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Celle qui écrit

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Dans le brouhaha de bips électroniques, chargé, gêné par le poids de mes sacs et la crainte de faire attendre les clients suivants, je sors ma carte bleue, fébrile et gauche. La caissière est jeune et carrée, le visage noyé dans des cheveux frisés noirs peu soignés.

Dans l’intervalle de mon laborieux paiement, elle ne s'impatiente pas, prend un petit carnet qu'elle avait posé de côté et y écrit quelques mots en pattes de mouche, complétant une longue suite de lignes noircies. En insérant enfin la carte dans la machine, je regarde sans la voir la main agile qui griffonne. Pendant quelques secondes je crois à quelque obligation administrative, une liste de choses à noter qui auraient à voir avec la tenue de la caisse, la gestion commerciale, le recensement des clients du jour... Puis, me rendant compte que le carnet de papier n'a rien d'officiel ni de comptable, j'en arrive à la seule issue possible. Cette caissière de la FNAC écrit. Elle profite du temps mort que lui offre ma maladresse pour poursuivre une écriture commencée de longue date, si j'en crois l'épaisseur du carnet. Je finis par régler et retirer ma carte de l’appareil. D’un même mouvement agile et las, la jeune femme arrache le ticket de caisse, me le tend, referme son carnet et le pose de côté. C’est au tour de l’acheteur suivant.
Je reste interdit, rangeant vaguement ma carte de crédit et les livres que je viens d’acquérir dans le petit sac plastique, puis dans ma besace. Je ne quitte pas des yeux le petit carnet noir à présent abandonné, sous la machine à imprimer les tickets de caisse, à droite, légèrement en retrait de la jeune fille maintenant occupée à scanner les achats de mon suivant. Après un « au revoir » machinal, je m’écarte un peu, hésite, me tourne vers la sortie, m’écarte encore pour laisser passer mon suivant tandis que le client suivant de mon suivant s’avance. Je romps finalement ce ballet monotone en demandant à la jeune femme si elle écrit un roman. Question bête, à la limite de l’approche de séduction maladroite, mais question sincère, car il me semble que c’est la première fois que je croise un être à ce point engagé, en public et au mépris de tous ses autres devoirs du moment, dans l’écriture. Ma curiosité, aiguillonnée par une sorte d’admiration, est piquée au vif.

La jeune femme (Aïcha, affiche son badge) semble s’éveiller d’une longue léthargie en me répondant. Elle relève son visage, qu’enfin je vois mieux, tout en gardant à la main les quelques DVD qu’elle scanne pour le compte du suivant de mon suivant. Sous la chevelure, je discerne à présent un visage à la fois anguleux et enfantin, sans grâce véritable, mais pourtant assez harmonieux. Un visage d’étudiante tout juste sortie de l’enfance, mais d’étudiante mûre, affairée, presque déjà sage ; un visage qui n’est pas dupe. Elle me répond que non, ce n’est pas un roman, mais plutôt une longue nouvelle, une histoire non-romancée, simplement écrite de manière automatique, irréfléchie, comme elle lui vient. Je ne sais quoi répondre, mais elle enchaîne rapidement en me demandant si j’écris aussi, je lui dis que oui mais je remarque aussitôt que le suivant du suivant du suivant commence à s’impatienter, sa carte bleue à la main. Je lui fais un petit signe amical, je fais un pas de côté tout en me rapprochant du box d’Aïcha. Elle reprend ses mouvements de scan, tout en tournant rapidement la tête vers moi, comme si j’allais ajouter quelque chose, continuer la conversation. Mal à l’aise, conscient de mettre les doigts dans un engrenage périlleux, je parviens cependant à lui demander à quelle heure elle termine en lui proposant, bégayant presque, d’aller parler de ce que nous écrivons à une terrasse de café. C’est la première fois que je fais preuve d’un tel culot envers une inconnue.

Aïcha m’annonce dix-huit heures et accepte le rendez-vous sans hésiter, sans même sourire, mais avec un regard qui laisse passer une forme de soulagement à l’idée d’avoir enfin rencontré quelqu’un avec qui parler d’écriture, de projets d’écriture. Je griffonne mon numéro de portable et le nom d’un café du quartier Saint-Lazare, sur un des tickets de caisse que je ressors de ma besace. Tandis qu’elle fait payer le suivant du suivant du suivant, je lui tends le morceau de papier en lui disant que je fais des courses dans le quartier, et que je l’attends.
Il est dix-sept heures et vingt cinq minutes. J’ai encore un peu de temps avant notre rencontre. Temps qu’il va falloir meubler. L’attente sera fastidieuse, angoissante, insupportable. Je trouverai à m’occuper, bien sûr, avec un livre, dans le café, déjà, une demi-heure en avance, amoureux transi, pauvre hère dépendant. Je ne lirai pas vraiment, je relirai dix fois les mêmes passages, je ne retiendrai rien. J’ai déjà vécu cela. Le guet amoureux, la fébrilité du jeune homme qui a rendez-vous. Mais ce rendez-vous là est d’une autre nature. Je ne devrais rien en attendre, je n’aurais même pas dû l’obtenir, même pas dû le demander. L’attente coupable est encore plus douloureuse.

Elle arrive, avec dix minutes de retard par rapport à l’heure annoncée, mais c’est bien normal, on ne quitte pas sa caisse comme cela, elle a rangé, échangé quelques mots avec des collègues, remisé son gilet FNAC au vestiaire. Enfin bref, la voilà. Pour la première fois je la vois en entier, en pied, un corps robuste et bien proportionné, un corps de femme élevée à la campagne, d’étudiante de province aguerrie, ayant déjà eu affaire aux hommes, aux vents froids qui fouettent le corps sur les routes nocturnes, aux courses familiales en forêts, aux chutes qui les accompagnent, aux écorchures de l’enfance en pleine nature. Un corps de quelqu’un qui marche, qui fait du sport, qui mange beaucoup et sain. Un corps de jeune femme sachant, prévenue du monde, mais sans méfiance. Pas un corps de littéraire, ou de jeune fille protégée des coups du sort par l’argent familial et la ouate d’une éducation trop poussée par les ambitions parentales. Un corps paysan, consistant, décidé, sûr de lui, qui tranche avec la concentration toute studieuse et inquiète que son visage m’avait offert en première impression.

Elle s’assoit en face de moi sans vraiment sourire. Elle commande une bière, moi ma deuxième. Elle écarte quelques mèches de son visage, fixant la table dans le vague, intimidée. Pendant tout l’entretien nous ne nous regarderons jamais vraiment dans les yeux, parfois juste à côté, parfois complètement éloignés. Les pupilles s’esquivent pour laisser place au langage. Nous échangeons quelques banalités sur le quartier, le travail à la FNAC, puis m’accrochant à mon verre comme pour me donner du courage, j’entre dans le vif du sujet. Qu’écrit-elle ?
Elle bafouille en réponse une litanie de phrases incertaines, timides, longues et parfois confuses. Elle écrit des réflexions quasi-quotidiennes sur le monde (mais pas un journal intime), des histoires courtes sur la mort de la culture, des arts et des livres. Des tentatives, en somme. Elle écrit comme elle peut, mais tout le temps, entre deux clients, dans les transports, au réveil ou au coucher. Elle me dit qu’elle se désespère d’arriver un jour à terminer vraiment quelque chose de fini, d’important, de consistant. Un roman ou un long pamphlet. Je lui demande si elle écrira sur notre rencontre. Elle estime que oui, sans pourtant me l’assurer. Elle me demande ce que j’écris, pour ma part. Je lui dis. J’embellis. Elle m’écoute poliment. Nous passons aux banalités sur les difficultés de la création, le monde de l’édition, le trop plein de livres dans le monde, l’impossibilité d’en vivre.

Plusieurs fois au cours de l’échange, j’ai envie d’elle. Non pas une envie amoureuse, sentimentale, mais une envie charnelle, comme une nécessité de prolonger notre discussion par un rapprochement physique. Plusieurs fois, je suis tenté de basculer dans un rapport de séduction, de lui demander si elle a un petit ami, de lui faire des compliments sur ses cheveux, son visage, sa façon d’être et sa timidité qui me touchent. Plusieurs fois je suis tenté de lui faire comprendre qu’elle me plaît. Mais le temps passe, et ces pulsions passent. Seuls restent l’expérience de la rencontre, et le plaisir de m’entretenir avec un être qui écrit, et qui est aussi peu sûr de son écriture que je le suis de la mienne. Le temps passe et il est temps pour elle de s’en aller. Elle doit aller dîner, je ne sais où. Je ne l’écoute déjà plus. Nous nous levons et nous nous disons au revoir. Nous promettons de nous envoyer par e-mail quelques textes, pour recueillir nos critiques réciproques.

Je m’éloigne, heureux d’avoir eu le cran de l’aborder, coupable des pulsions que j’ai pu nourrir, soulagé de n’avoir pas tenté de les concrétiser. Je m’éloigne emplit de gratitude envers le monde qui rend possible ces petites rencontres qui ne mènent à rien, qui rend possible ces rendez-vous ambigus, aux limites de la faute, mais qui n’y basculent pas. Un monde qui autorise un homme et une jeune femme à se croiser pendant deux heures, en marge de toute programmation, dans l’anonymat protecteur du quartier Saint-Lazare, sans crainte du qu’en-dira-t-on, des regards communautaires désapprobateurs. Un monde où deux êtres qui n’étaient pas faits pour se rencontrer peuvent parler un peu, et vivre les histoires que personne n’écrira.

PRIX

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Zouzou · il y a
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Jean Calbrix · il y a
Une jolie nouvelle sur la rencontre adipique de deux amoureux de la plume. Bravo, PDB, vous avez réussi à écrire une histoire que personne n'écrira ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet Mumba sur le destin tragique d'un migrant : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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Virgo34 · il y a
J'ai pris plaisir à vous lire. Quelle belle rencontre !
Je vous invite à aller découvrir mon sonnet dans le Prix de la St Valentin. Merci.

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PDB · il y a
merci pour vos messages ! à très bientôt sur vos textes !
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Noels · il y a
Joli moment. Mes voix.
Je vous invite, pour quelques secondes, à partager un haïku pour la Saint Valentin : "Regard matin". Ou bien, si vous avez plus de temps, une nouvelle un peu loufoque et iconoclaste : "Une (très) brève histoire de la création"

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Zurglub · il y a
Belle histoire. J'aime bien !
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Joëlle Brethes · il y a
Une bien jolie rencontre...
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Marie Aneka · il y a
Simple et agréable à lire. Un bon moment en votre compagnie. Merci.
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Loarn · il y a
vous avez une très belle plume, émouvante et profonde .
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PDB · il y a
merci !
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Mireille.bosq · il y a
Voilà une vraie nouvelle. Simple concentrée qui sans pretention ne mène à rien d'autre qu'au plair de lire. Papier vole dans le quotidien! J'ai voté + 5
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PDB · il y a
merci !
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