Et pourquoi ce serait pas vous qui me donneriez votre place ? »

Nouveau silence. Plus que cinq minutes. Le temps presse. La femme perçoit une lueur d’espoir. Les idées fusent.
« J’ai deux enfants, et une seule place. Des enfants vous dis-je. On leur doit un avenir meilleur. Donnez-moi votre place. Donnez-moi votre place ! Votre femme et vous, vous partirez ensemble, c’est un bel acte d’amour. De toute façon, votre amour ne survivra pas au Transfert. DONNEZ-MOI VOTRE PLACE ! »

Plus que trois minutes. Elle continue, mêle les cris aux larmes. Il va lâcher, c’est sûr. Deux minutes. Vient le moment où elle ne sait plus quoi dire, comment le dire. Peut-être a-t-il besoin de quelques secondes de silence pour se décider... ? Elle attend. L’autre sanglote.
« Ma femme... »
La communication se coupe. Il a raccroché.

Y gagner, collectivement. Elle avait oublié que cela faisait des siècles que l’humanité avait tourné le dos à cette notion. Que ce fichu Transfert, cette fuite en avant vers un monde supposé meilleur, c’était tout simplement l’individualisme triomphant. Elle se surprit à ricaner. Son choix n’était pas si difficile que ça finalement. L’écran des notifications officielles clignota. Puis s’éteignit.
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Gilles Pascual · il y a
Une fin un peu trop moralisante, mais c'est excellent ! J'ai aimé !
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Denis Crozet · il y a
Merci Gilles. Ce qui nous attend après un siècle ou deux de réchauffement climatique, peut-être... Et quelques âmes triées sur le volet se verront offrir un sursis après transfert dans un monde virtuel...

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