Ceci est mon sang

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En compétition

Lire, écrire et parcourir le monde. Ecrire court pour alterner les plaisirs, pour se défaire de l'inutile. En voyage, écrire au lieu de photographier. A chacun sa passion. Ecrire pour se souveni  [+]

Image de Été 2020

C’est la nuit. Un voile recouvre mes yeux. Rien à faire, c’est l’âge, trop tard pour opérer. Trop tard pour beaucoup de choses.
J’entends claquer la porte du garage. Suzanne va faire les courses. J’ai une demi-heure devant moi. Elle n’aime pas me laisser seul, elle va se presser, elle qui aime prendre son temps.
— Michel, j’y vais, je serai vite de retour.
Je pourrais me lever, marcher le long du couloir jusqu’au petit bureau, allumer l’ordinateur, si elle ne l’a pas encore changé de place, et puis quoi ? Constater une fois de plus que je ne peux plus écrire, même avec un clavier aux touches géantes, je ne peux plus, mon cerveau s’éteint avec mes yeux.
Je me lève et me dirige vers le garage en passant par la cuisine. J’ouvre le placard pour saisir un verre ballon par le pied, sans un tâtonnement, sans même un tintement. Et maintenant, attention à la marche. Trois pas en avant, deux pas sur le côté, le cubi de cinq litres est là, posé sur l’étagère. Je place le verre sous le petit robinet. De l’autre main, je presse le bouton et je compte cinq secondes. Stop. Pas envie de me faire engueuler. Je bois en pensant : bois, mon grand, ceci est mon sang. Michel, j’y vais, je serai vite de retour. Je sais ce que tu penses, Suzanne, soixante ans de mariage, ma petite vieille, tu m’es devenue transparente, ma petite pomme ridée, ma crevette. Tu oscilles entre la peur nouvelle de me retrouver tombé au sol et la manie ancienne de m’empêcher de boire, me restreindre, compter les verres et contrôler le niveau du cubi. Je ruse, tu sais mes ruses et je sais que tu sais. C’est ça, vieillir ensemble. Mais ton petit Michou a plus d’un tour dans son sac.
Un, deux, trois, quatre, cinq, le vin réchauffe mon sang, irrigue mon cerveau, inonde les petits vaisseaux qui m’emportent au pays de l’enfance, toutes voiles gonflées. L’aîné de cinq, promis à la sacristie, les autres à la ferme, à Noël une orange devant la crèche et tous les jours la promesse du Paradis. Les curés m’en ont fait baver, mais j’ai échappé à la glaise. Appris le latin pour dire la messe. Enfants de chœur on se sifflait le vin pendant que l’abbé avait le dos tourné.
Allez, encore un petit. Un, deux, trois, quatre, cinq. Merde, le téléphone. Cul sec. Demi-tour, toute, attention à la marche. Encore trois pas, j’y suis, l’appareil est dans l’entrée maintenant, plus besoin de monter l’escalier. N’empêche, je suis essoufflé. Je pose mon verre sur la tablette, mon « allo » a des relents d’outre-tombe.
— C’est René, comment va ma grenouille de bénitier ?
Ma réponse fuse comme une claque sur la cuisse.
— Et toi, vieux bouffeur de curé, tu te pointes quand ?
— Demain matin comme prévu, si le diable ne m’emporte pas cette nuit.
— Ne blasphème pas, mécréant !
En entendant mon vieux copain, le sourire me vient, et l’envie de trinquer avec lui. En présence de René, Suzanne baisse la garde, on a bien le droit de boire un coup avec un vieux copain quand même. Mais ça, ce sera pour demain, avec une bonne discussion en perspective, sur notre sujet favori.
— Dis voir René, tu me rapporteras mon Saint Augustin ? Tu l’as lu au moins ?
Je l’entends se marrer dans sa barbe.
— Bien sûr, me prends pas pour un ignare. J’ai bien aimé ses frasques de jeunesse, mais après sa conversion, qu’est-ce qu’il est devenu chiant !
— T’as tort, René, s’il s’était pas converti il aurait continué à faire la bringue et il aurait pas écrit une ligne, avoue que ça aurait été dommage.
— En parlant d’écrire, tu en es où de ton manuscrit ?
— Ben… comme Augustin avant sa conversion.
René s’étrangle de rire, ça me contrarie. Je précise :
— Et puis, comme tu le sais, j’y vois pratiquement plus.
Évidemment il ne se laisse pas glisser sur la pente gluante de la pitié. Une seconde de silence, pas plus, avant qu’il réponde :
— Enregistre-toi, mon vieux, si on veut on peut. Demande au bon Dieu qu’il te dicte un ou deux chapitres pour relancer la machine.
Avec René c’est toujours le même jeu : contradiction et guerre de religion. La sienne c’est l’athéisme, même s’il proteste :
— Je suis pas athée, Michel, je suis agnostique, combien de fois faudra-t-il te le dire ?
— C’est du pareil au même René !
Je m’emporte, ça fait du bien, frappe du poing sur la tablette devant moi, heurte le verre qui éclate sur le carrelage.
— Merde !
Au bout du fil, René s’affole.
— Qu’est-ce qui se passe Michel ? Michel ?
Je le rassure :
— T’inquiète pas, un geste maladroit, un vase qui est tombé, je dois te laisser. Mais tu perds rien pour attendre, mon larron !
— Compte sur moi, prophète de mes deux !
J’arrive à raccrocher le combiné sans encombre, mais pour le verre c’est une autre affaire. Bien obligé de m’agenouiller en m’appuyant au mur. Pourvu que Suzanne ne me trouve pas à croupetons en train de balayer les morceaux avec mon mouchoir.
Je rampe jusqu’aux toilettes, jette le mouchoir noué dans la cuvette. Je tire la chasse, ça fait gling gling dans le tuyau. Je peux respirer un bon coup avant de me relever en me tenant à la barre. Finalement c’était une bonne idée cet accessoire de handicapé.
Juste le temps de rejoindre le salon et la voilà, j’entends son pas de petite souris qui couine déjà, dévorée par l’angoisse.
— Michel, tu es là ?
À bout de souffle, je ne réponds pas. Elle entre par le garage. Si j’ai laissé des débris de verre dans l’entrée elle ne les verra pas. Pas tout de suite. Avachi sur le canapé, je ferme les yeux pour cacher ma faute et attirer sa bienveillance. Les lèvres bien serrées pour retenir les effluves du vin rouge qui me tapisse le gosier. Le petit Jésus en culotte de velours. Quand Suzanne me surprend à trinquer avec le cubi, elle a un humour de sushi, sa bienveillance se mue en veillance tout court et elle me colle aux basques pour m’empêcher de dépasser la dose prescrite, soit vingt-cinq centilitres par repas, une misère. Ça l’occupe et pauvre de moi, je dois attendre que le congélateur soit vide avant qu’elle sorte pour le remplir et me laisse avec Bacchus. Je souris : Santé, mon petit satyre !
**

— Comment elle va, Suzanne ? demande René en se servant un troisième verre, je la trouve fatiguée.
Un fumet délicieux me chatouille les narines. Ma douce et coriace est dans la cuisine, elle sort le rôti du four.
— Suzanne ? Elle se porte à vermeil, comme d’habitude, mais elle se fait toujours un sang de poulpe.
Sur ce, je m’en jette encore un petit à travers le gosier.
— Tu bois sec, fait René.
Je parie qu’il est en train de hérisser ses gros sourcils.
— J’en profite que t’es là, elle croira que c’est toi qui picoles, je lui dirai dès que tu auras la tronche tournée : qu’est-ce qu’il picole René, il a les joues en feu de joie !
Je m’étrangle de rire devant mon pote qui reste de brique.
— Tu bois trop, répète-t-il d’un ton de sérac prêt à me tomber dessus.
Mon sang entre en fermentation, je sens une colère rouge monter en flèche. Il ne va pas s’y mettre lui aussi ! J’ai assez de Suzanne sur le dos. Je hausse la voix.
— Ah non, pas toi ! Ne me dis pas que tu as le vin anxieux !
Évidemment, Suzanne rapplique en vitesse, rameutée par le bruit, chargée du rôti mal ficelé, les mains tremblantes.
— Tu as besoin d’aide, Suzie ? demande René à retardement.
Suzanne dépose le plat sur la table, déglutit, et bien sûr refuse l’aide proposée. Moi ça fait longtemps que j’essaye même plus, pas seulement à cause de mes yeux, mais parce que Suzanne tient à tout faire elle-même. La cuisine c’est son royaume. Le jour où elle y acceptera un mâle encombrant, ses doigts tordus par l’arthrose, semblables aux serres d’un vieux hibou, lâcheront le plat au sortir du four, l’allumette lui brûlera le peu de cheveux qui lui restent, l’eau qu’elle ajoute à mon vin giclera à côté de la carafe et elle devra abdiquer. La mairie nous enverra quelqu’un pour préparer nos repas, il paraît qu’on y a droit, mais pour Suzanne le devoir passe avant le droit.
— Bon, dit René en se rasseyant, donne-moi ce couteau, je vais couper le rôti.
Je me lève.
— Moi je vais passer aux toilettes avant d’attaquer. Y a des pommes de terre avec ?
J’entends Suzanne sourire.
— Bien sûr qu’il y a des pommes de terre, un rôti sans pommes de terre, ce serait un crime !
Elle ne propose pas de m’accompagner. Elle a bien appris sa leçon.
**
On me descend de la croix. Je glisse au fond d’une crypte engloutie sous la mer. Rouge la mer. Comme Moïse je fends les eaux, foulant aux pieds des coquilles Saint-Jacques. Et je vois. Je vois un corail ardent brandi par une procession d’anges aux ailes diaphanes. Leurs auréoles éclairent la crypte d’une lueur diffuse, mais le corail, lui, tel un lustre à Versailles, illumine la scène. Mon ange gardien s’avance. Je le reconnais car il a le visage de Suzanne à vingt ans, joufflu et velouté. Mon ange gardien est une ange, cela ne m’étonne pas. Elle retire les clous de mes mains et me tend un calice. Je bois. Un Saint-Emilion Premier cru classé. Le petit Jésus ne s’est pas foutu de moi. Le Paradis m’ouvre ses portes. Puis le silence de la mer est rompu par des voix.
— Michel, Michel, répond-moi !
J’ouvre un œil. La figure floue de Suzanne est penchée sur moi.
— Il est vivant, René, Dieu soit loué il est vivant !
J’articule des mots sans savoir s’ils franchissent la barrière de mes lèvres.
— Qu’est-ce que je fous là ?
Je suis recroquevillé comme un fœtus sur le carrelage de l’entrée. J’entends la voix de René.
— Tu as fait un malaise en sortant des toilettes. Je t’ai mis en position latérale de sécurité.
Je ne comprends rien à ce qu’il me dit. Suzanne, René, en génuflexion devant moi, Sainte Marie pleine de grâce que m’est-il arrivé ? Je bafouille en tendant les bras.
— Les stigmates… Les stigmates…
— Stigmates mon cul, dit René, tu t’es blessé aux mains, un éclat de verre qui traînait par terre.
— Suzanne, où est Suzanne ?
René me soulève le torse.
— Ben mon vieux, tu nous as fait peur, tu sais !
Derrière le voile de mes yeux, j’aperçois un ballon de rouge.
— Tiens, dit Suzanne, bois un petit coup pour te remettre.

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Image de J. Pippolin
J. Pippolin · il y a
Du rythme, des dialogues mordants, des images bien trouvées : une nouvelle qui se lit d'une traite.
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Lyne Fontana · il y a
Vif et bien mené
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Ginette Flora Amouma · il y a
La difficulté de prendre conscience que la vieillesse nous guette à tous les pas et les tournants !
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Tnomreg Germont · il y a
Belle écriture
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Emma A · il y a
J'aime beaucoup. Le sujet mais aussi le style. Pas de fioritures. Juste un ton incisif et imagé.

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