Image de Marie Roy

Marie Roy

726 lectures

73

FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé
À la période où débute ce récit, la plupart des hommes jeunes avaient été enrôlés, embarqués dans une guerre immonde, loin de chez eux, loin dans le nord, dans la boue et le froid. C’était une guerre menée par des généraux vieillissants, nostalgiques de faits d’armes, de grandeur passée. C’était une guerre qui ne concernait pas les gens du village, pourtant beaucoup d’entre eux ne sont jamais revenus...
Au milieu de ce chaos, où les femmes vivaient seules, où les vieux reprenaient le chemin du labeur, où les enfants s’élevaient sans père, la présence au village d’un homme jeune et bien bâti, en pleine santé, était pour le moins saugrenue. Il vivait à l’écart des autres, dans les falaises, un peu plus haut. Il s’était aménagé une ancienne grotte qui avait appartenu aux contrebandiers qui infestaient la côte dans un autre temps.
Il avait choisi cet endroit délibérément. Il s’y sentait bien, à l’abri, ce refuge lui permettait de se protéger de la méchanceté des gamins du village. Enfin de ceux pour qui le temps de mourir pour la patrie n’était pas encore venu.

Depuis sa plus tendre enfance, il arpentait tous les sentiers de la côte à pied, à vélo... Il passait son temps dehors, qu’il pleuve ou qu’il vente, au grand dam de sa mère qui le cherchait sans cesse. Un bon à rien, voilà ce qu’il était, pensait-elle... Un bon à rien doublé d’un simplet ! La vie ne l’avait pas gâtée ! Ça non ! Elle n’avait rien fait pour mériter ça... Le mari mort depuis plusieurs années, la ribambelle de gamins à torcher et à nourrir et ce dernier, le Célestin, pire que tous les autres réunis...

La plupart des villageois avait oublié le prénom du gamin, il était le Simplet, voilà tout, et lorsqu’il était encore tout petit et qu’on le retrouvait, transi face à l’océan, on le ramenait à la mère sans autre procédé, on buvait la goutte qu’elle offrait en remerciement et chacun repartait à ses affaires. Il était en somme un peu l’enfant du village, sans être l’enfant de qui que ce soit...
Célestin, donc, n’en faisait qu’à sa tête, pensait-on. Qu’il chaparde les prunes du père Gaston où qu’il remaille les filets de l’Espérance, on le laissait tranquille, on le laissait courir.

Les courses du Simplet le ramenaient depuis toujours sur le même lieu, à l’extrême ouest de la falaise, à l’aplomb d’une petite plage alors pratiquement inaccessible. Le seul moyen d’y accéder était un sentier aride.
Il y avait une ancienne bergerie non loin et, les jours de tempête, il se réfugiait à l’abri des vielles pierres pour observer les vagues en furie...

L’endroit le fascinait. Il était capable de rester des heures durant à écouter le grondement de l’océan, à observer les vagues qui venaient frapper les rochers. Il ressentait leur force, leur puissance à travers tout son corps. Totalement immobile, il suivait des yeux la danse de l’écume voletant jusqu’à lui. Une arche naturelle s’était formée au pied de la falaise, permettant aux pêcheurs de crevettes de passer de ce minuscule banc de sable à une plage plus grande et plus accessible. Mais à marée haute, la petite conche était totalement isolée et il fallait attendre que la mer reparte pour accéder au chemin et remonter.
Aux yeux de Célestin, le lieu était tout bonnement magique. Il suivait les courants, la façon dont l’eau s’infiltrait dans les rochers, sa force quand, en repartant, elle emmenait avec elle les graviers qu’elle avait su arracher à la roche, ses teintes qui différaient selon l’humeur du ciel...
Petit à petit, Célestin avait acquis une connaissance parfaite de ce coin du littoral. Côté terre, il en savait tous les sentiers et leurs secrets... Côté mer, il aurait pu naviguer les yeux fermés, évitant les écueils et la traîtrise des courants et des bancs de sable.
Il lui suffisait d’observer la course des nuages et des oiseaux de mer pour savoir si le temps allait changer, si une tempête était en train de naître quelque part, là-bas, de l’autre côté de l’horizon, ailleurs. Un ailleurs inconnu et qui l’effrayait. Il était devenu marin sans être jamais allé sur l’eau. Pourtant les pécheurs aguerris le lui proposaient souvent. Le savoir du garçon les surprenait toujours :
« Ben, le Célestin, tout couillon qu’il est, il connaît quand même toutes les passes. Pourtant, on l’a jamais vu sur un bateau ! C’est ben dommage ! »
Célestin, en réalité, avait une peur panique de l’eau.
Parfois, il s’installait sur l’un des carrelets qui borde la plage, pour le sentir tanguer sous les vagues, prenant bien garde à ne jamais être mouillé ! Et il hurlait d’angoisse...

Un matin, Célestin s’était réveillé amoureux. L’objet de toutes ses attentions se prénommait Violette. Elle avait son âge, elle était belle comme le jour... Non comme la nuit... non, plutôt comme le jour et la nuit réunis. Ainsi pensait-il, même si elle ne lui avait jamais jeté le moindre coup d’œil, elle ne l’avait même probablement jamais vu ! Qu’importe ! Lui l’aimait !
C’était une jolie brune aux yeux clairs, pas bien grande, avec de longues mains fines et la taille des filles de dix-huit ans. Elle habitait une bicoque proche de la maison de son enfance. De ces petites maisons de pêcheurs toutes ramassées pour mieux lutter contre le vent. Chaque matin, quel que soit le temps, quelle que soit la saison, elle partait avec son pibalour, pour pêcher les crevettes et les poissons de l’estuaire.
Et elle descendait le sentier, légère et gracieuse, se raccrochant aux branches des arbustes qui le bordait, sans se soucier outre mesure de sa raideur.

Violette aimait l’endroit, le mystère qu’il dégageait surtout lorsque à marée haute elle se réfugiait sur un rocher pour attendre seule, face aux vagues, que la mer se retire. La solitude imposée par les marées lui convenait. Elle entendait la falaise se battre contre l’eau, lutter pour rester intacte et lorsque le vent devenait plus violent, elle trouvait refuge dans une petite grotte naturelle où suintait une source limpide. Nul ne savait d’où venait l’eau.
Violette n’était pas effrayée par la force des éléments. Au contraire, la pluie battante, les embruns, les volées de sable la faisaient danser, bras écartés, tête relevée, les yeux fermés...

Tout en haut, Célestin assistait, fasciné, ivre de bonheur, à la danse de Violette. Parfois, il lui criait de prendre garde, que les vagues étaient vraiment très fortes, mais ses mots étaient emportés par le vent... Parfois, il dansait, lui aussi, refaisant les mêmes gestes que la petite. Cela l’avait d’ailleurs amené à plusieurs reprises au bord du précipice, mais un sixième sens l’avertissait du danger et il rouvrait toujours les yeux à temps. Il se jetait alors brutalement à terre et, reprenant son souffle, continuait à la regarder.
Il serait bien descendu, lui aussi, mais la brutalité de la mer lui faisait peur et il dégringolait toujours dans ce foutu sentier, abîmant son fond de culotte... ce qui lui valait à chaque fois des mauvais coups et des moqueries quand il rentrait.

Chaque jour, il remontait à la falaise. Avec la même idée... Regarder Violette, réussir à la rejoindre. Mais comment ? Le simplet tournait d’un côté, de l’autre, il se penchait pour évaluer la hauteur, tachant de ne pas penser aux vagues. Mais rien à faire, il ne pouvait pas descendre, il ne le pouvait vraiment pas !

Un soir, alors que Violette remontait le sentier, et qu’il n’avait pas eu le temps de se cacher, elle s’approcha de lui et dans un grand éclat de rire passa une main dans les cheveux toujours en bataille de Célestin. Ce simple geste transforma la vie du jeune garçon. Son amour timide se transforma en vénération.
Lui qui ne rentrait que rarement chez la mère se prit à suivre Violette jusqu’au village, jusqu’au port où elle allait donner le fruit de sa pêche à un père irascible et violent. Célestin serrait les poings quand il voyait la jeune fille se prendre des coups parce que la pêche était maigre.
Il s’imaginait parfois la défendre, bousculer le père, le faire tomber... Mais ses gestes ne faisaient qu’amuser le groupe de gamins qui traînaient toujours sur la place. Ceux-ci le mimaient en ricanant... Célestin poussait alors de grands cris, en battant l’air de ses bras pour les effrayer, et les petits s’égayaient en hurlant de rire...
Mais finalement, tout ceci importait peu à Célestin. Une idée avait germé dans son cerveau. Une idée folle, extraordinaire. Un jour, il épouserait Violette, il la protégerait de tous, de tous les malheurs. Il lui offrirait les fleurs qu’il ramassait chaque jour en pensant à elle, elle n’irait plus à la pêche, elle ne s’occuperait plus de rien, il ferait tout pour elle, il la regarderait, peut-être même lui prendrait-il la main !

Ou bien, elle pourrait toujours aller sur la plage, puisqu’elle semblait tant aimer ça, mais il allait lui fabriquer un chemin beaucoup plus simple, pour qu’elle ne soit pas fatiguée, pour que ce soit moins dangereux, pour qu’elle puisse se sauver si la mer devenait dangereuse.
Il allait lui fabriquer un escalier, voilà tout ! Creuser des marches dans la roche. Des marches que la mer ne pourrait atteindre, des marches qui permettraient à Violette de vite remonter et qui lui permettraient à lui, Célestin, d’aller au-devant d’elle.

Et ensuite, il lui dirait son amour, avec ses mots à lui.

Il se mit immédiatement en quête de pioches, de piolets pour réaliser son rêve. À la nuit tombante, il allait faire son marché dans les jardins et remises du village. Les habitants le laissaient faire, se demandant quand même ce qu’il avait en tête !... Et au lendemain de sa décision, il descendit comme il put la pente raide, se promettant bien qu’il en aurait bientôt terminé avec ce calvaire. La pensée de Violette ne le quittait pas. Comme elle allait être heureuse ! Ça il en était sûr ! Et pendant des jours et des nuits, la conche retentit des coups sourds lancés par Célestin.
Il avançait bien, il avançait vite. Les marches se dessinaient dans la roche blanche. Lorsqu’il était trop fatigué, il s’endormait sur place puis reprenait son travail, chantant à tue-tête... Et l’escalier prenait forme. Des pierres le bordaient, pour pouvoir s’aider en cas de fatigue, Célestin aménagea même des petits paliers pour que Violette puisse prendre des temps de repos si les paniers de poisson étaient trop lourds.
Chaque marche offrait une vue différente de l’estuaire. On pouvait assister, si on le souhaitait, aux levers de soleil magiques à l’est ou attendre les soirs d’été pour se repaître des couleurs du couchant. En contrebas, les carrelets dominaient la mer, ajoutant la musique du clapotis de l’eau contre leurs pieds...
Les villageois s’étaient d’abord moqués de cette nouvelle lubie et Violette ne s’en préoccupait guère... Puis au fil du temps et à mesure que l’ouvrage prenait forme, on était venu, en simple curieux, ou pour donner un coup de main à Célestin.

Finalement le village tout entier se prit d’amour pour cet escalier et au bout de quelques semaines, l’ouvrage fut terminé.
Ce fut jour de fête que ce jour-là, d’autant plus que les occasions de s’amuser étaient bien rares durant cette période de folie meurtrière ! Quelques jeunes commençaient cependant à revenir de la sale guerre. Gueules cassées pour certains, esprits fracassés pour d’autres, mais encore vivants, malgré les cauchemars qui allaient ponctuer leurs nuits des années durant.
Et bien que leur état soit peu resplendissant, ils rapportaient avec eux l’espoir d’une vie nouvelle, d’un avenir... et de la gaieté aussi.

L’escalier de Célestin fut fêté comme il se doit !
Ernest, le patron grincheux de l’Espérance, sortit son accordéon, tout le monde dansait, on se félicitait, on se congratulait, l’escalier et la fin de la guerre redonnaient le sourire aux habitants ! Il en manquait cependant, et beaucoup... Les visages gris derrière les voiles de nombre de femmes en deuil, grappes noires au milieu de l’assemblée, convoquaient les disparus... la violence de l’absence était omniprésente.
Il n’y avait pas de nouvelle vie, on ne la refaisait pas... On s’efforçait seulement de continuer le chemin.
Violette savait cela, l’un de ses frères, et deux cousins aussi, n’étaient pas revenus. Ensevelis on ne sait où. Mais elle sentait confusément ce besoin impérieux au fond d’elle : vivre.
Elle passait de bras en bras, au son de la musique, au gré de ses envies... Célestin, derrière son arbre, l’observait, tout à son amour. Elle était si belle, si vive ! Violette, sa Violette riait, Violette dansait. Ses longs cheveux noirs tournoyaient dans l’air, au gré des pas de danse. Au son de l’accordéon, elle accordait ses pas à ceux de ses cavaliers, baissait la tête, la relevait avec un sourire.
Célestin n’était pas jaloux... Non ! Il était heureux, heureux comme il ne l’avait jamais été. L’escalier était terminé, il avait fait son travail, il avait réussi et les autres, ceux du village, ceux qui se moquaient de lui, eh bien même ceux-là étaient venus, et ils l’avaient même aidé !
Maintenant, Violette allait pouvoir aller pêcher sans risques, il pourrait l’accompagner, il serait toujours là, à ses côtés, pour la protéger et l’aimer, pour la regarder, la toucher même peut-être.
Il commençait déjà à chercher les mots qu’il allait lui dire. C’est difficile, les mots, il le sait Célestin. Il n’en connaît pas beaucoup, il faut qu’il trouve les plus beaux... Il en a déjà deux en tête : « lumière », et puis aussi « rire ». Et peut-être même un troisième, mais il ne sait pas s’il plaira à Violette, alors il attend encore un peu avant d’apprendre à le dire...
Sur la place, les lumières des bougies installées sur quelques tables vacillent au gré du vent léger. La fête est belle, elle est douce. Dans l’esprit des gens présents, elle parle d’avenir... Il faut quitter la noirceur des deuils, garder précieusement au cœur l’âme des disparus, ne pas les enfouir, non, surtout pas ! Mais il faut repartir, continuer la vie. Et tenter de la faire belle.
À la fin d’une valse lente, Germain, tenant Violette par la main, demanda la parole. Tout le monde approcha, formant un groupe compact, et dans le silence obtenu, Germain demanda officiellement la main de Violette à son père. Ils s’aimaient, ils voulaient se marier et pour les noces, ils voulaient être les premiers à descendre l’escalier de Célestin. Violette s’appuyait contre Germain. Sur le visage de la jeune fille, Célestin lu quelque chose qu’il n’avait encore jamais vu, quelque chose qui lui transperça le cœur... Il cessa de respirer, le souffle coupé...
Puis il comprit.
Le hurlement qu’il poussa retentit de plages en plages, de vagues en vagues, de grottes en cavernes... et dans la tête de tous. Il partit comme un fou, le pauvre fou qu’il était...
Seuls Violette et Germain n’avaient rien entendu.
La noce eut lieu quelques jours plus tard, mais Célestin avait disparu et personne ne réussit à le retrouver.
La légende s’est très vite installée et les soirs de grand vent, les vieux expliquent aux enfants fascinés que c’est la voix de Célestin qu’ils entendent. La voix de Célestin qui court sur les plages et les marais pour dire son immense chagrin.

PRIX

Image de Hiver 2017
73

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Arlo
Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne journée.
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Une jolie légende. L'estampillé de Short est amplement méritée. Mon vote tardif et un grand Merci pour ce bon moment de lecture.
Si vous voulez me lire, j'offre en ce moment une " Milonga"(Ttc). Je n'en dis pas plus.

·
Image de Pierre Priet
Pierre Priet · il y a
Belle écriture! prenant ! Mon vote! Je vous invite si vous trouvez le temps a lire ma nouvelle 'Blizzard' :)
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Un très beau texte qui serre la gorge dans la finale ! Bravo, Marie. +1
·
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Conte cruel aussi poignant que bien écrit (ambiance villageoise à la fin de la guerre de 14 et peu après la victoire, la présence de la mer et du paysage marin, la psychologie très juste de Célestin). Le miracle de la "Belle et la bête" (qu'on aurait alors appelé "La belle et le bêta") ne s'est pas reproduit, le "Stairway to Heaven" de Célestin se révélant "The Road To Nowhere".
Dans un cadre et à une époque très différents, mais dans le même ton, je vous propose une autre oeuvre cruelle "Le tas d'os et la grenouille éclatée" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-tas-d-os-et-la-grenouille-eclatee).

·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
L'histoire d'une terrible déception. Mon vote et bonne chance pour cette finale.
·
Image de Lili Caudéran
Lili Caudéran · il y a
Votre texte m'a fait penser à Esmeralda et Casimodo et aussi à Manon des sources...C'est une très belle histoire d'amour qui finit mal hélas ...Mon vote etmes voeux pour la finale!
·
Image de Marie Roy
Marie Roy · il y a
Merci pour votre commentaire !
·
Image de Philshycat
Philshycat · il y a
Image de Marie Roy
Marie Roy · il y a
Merci Beaucoup
·
Image de AP3
AP3 · il y a
Une belle histoire, bravo c'est bien écrit et on se laisse porter !
·
Image de Marie Roy
Marie Roy · il y a
Merci pour votre commentaire !
·
Image de Thara
Thara · il y a
Une belle histoire d'amour a sens unique, et qui ne laisse pas indifférent !
·
Image de Marie Roy
Marie Roy · il y a
Et oui... En amour, comme dans le reste, rien n'est simple !!!
·

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème