Céline

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Ça y est, Céline est propriétaire. Responsable, indépendante et libre, de par son acquisition. C’est ce qu’elle se dit, dans la nuit qui s’étire tout autour d’elle.
Une heure approche, le matin est donc encore loin. Et elle ne parvient pas à dormir.
Seule dans son appartement grenoblois, elle aperçoit les lumières dorées des lampadaires, qui baignent son salon. Elle peut appliquer les possessifs sans aucune usurpation : il s’agit bien de son salon, de sa cuisine, de sa chambre, de son lit, de son oreiller, là même où reposent ses pensées sans pour autant atteindre le seuil du sommeil. La fatigue frappe à la porte, pourtant. Mais Céline ne veut pas perdre le fil de ses réflexions, ni le contrôle qu’elle exerce sur les souvenirs qu’elle convoque depuis loin dans sa vie de jeune femme.
Oui, Céline est seule mais il ne faut pas se méprendre sur la cause de son insomnie. Car celle-ci n’a rien à voir avec cette fois d’il y a dix ans quand, pour la première nuit dans l’appartement d’études où ses parents venaient de l’installer, elle n’avait pas pu trouver le chemin du repos à cause des craintes, des bruits nouveaux, de ces sons que fait la solitude quand soudain elle apparaît dans l’obscurité.
Non, Céline a passé l’âge d’avoir peur des monstres, des intrusions, même de celles de la solitude, cette bête invisible et sournoise. Parce qu’en fait, depuis, Céline l’a matée, cette bestiole incommodante. Elle l’a dressée, elle peut lui dire « assis ! », « couché ! », « fais le mort ! » ou lui intimer de lever la patte pour se soulager sur l’un de ses amants.
Céline la propriétaire n’a pas de problème avec le fait d’être seule, elle en a domestiqué un genre d’habitude. Et comme elle s’amuse en effet à le faire parfois, elle l’attache à un arbre et l’abandonne le temps d’aller se divertir auprès d’un autre genre de compagnie.
Tout ce que Céline la propriétaire a de commun avec Céline l’étudiante, c’est le fait de passer par une transition. Et dans la vie des individus modernes, le déménagement file une métaphore suffisamment flagrante pour qu’ils prêtent l’attention exigée par leurs ressentis. Cela dit, Céline a beau vivre à cette époque, elle n’est, du côté du recul sur soi et de l’introspection, pas aussi limitée que la moyenne de ses congénères. Ces derniers se laissent porter par le fleuve. Céline, aussi, mais elle regarde où mène le fleuve sur la carte. Il n’y a pas de mal à dire que Céline est nettement au-dessus de la normale, ni non plus à dire que la normale est une valeur de référence absurde. Céline est malgré tout au-dessus mais sans supériorité, elle domine son milieu sans condescendance.
C’est un potentiel qu’elle a appris à libérer puis à apprivoiser, de haute lutte. Car malgré tout ce que la société a de bonnes résolutions à l’égard du genre féminin, il n’est pas aisé de zigzaguer dans les jungles de préjugés et discriminations qu’une femme doit parcourir, si elle veut arriver quelque part.

Et forte de l’assise de sa situation, de son intelligence, de sa rugosité si nécessaire, et de son charme, Céline est là, allongée dans son lit, dans sa chambre, dans son appartement. Seule, oui, mais elle s’en fiche pas mal. Elle vient même de laisser les messages de Julien sans réponse, en mettant négligemment son téléphone de côté.
Céline n’est pas non plus en train de piteusement se dire « et maintenant ? ». Et maintenant qu’elle a son job hautement qualifié de sécurisé, son lieu à elle, les cases majeures de cochées, pour se demander si vraiment c’est là ce qu’elle a voulu. Elle ne se le demande pas, ça ne la perturbe pas, au contraire d’autres de ses copains et copines de fac qu’elle a vus tout bazarder en chemin, ou arrivés au bout du chemin.
Céline la propriétaire ne remonte pas le fil de son passé jusqu’à la vie étudiante. Un peu moins loin, en fait. Une transition ayant pour écho une autre transition, elle revoit ce déménagement d’il y a quatre ans, en tant que jeune active, au moment où elle emménageait chez Rafael, père divorcé franco-espagnol, avec qui elle entretenait une liaison depuis un an et demi.
Pour l’occasion, elle a rameuté trois amis de fac larges d’épaules, en plus de l’aide déjà acquise de son père, sa sœur Mathilde, Rafael et son jeune fils, Paul. Céline revoit ce temps d’un autre changement qui la sort alors de l’habituel « chez toi, chez moi ? », des mensonges pudiques à ses parents pour masquer son aventure avec un homme marié, ou autres bobards au boulot pour s’absenter, soi-disant le temps de quelques longueurs à la piscine tandis qu’une cabine de vestiaire reste close et occupée pour une durée étrangement longue.
Céline sent le parfum du jeu, de l’interdit, de ce que le moindre acte dissimulé a de hautement précieux. Dans les navettes entre le camion de déménagement et le deuxième étage où vit Rafael, son père lui lance des sourires, des conseils qu’il serait plus que bon de suivre pour passer la machine à laver, orienter le meuble TV en vue de gagner de la place. Un père sait. Un amant sait aussi. Rafael vient de réprimander Paul, qui n’aide à rien, l’attention dévorée par sa console portable.
Avec Paul, ça ne passera jamais pour Céline. Elle n’a pas le truc avec les gosses, comme elle les appelle. Elle aime autant mieux qu’il continue de s’abrutir sur ses jeux. Ça, elle le pense déjà mais ne le dit pas. Ce serait trop bête de briser la paix du ménage dès le tout premier jour. Depuis que Rafael a fait les présentations entre son fils et Céline, cette dernière a pourtant tout essayé pour dresser l’animal : musée de peintures, chant lyrique, natation le dimanche matin. Mais rien à faire. Un gosse, c’est encore pire que la solitude. Ça en a tous les inconvénients mais pas l’avantage : le temps ne peut jamais se prétendre vide. En plus, ce gosse-là, il remplit le temps par le creux de ses écrans, la passion pour le football qu’il a mimée sur celle de son père, les « qu’est-ce qu’on mange ? », « ma mère elle ne fait pas comme ça » et autres crises d’angoisse en plein milieu de la nuit. Selon Céline, Rafael n’éduque pas bien son gosse. Elle ne comprend pas pourquoi à 8 ans déjà, il n’est pas éveillé aux raffinements de l’art, aux beautés de l’architecture haussmannienne. Ce gosse est perdu pour la cause. Elle le laisse alors brailler derrière son père qui vient de lui confisquer la console. D’ailleurs, Mathilde reste finalement l’occuper un peu. Quoiqu’elle aura du mal à le distraire longtemps, tant les trois copains de Céline s’arrangent pour systématiquement se trouver avec sa sœur depuis que la journée a débuté.

Céline voit le déménagement avancer, comme sa vie, dont trois sphères, trois époques interagissent les unes avec les autres. A sa demande, au gré de sa volonté, elle se sont toutes réunies aujourd’hui, pour lui donner ce spectacle des étapes franchies, du temps qui a filé. Céline est loin d’être insensible à ce genre de choses, mais elle ne se rend toutefois pas facilement vulnérable à la mélancolie.
Peut-être plus qu’en regardant Paul chouiner -dont elle se console et se rassure en se disant qu’elle ne l’aura sur les bras qu’une semaine sur deux- c’est plutôt d’observer le jeu qui s’opère autour de Mathilde qui lui pince le cœur.
Les garçons posent une foule de questions à sa sœur, sont pleins d’attentions à son égard. Ce constat la renvoie à une constante de leur fratrie : Mathilde, plus jeune, possède en plus cette douce fantaisie, un genre de légèreté qui fait défaut à Céline. Avec ça, Mathilde n’a pas reçu la courbure du nez de leur mère, ni ses cheveux rêches et raides, mais bien la sérénité et l’équilibre du visage de leur père, ajoutés à sa chevelure noire et bouclée. Céline ne se l’est jamais caché : elle, se rend jolie et s’y ajoute son charme, tandis que Mathilde est tout aussi charmante mais avec ça, naturellement belle. Céline évite d’être jalouse en regardant le tableau se peindre, même si les vannes du barrage intérieur menacent quelque peu de céder. C’est d’autant plus le cas parce qu’elle réalise que ses propres amis, venus pour elle, cherchent à soulager Mathilde alors qu’elle, Céline, se contente du minimum. Peut-être considèrent-ils qu’elle n’a plus besoin d’aide ou d’attention, parce que désormais il y a Rafael dans le paysage, quand celui-ci n’a pas Paul dans les pattes.
Peut-être que les trois ans de moins de Mathilde la rendent moins femme, lui enlèvent cet air stable et indépendant qu’a Céline. Quoiqu’elle l’ait toujours, au fond. Et Mathilde est une pure rigolote. Et puis bon, elle se laisse faire, flattée par la chaleur des petits gestes. Céline aurait été plus farouche dans pareille situation. Elle en aurait envoyé dans les cordes. Elle aurait gardé du contrôle.

Contrôle, stabilité, indépendance. Dans son déménagement, elle réalise soudain que par ce changement, elle est peut-être en train de renoncer à ce qui rendait sa vie à moitié avec Rafael attrayante : ces jeux de piste pour se retrouver, les combines pour ne pas être repérés, la liberté d’aller voir ailleurs si elle le voulait, puisque Rafael vivait encore sous le même toit que sa femme jusqu’à il y a peu. Et par-dessus ce renoncement, cette perte, un petit Paul qui ne connaît rien à la peinture Renaissance. Céline sent qu’elle s’apprête à rentrer dans le lit de l’habituel, alors que sa seule habitude était celle de l’imprévu. Elle se demande tout à coup si elle est bien faite pour la sédentarité, les ternes nuanciers de sécurité, et... Elle laisse de côté le raisonnement, car Rafael passe devant elle, se penche, se relève. Elle le désire. Et puis son père vient avertir qu’il a réglé le problème de la fuite.
Ainsi, Céline ne se dit pas que c’est fini, d’être dans le viseur de trois hommes comme Mathilde en ce moment même. Que, eux, la considèrent leur amie et rien d’autre, moins encore un objet de désir disponible. Après tout, Céline ne veut pas être une femme objet, bien qu’elle vienne s’imbriquer dans le schéma d’un ménage, comme une pièce rapportée pour combler le puzzle.
Bien sûr, par la suite, à Céline la propriétaire, seule dans son appartement, ça ne manquera pas de lui sauter aux yeux tout ça. Elle s’est même presque prise à culpabiliser d’avoir peut-être été la cause d’un divorce, d’une enfance avec des parents séparés. Mais ça ne dure pas longtemps. Elle refuse de prendre la responsabilité des actes de Rafael. Il a voulu un nouveau souffle dans sa vie, une autre femme après dix ans, une autre compagnie : il a voulu Céline. Céline, elle, a eu le souffle assez court, soit peu d’endurance, et n’a pas supporté longtemps le rôle de la femme installée avec son collègue, devenue mère de substitution à temps partiel. Céline, ce qui la fait rêver, c’est le temps plein, intense, exaltant et épanouissant. Rien de plus normal qu’elle ait voulu partir. Elle en avait le droit, elle l’a pris. Ce sentiment d’avoir été destituée de nombre de ses galons de femme moderne, ça ne pouvait plus durer.
Pour une fois, Céline a été fidèle à la fibre de la génération à laquelle elle appartient, celle qui refuse d’adhérer aux chemins tout tracés, aux cellules tout confort que l’on agglomère les unes aux autres. Le noyau simulacre de famille, très peu pour elle, pour l’heure.
Et puis cette séparation d’avec Rafael, le fait de tous les jours voir sa gueule de chien battu dans les bureaux, elle ne veut pas y penser.

Ces copains de fac, que le précédent déménagement lui rappellent, et qu’elle ne rappellera plus à la suite de l’incident-Mathilde, ils ramènent quand même Céline la propriétaire quelques cinq ans avant.
A cette époque, Céline n’est déjà plus la jeune fille craintive qui se lance dans les études. Une année de médecine complètement ratée lui a fait comme l’effet d’un choc électrique venu d’en dedans. Est-ce l’acclimatation au monde du supérieur, la peur d’échouer, la peur de décevoir ses parents, une voie choisie par défaut ? Un peu de tout ça sûrement, qui l’a amenée à manquer de détermination, de la force qui vous fait passer devant les autres au classement. Face au vide s’annonçant, à ce coup de pression soudain de n’avoir ni diplôme ni emploi décent, elle s’est inscrite en droit, une aire de savoir suffisamment large et reconnue pour lui offrir un job un jour.
Le choix paie, puisque ses résultats des deux premières années l’ont changée. Céline n’est cela dit pas encore la juriste redoutable épousant le système autant qu’elle l’exploite, ni la femme désinhibée des projections sociales pesant sur elle du fait de son sexe.
Jeune adulte, elle apprend à aimer son corps en arpentant les lignes d’eau des bassins, bien que la nouvelle largeur de ses épaules due au crawl, et quelques résidus de sa physionomie d’adolescente, ne la fassent encore se cacher dans des jeans et tenues de camouflage, au même titre que le fond de teint derrière lequel elle dissimule son visage. Elle est encore à mi-chemin.
Mais derrière ce visage prudent, masquant les humeurs et hostile à l’extraversion -ça, elle le gardera plus ou moins- l’esprit critique de Céline se trouve au-delà, bien au-delà de ce que l’on attendrait d’une fille de son âge. Même si elle ne dévie en rien du parcours modèle, concernant ses études. L’acuité de ses raisonnements se développe, de même que sa culture littéraire et artistique, puisque dès qu’elle lève le nez des cours ou du niveau de l’eau chlorée après des kilomètres de brasse, Céline prend un classique, une entrée pour un musée ou un billet d’avion pour le week-end, à l’étranger avec des copines pas moins studieuses et curieuses de connaître.
Par la suite, forte de plus de moyens, elle connaîtra des week-ends devenus des semaines, et des copines devenues des hommes (en couple ou mariés, c’est plus excitant) faits compagnons d’escapades améliorées. Céline la propriétaire le dit sans sourciller : il faut bien s’amuser !

Mais Céline l’étudiante n’en est pas encore là. Les hommes, elle les regarde sans se permettre de franchir la ligne qui la sépare d’une nuit, de quelques nuits, de quelques histoires. Il doit y avoir un genre de timidité, de gêne, de blocage à faire sauter. Ce qui est le propre de beaucoup de jeunes adultes, surtout ceux qui ne veulent pas participer aux soirées du jeudi, où l’alcool autant que le fait d’être dans la masse affranchissent en accéléré des contraintes et empêchements qu’un corps et un esprit, jeunes et désirables, s’imposent.
Pour Céline, ces soirs prouvent que l’étudiant en droit n’est pas élitiste, comme il en a trop la réputation. Par exemple, à 4 heures du matin, la voiture-balai passe, et les filles qui ont résisté jusque-là arrêtent de faire les difficiles, quand enfin un Don Juan digne de ce nom se pointe, malgré les trois grammes qui altèrent la beauté de son discours.
Et puis, le vendredi matin en amphi de droit économique, tout le monde ou presque a la même gueule de déterré. Mais évidemment pas Céline qui, hier encore, est rentrée chez ses parents comme tous les soirs après les cours, ou une prolongation à la BU. D’ailleurs, Céline aime le vendredi matin, car tout est calme, tout le monde écoute ou, du moins, est en incapacité de bavarder.
L’échec en médecine a sûrement laissé une marque encore trop douloureuse sur son ego et dans ses aspirations de réussite, pour qu’elle ne se laisse aller à être négligente. En cela, son appréhension à aller avec les hommes, comme sa retenue naturelle lorsqu’elle doit exister en groupe, sont des points faibles qui lui vaudront de l’or par la suite.
Elle n’entretient ni concurrence ni esprit de revanche à l’égard de ses parents ou de la classe moyenne dont elle est issue. Mais elle sait vouloir que ses efforts la portent au-dessus de ce milieu, au-delà d’une simple reproduction sociale. Une mère secrétaire d’université, un père plombier, Céline n’en nourrit aucune honte, au contraire. Pour autant, peut-être est-ce l’époque qui veut ça, ou une part de sa nature, mais elle désire plus. Plus elle obtiendra, par une abnégation totale, investie dans le fait de devenir compétente, utile, utilisée, indispensable. Tous les pans de sa vie d’étudiante l’y préparent. Elle a renoncé, par force de caractère pour certaines choses, par faiblesse pour d’autres, aux joies évanescentes, passagères. Elle ne veut plus être une passante dans la vie des autres, elle veut être remarquée sur l’instant, être prise par la main et considérée au moins égale, si ce n’est inégalable. Il ne dort pas en elle un égocenstrisme anesthésié, une mégalomanie refoulée. Il s’agit seulement d’un sentiment de différence demandant à fleurir. Les gens de ses mêmes années de naissances, et des quasi-dix suivantes, sont pour beaucoup animés par cette idée. Céline rend d’ailleurs cette idée responsable de ces parcours idéaux avortés autour d’elle, ces esprits perdus qui sont là sans y être, ceux-là qui se lassent de tout, ces personnes qui ont voulu vivre autre chose avant même de goûter au plat qu’on s’apprêtait à leur servir. Céline regarde ces révolutions intérieures d’un œil circonspect. Elle-même faisant partie du lot, elle ne sait pas si elle doit y voir le syndrome d’une maladie nihiliste, ou les graines d’un futur du tout au tout différent de ce qui est à vivre maintenant. Dans le doute, Céline avance dans le présent que le monde établi lui propose.
Elle sent de plus en plus qu’elle progresse dans la bonne direction, car les portes s’ouvrent les unes après les autres, comme au cœur d’un cercle vertueux. Un stage de proposé, un avocat qui la prend sous son aile le temps d’un été -et sans contrepartie ! – des notes qui se suivent et ne se ressemblent pas, car toujours à la hausse.
Sur ce chemin pentu mais qu’elle sait d’avance rétributeur, Céline en a aussi vu quelques-uns ne pas dévier, dérailler, sortir mais stupidement retourner en arrière. Une de ses amies a déserté car on lui proposait un CDI au supermarché où elle se payait ses études. Une autre est tombée enceinte de son copain, rencontré un soir à 4 heures du matin, et a préféré faire l’éternel choix maternel, plutôt que d’abord celui d’une indépendance de moyens, et donc d’esprit. Céline a rompu tout contact. Elle ne peut pas tolérer que l’on renonce à des pans de soi. Elle considère qu’il s’agit d’une fuite en avant : régresser dans sa condition d’individu ou de femme, pour se donner l’illusion d’approfondir ailleurs. Qu’il s’agisse d’une génération malade d’elle-même ou appelée à dynamiter l’ordre établi, Céline se dit que ses amies perdues n’en faisaient de toute façon pas partie.

Dans son quotidien contenu, Céline l’étudiante ne fait pas non plus comme si elle était aveugle lorsque ses pensées en viennent aux hommes. Elle se tient à distance de leurs étreintes, oui, mais elle en a pourtant trois dans la tête.
Elle n’en espère pas vraiment quoi que ce soit, c’est plutôt qu’elle aime leur aura, leur compagnie, leurs échanges. Ces présences soutiennent l’édifice de vide qu’elle ébauche depuis ses dernières fois au lycée, en début de médecine. Céline se nourrit d’eux : elle émet de la lumière et reçoit des rayons lumineux en retour. Comme au milieu de trois phares, elle se sait être reconnue comme femme par des hommes, même si elle sait ne devoir pas prendre l’initiative d’accoster, au risque de s’échouer.
Pour qu’ils gravitent plus facilement dans son univers, Céline se les est choisis dans son monde du droit universitaire. Il y a d’abord le chargé de TD, avec qui elle parle parfois jusqu’à une heure de temps les soirs, sur le parking d’où ils repartent chacun de leur côté ensuite. Le deuxième est un étudiant, avec qui elle entretient une longue correspondance par mail sur tous les sujets d’actualité, de culture, ou d’écrans. En plus de ça, elle lui file les cours parce que, des fois, il part en montagne ou fait l’exact inverse, en allant se perdre au fond des verres et des bars du centre-ville.
Au dernier aussi, elle passe ses prises de notes, car il ne vient régulièrement pas en cours, pour la seule raison qu’il vomit le droit mais qu’à défaut de savoir ce qu’il veut faire, il poursuit. Quand il vient, par-contre, Céline et lui déjeunent ensemble les jours de beau, et vont au cinéma les soirs de pluie.
Ces trois hommes composent le paysage masculin de Céline, un trompe-l’œil étudié, en aucun cas inutile.
Encore une fois, peut-être est-ce hérité de sa génération. Mais Céline se définit systématiquement en opposition d’abord, par ce qu’elle rejette ou n’approche pas de trop près, comme ces messieurs. Eux ont leurs raisons de ne pas franchir le Rubicon, et acceptent de n’être que de belles façades attirantes, contre et avec lesquelles Céline se construit. Il s’est instauré entre eux un genre de pacte de non-agression, bénéficiant à tous. Ne se donnant pas, Céline se voit à égalité avec ses hommes -car elle pense encore à tort que se donner revient à abdiquer- mais il s’agit là d’une des toutes dernières fois de sa vie. Par la suite, Céline donnera le la.
Il faut dire que peu d’autres seraient éligibles à intégrer cette zone toute particulière de son intimité, car le reste des garçons qu’il lui est donné de rencontrer n’a pas les armes intellectuelles pour la troubler, et surtout, souvent, pas l’âge. Car c’est une tendance qu’elle développera par la suite, de choisir des hommes toujours sensiblement plus vieux.
Le temps ne fait qu’accroître cette soif-là, car Céline s’épanouit de manière exponentielle. Il lui faut donc un minimum de répondant en face. Et les plus vieux, même s’ils peuvent finalement en manquer, ont au moins l’apparence d’en avoir.

Au fil du temps, Céline a fracassé la barrière de la reproduction sociale, d’accord. Mais en tant que femme elle en a fait au moins de même, si ce n’est plus. Elle est allée contre ce qui l’attendait dans les écritures de sociologues au trop peu d’éthique, à savoir qu’elle occuperait un poste moyen, pour se retrouver au bras d’un moyen, ayant des moyens corrects, moyennant quoi il lui ferait le nombre moyen de gosses, à savoir 2,3 ; le 0,3 correspondant au côté puéril du compagnon que la prédestination sociale lui aurait réservé.
Au fond, Céline appartient à cette génération qui ne tolère pas qu’on lui dise quoi faire, qu’on lui montre qu’elle n’a qu’à suivre les indications pour être au chaud. Ça l’ennuie, elle veut plus. Et elle en a eu plus d’un.
En tant que cadre juridique, peut-être a-t-elle été au bout du potentiel du tracé social et sociétal. Mais avec les hommes, depuis les années fac, elle n’a plus fait que transgresser. En boudant ceux de son âge, il est possible qu’elle refuse là aussi jusqu’à la règle du commun.
« Il faut bien s’amuser ! ». Cette phrase est un fil conducteur, pour Céline.
Elle n’est cependant pas une insatiable incapable de se contrôler. Mais elle est une femme au pouvoir charmant, enivrante parce qu’elle est devenue percutante. Alors de ce pouvoir, elle en use à sa guise. Céline aime à savourer la dernière étape du jeu qu’elle a mis en place, c’est-à-dire ces week-ends ou courtes vacances loin, avec l’un de ses élus, à l’abri des regards, racontars et autres engagements puisque le temps en est délimité dès le départ. Le supplément dans ces histoires aux scenarii qu’elle écrit elle-même, il est en effet souvent une bague au doigt, que ces hommes portent : plus vieux signifie fréquemment déjà engagé. Et cela fait partie, s’il le faut, de l’amusement. Sans désordre, les bonnes mœurs perdent leur raison d’exister, c’est ce que Céline se dit. L’étape suivante du raisonnement pourrait être de se dire qu’en s’amusant, elle n’évolue finalement que dans la zone grise à moitié admise, contrepartie aux concessions qu’elle fait au modèle dans le reste de sa vie. Mais bon, c’est sa transgression à elle, quand même.
En tout cas, peut-être ces hommes croient-ils être à égalité, qu’ils ont eu Céline. Mais quand elle les quitte, ils ressentent tous le même piquant de la perte, parfois même jusqu’au parfum du désespoir. Car c’est bien Céline qui a donné le « la », qui a été motrice, qui a décidé elle-même du jeu mis en place, jusqu’au fait qu’il doive être éphémère, pour libérer de l’amusement.
Ainsi elle ne regrette pas, jamais. Et de par son CDD infructueux de belle-mère, elle ne pense pas à la maternité de manière pressante. Les hommes regrettent pour sûr, eux, et c’est souvent la partie la plus pénible pour Céline, quand ils veulent qu’elle s’amuse encore. Or, si ce n’est pas elle qui veut, cela devient une obligation, et Céline en a déjà son lot dans la vie. Il lui revient toujours cette citation « il est de fortes joies pour les forts, et de faibles joies pour les faibles, que de fortes joies blesseraient ». Pour elle, les hommes ne savent pas jouir, du temps, de l’instant, de sa brièveté. Tôt ou tard, la nature leur fait subir l’orgasme. Et ils se trouvent défaits, démunis, avec rien d’autre que l’envie de se refaire. Mais pour Céline, recommencer, ce n’est pas ça l’amusement.
Depuis des années, elle a tout fait sérieusement, alors ce n’est pas pour avoir de nouveau la sensation de sérieusement étouffer. Obéissant à son naturel, Céline en viendra peut-être à se demander s’il n’y a pas plus à cueillir que de l’amusement. La génération dont elle fait partie répondra, peut-être.

Ce qui n’est pas probable mais certain, c’est le fait qu’elle n’a pas fermé l’œil. Pour le sommeil, c’est foutu, il est 7 heures.
Elle ne sait pas pourquoi, mais elle pense au stagiaire arrivé dans son service il y a trois mois. Il a le même âge qu’elle, mais pas le même statut puisqu’en reconversion professionnelle. Pendant quelques temps, elle s’était dit qu’elle pourrait renoncer à ses critères d’âge, et faire une exception, car il y aurait pu avoir de l’amusement là-dedans. Mais elle s’est retenue, et a sûrement bien fait.
Car hier, le tuteur a proposé à son stagiaire une prolongation du dit-stage en lieu et place du CDD promis initialement.
Céline a bien fait de ne pas s’amuser avec cet enflammé ! Puisque dans un grand coup d’éclat, il a claqué la porte de la société, non sans avoir éclaté deux dents à Stéphane, son désormais ex-chef, et terminé, à froid, sur un « mais vous ne comprenez pas, en fait ! Avant, je croyais que vous vous comportiez de cette manière parce que vous vouliez simplement préserver vos acquis, vos sûretés, vos certitudes. Mais maintenant... Je crois que je suis un peu plus désespéré que ça. Je commence à croire que traiter les gens comme des consommables sans espoirs ni désirs propres, ce n’est qu’une normalité bien ancrée dans vos esprits ! Confortée par des années de pratique... Vous ne vous rendez même plus compte ! ». Et c’est l’expression des yeux de cet homme qui a marqué Céline, quand leurs regards se sont croisés, qu’en prophète pathétique il a dit « vous ne vous rendez pas compte que ma génération, et toutes les suivantes, n’en voudront plus, de vos règles du jeu ! Vous ne réalisez pas qu’en nous faisant éternels stagiaires ou alternants, précaires à durée indéterminée, vous ne faites que grossir la vague qui gronde... Et elle viendra -nous viendrons- pour raser aveuglément, sans motif, tout ce que vous croyez avoir mis bien à l’abri ».
Céline se dit qu’elle a vraiment bien fait de ne pas s’amuser avec lui, parce qu’elle aurait fini dans le grand déballage. Ça ne lui est jamais arrivé, encore, et par chance elle a toutes ses dents.
Elle le comprend, cet homme. La liberté ne peut pas se contenter d’une aire autorisée, elle demande plus, elle demande tout. Céline sait que sa liberté à elle est précieuse, que même si elle s’est battue pour s’émanciper, elle n’est pas totale. Elle voudrait plus, elle a parfois, parfois pas. Elle se dit que c’est comme ça.
Seulement, tout le monde ne peut pas se satisfaire comme elle. Par exemple pas les hommes qui font son amusement. Le SMS qu’elle vient de recevoir ne dit pas autre chose. Julien y écrit « Céline, ton silence hier soir m’a ouvert les yeux. Je veux être libre, libre avec toi. J’ai quitté Marion, elle aura les enfants, ne t’inquiète pas ! J’arrive. ».
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