4
min

Céline et Arsène

Image de Idefraz

Idefraz

5 lectures

0

Poser la vie comme une instance, une instance dégénérative et dégénérescente fut donné à Jeanne à l’âge de neuf ans et Céline était sa mère.
C’était donc un drôle de petit bout de femme qu’elle venait de mettre au monde en ce samedi 20 avril 1991, et lorsque qu’elle l’entendit crier pour la première fois, elle pensait à son père qui avait été son souffle de vie à elle pendant trois années entières.
Faire le perchman tous les jours, c’est pas un boulot pour moi ! C’est bon pour un yéti et moi j’ai pas assez de poils ! Tu le sens bien quand tu me touches non ? Je crains la neige et puis le froid et puis surtout ce con de patron qui m’a dans sa ligne de mire parce que je fais pas assez de zèle. Faire du zèle moi ? Misère de misère ! Oui misère ! fut ce qu’il lui dit lorsqu’elle lui révéla son existence embryonnaire.

- Qu’est-ce que tu fais Maman ?
- Rien, Jeannon, j’écris une histoire.

Elle n’avait presque rien d’autre sur elle qu’un grain de beauté dans le cou et le vieux blouson en daim de son frère. Il n’avait presque rien d’autre sur lui qu’un tatouage triangulaire et ce perfecto usé pour pavillon à l’anarchie.

C’est si étrange ma Jeannette le souvenir. A l’heure qu’il était, ni lui, ni moi n’y pensions encore. Et aujourd’hui ? Aujourd’hui ton père est mort et je pense à lui.

Il fallait se rendre à l’évidence, ces deux-là s’aimaient, et mimétisme il y eut donc. Elle finit par reproduire la sonorité d’un rire jaune et jauni. Quant à lui, une manière de silence. Mais rien n’était si simple pour eux-deux-à-deux. Innombrables départs, innombrables retours. Une histoire qui fut absences, à ne plus du tout savoir qui continuait malgré tout à en maintenir la porte grande ouverte. Céline, sans doute, plus longtemps que lui, à sans cesse se remémorer leur rencontre. Soirée étudiante, ambiance dilettante. Ambiance pour tous ceux qui savaient en mettre et rompre avec les inhibitions des vertes années. Ambiance alcoolisée. Ambiance haschisée : les paquets de cigarettes ressemblaient davantage à des morceaux de gruyère. Ambiance bon enfant cependant. Ni coup. Ni encaisse. Juste des refrains à reprendre en désaccord et très fort.
- T’aurais pas une cigarette ?
Sans rien dire, elle lui tendit un paquet de gauloises blondes et ça le fit marrer de le voir autant poinçonné.
- Roulez jeunesse, dit-il.
Elle ne disait ni mot, ni sourire, ni grimace, mais il resta longtemps derrière elle, silencieux lui-aussi. Brusquement :
- Ce que je vais chanter, je vais le chanter rien que pour toi !
Elle aurait dû comprendre qu’il s’agissait d’amour parce que c’est l’alcool qu’il brailla sur la scène, tout cet alcool qu’il avait dans le sang, sa toute première drogue au firmament.

Ne pas savoir, Jeanne, ce qui doit être dit, puis tu. Ton père m’échappe à trop vouloir me souvenir de lui. Ah si seulement ces lignes aspiraient comme moi à sa matérialité. Quelque chose d’une empreinte invisible à mes côtés, son gigantesque moule d’air, et son odeur, et m’y calfeutrer comme avant pour m’y reposer.
La première fois qu’il me quitta fut pour le Brésil à cause d’une réponse épistolaire que je ne lui envoyais pas. Je me souviens m’être endormie cette nuit-là, dans ces draps couleur bleu-blanc-rouge qu’il détestait mais qu’on avait partagés plus d’une fois. Comme une conséquence irrémédiable à son départ définitif, ils sentaient mauvais l’immaculé. On dit communément des voyages qu’ils forment la jeunesse, mais ton père disait à qui voulait l’entendre qu’il s’en allait pour s’oublier. Dans mon for intérieur, je lui en voulais, mais j’espérais quand même qu’il me reviendrait.

Un restaurant à l’atmosphère caramel. Ils furent ses premiers et ses derniers clients. Il fallait bien se montrer au monde pour essayer d’y croire ensemble. Que se dirent-ils ? Rien. Des milliards de banalités. Ils teintaient nombre de leurs mots de babillages pour sourds-muets. Elle surtout. Mais puis elle le quitta à son tour, sincère aussi cette fois-là. Mais puis, il lui revint en pleurs avec toutes ces choses à dire auxquelles elle ne croyait plus. En pleurs pourtant, et cela la toucha.

Tu sais Jeanne, avec ton père, je devins bourreau pour la première fois. Il a beaucoup souffert par ma faute parce qu’il aspirait à tout ce que je ne lui donnais pas. Il avait une patience hors pair, une patience hors pair avec moi.

Dans sa piaule, elle fit l’expérience d’un univers qu’elle n’avait jamais connu. Ils s’éveillaient et s’endormaient au son d’une radio révolutionnaire, trempaient leurs petits beurres dans du café bouillu, prenaient leur douche en compagnie de blattes. Ni vaisselle, ni ménage. Le keffieh dont il auréolait chaque jour son cou trônait, royaliste, sur la seule chaise de la chambre. Au plafond étaient fixés avec du fil de pêche, tout un tas d’objets usuels : briquets, petites cuillères, une paire de lunette de soleil et tout ça comme un relief bien à lui sur une carte du ciel. Et lui... Lui et son lit. Un vaisseau spatial duquel il ne décollait presque jamais car un de ses principes était d’y avoir tout à portée de main. Ses cassettes audios et puis Charlie Hebdo. Arsène était son nom de militant aux JCR. Il était de toutes les manifestations. Il s’y rendait toujours avec une expression enfantine, mi- surpris, mi- amusé, n’en revenant jamais sans doute de se saisir au milieu d’une centaine d’autres. Liberté ? Egalité ? Fraternité ? Solidarité ? Il y croyait.

Tu sais Jeannon, je n’ai jamais compris, ni ne comprendrais jamais sans doute comment le souvenir fait pour aller aussi vite. Trois années entières qui ne m’apparaissent plus que sous la forme de trois, voire quatre images mentales et bizarrement, tout de lui à imaginer.

C’est cette nuit-là qu’ils la firent leur Jeannette. Physiquement, Céline avait la tête d’une espèce de Pierrot lunaire qui aurait gober un œuf. Quant à lui ? L’œil du cocker et le profil d’un épervier. Jeanne lui ressemblait : prunelle noire et sourire désenchantés. Enceinte, Céline passait son temps à cauchemarder et elle ne sut jamais pourquoi il commença à faire de sérieux projets d’avenir avec elle que lorsqu’il se sut condamné par la maladie du siècle. En cela, leur liaison ressembla à celle de deux équilibristes débutants qui n’arrivèrent à se toucher qu’au moment de la chute.
0

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Dans l’absolu, l’amour était pour Natacha une durée. Une durée pas tant irréalisable que ça dans la mesure où le temps s’arrangeait toujours pour s’écouler sans qu’on le voie ...