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ce qui reste

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Tito

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-Je suis noire, femme, et journaliste, et j’ai atteint l’âge de trente-six ans. Plus rien ne peut m’arrêter.

Le responsable du trafic fluvial fixa les cheveux bouclés qui descendaient jusqu’aux épaules, le nez volontaire et étalé qui brisait la finesse du visage, le pantalon qui soulignait les courbes sans entraver les mouvements, et reprit le comptage de ses billets que son interlocutrice avait interrompu.

-Je vous ai prévenue que personne n’était revenu de cette île. Maintenant, aucune loi n’interdit de s’y rendre. Bon courage pour trouver quelqu’un qui vous y conduise.

 

Viviane n’avait jamais été violée. Viviane n’avait jamais couché pour obtenir quelque chose. Ces affirmations étaient trop peu nuancées. Mais il lui était arrivée de n’être pas totalement consentante ou un peu pompette ; et elle avait déjà choisi un décolleté plongeant le jour ou elle voulait obtenir une information, et elle n’avait manqué aucune occasion de croiser ses jambes avec sa minijupe plus courte que la normale s’il y avait un article à la clef. Elle ne voyait pas de raison, une fois qu’elle avait assumé les inconvénients d’être une femme, d’en refuser les armes.

Viviane repéra un peu plus loin sur la rive un homme musclé, bedonnant et d’une cinquantaine d’années avec une barque ; l’homme accepta de la conduire à l’île, s’arrêtant souvent de ramer pour reprendre son souffle et passer un doigt dans le pantalon de sa passagère. Viviane alors luttait contre la crispation de sa main, le figement de son sourire, et essayait de respirer au rythme des vagues auxquelles elle raccrochait son regard et ses pensées. Elle contemplait l’île qui se rapprochait avec les mêmes yeux qui en avaient déjà trop vu que quand elle était arrivée, vingt-cinq ans plus tôt, en Amérique. Ses parents l’avaient envoyée dans un pensionnat pour qu’elle puisse faire ses études dans un pays libre et avoir autant de chances dans la vie que les autres. Le directeur du pensionnat était persuadé que l’intelligence était réservée aux petites filles blondes aux pères influents. Il avait le même visage bouffi par la bonne chère et la conscience élastique que son passeur. Passeur qui se concentra uniquement sur  sa manœuvre à l’approche des rochers de la côte, lui laissa à peine le temps de poser le pied sur le rivage et fit rame arrière de toute sa puissance, sans penser à lui caresser une fois de plus les seins.

 

Le soleil adoucissait sans brûler le sol de l’île, qui, dès la plage, était pavé. Viviane longea un peu la côte, et, partout où son regard se posait, des rues étroites, dallées de rectangles réguliers et en pente montaient de façon concentrique de la mer vers le centre des terres, où se dressait une forteresse touchant les nuages.

 

Ce fut la direction que prit la journaliste. Après les premiers mètres apparurent des maisons à toit de chaume et à un seul étage. En arrivant sur le sol américain, Viviane voulait devenir une grande dame pour honorer ses parents qui avaient tout donner afin de l’envoyer vers l’avenir ; en arrivant au pensionnat, Viviane voulait devenir une dame, pour montrer au directeur que les noires étaient capables d’autre chose que d’apporter le café et la jouissance. Elle avait passé beaucoup de temps à la bibliothèque. Tout ce qu’elle voyait correspondait aux gravures du Moyen-Âge européen, et elle fut à peine surprise en croisant des carrioles et des femmes vêtues de bonnets et de tabliers. Ce qui détonnait en revanche était la couleur des vêtements des habitants.

 

Ils étaient vêtus de la même teinte des pieds à la tête. Certains portaient du vert, d’autres de l’orange, d’autres du violet. Les vêtements étaient variés ; les coloris ne l’étaient pas.

La première fois que Viviane avait adressé la parole à un inconnu, c’était sur le bateau qui l’emmenait en Amérique, parce qu’elle avait faim. Une gifle lui avait répondu. La deuxième, c’était pour demander le chemin du pensionnat, on lui avait craché dessus. Elle avait été moins blessée que ses collègues devant le mépris des gens qu’elle abordait en annonçant qu’elle était journaliste. Elle se dirigea vers un homme habillé de vert qui abreuvait son cheval ; elle avait arrêté de croire à la sympathie des personnes du même sexe.

-Bonjour, Viviane Neskie, journaliste pour le New York Paper, je voudrais vous poser quelques questions…

Quand elle avait décliné son identité au sortir de l’école de journalisme, elle s’était sentie surexcitée, importante, missionnée. Répéter son titre quinze fois par jour, ne pouvoir éviter que l’arc-en-ciel de l’iris de son interlocuteur passe de la méfiance de la personne abordée à l’agacement, voire au mépris du chasseur de saletés, l’avaient presque conduite à détester son nom.

Il n’y eut rien dans les yeux de l’homme en vert. Il tourna la tête et caressa son cheval.

 

Viviane continua son chemin. Elle croisa un enfant en vert qui courait et faillit la renverser, une femme en tablier vert qui regardait droit devant elle.

 

Viviane se demandait si elle était devenue invisible quand une femme en violet se précipita sur elle et lui tendit une fleur.

-Est-ce que je peux vous aider ? Peut-être avez-vous soif ou faim ?

Un homme en violet qui passait entendit le dernier mot et lui offrit un gâteau. La spontanéité du geste fit resurgir en elle la petite fille qui n’avait pas trouvé d’amies au pensionnat et elle dut lutter contre une larme.

-Merci, je… je suis nouvelle ici, et je voudrais me repérer un peu…

-Mon frère pourra alors mieux vous répondre que moi.

Et il montra du doigt un homme derrière lui qui lui était identique en tout, excepté pour ses habits orange.

-Je voudrais en savoir plus sur votre île, votre communauté, la forteresse qu’on aperçoit là-haut…

La voix de l’homme en orange était posée, son débit régulier.

-Notre île était déserte jusqu’à il y a trois ans. Puis elle a rassemblé tous ceux qui sont arrivés par accident ou volonté. Nous vivons du produit de notre terre et en parfaite harmonie avec nous-mêmes et la nature. Nous sommes aujourd’hui neuf mille habitants, notre nombre augmente sans cesse mais de façon régulée.

Viviane passa quelques heures avec les habitants orange et violets, les verts l’ignorant toujours ; mais ses questions dépassèrent bientôt les réponses qu’on lui fournissait, et elle avait l’impression de chercher la solution d’une équation à plusieurs inconnues avec des enfants ravis de savoir compter jusqu’à dix. La forteresse seule serait à la hauteur. Les habitants violets se montrèrent tristes quand elle les quitta.

 

Plus Viviane s’élevait vers la forteresse, moins elle rencontrait d’êtres humains. À partir d’un moment, le chemin cessa d’être goudronné. Vers la fin, il disparut.

La pente ne cessait de monter, Viviane fit davantage d’efforts pour conserver le même pas que depuis son arrivée sur l’île, prévoyant le cas où elle serait observée. Depuis l’enfance, elle avait dû sourire quand on lui faisait mal, et sauter plus haut que les plus grands parce qu’on avait sournoisement monté la barre avant son passage. Elle ne montra aucune marque de soulagement quand elle parvint au sommet.

 

La forteresse n’avait pas de porte. Elle n’était défendue ni par des douves ni par un pont-levis, mais ses murailles, taillées dans des rochers, formaient un cercle uniforme jusqu’aux créneaux. Viviane s’assura que les prises de main étaient bonnes et commença l’escalade. Elle avait tenté de fuir le pensionnat la deuxième nuit. Un pensionnat où, quand ses camarades cassaient leurs lacets, elles jetaient leurs chaussures. Un pensionnat où pouvoir rimait avec savoir mais non l’inverse. Un pensionnat où le noir était la peinture qui rendait invisible.

Elle avait glissé, s’était tordu la cheville, avait pleuré. Toutes les lumières s’étaient allumées. Le directeur l’avait conduite dans son bureau.

-Qu’est-ce que diront tes parents quand ils sauront qu’ils ont tout sacrifié pour que tu viennes ici, et que tu n’as rien eu de plus pressé que d’en partir ? Au prix de ta santé ?

Elle avait décidé qu’elle ne pleurerait plus pour éviter d’avertir ses ennemis. Et qu’elle ne glisserait plus pour éviter de pleurer.

 

Les murailles constituaient un cercle étroit autour d’un bâtiment beaucoup plus bas de craie blanche conique, avec une porte sur sa face est. Viviane désescalada, épreuve moins effrayante mais plus difficile. Elle régula son souffle, ses muscles, son impatience, et la porte du bâtiment s’ouvrir lorsqu’elle la poussa.

Elle se trouvait dans un étage quasiment vide, du centre duquel quatre étages supérieurs étaient visibles, avec des coursives extérieures et des cellules en forme de cubes vitrés. Des cris de douleur parvenaient de ces cellules, à intervalles réguliers, sans qu’elle puisse y distinguer autre chose que des ombres. Viviane ouvrit la seule porte de l’immense espace, espérant tomber sur un escalier. C’était un enchevêtrement de couloirs qui s’enfonçaient dans le sol, comme happés par la pesanteur. La porte se referma, il n’y avait pas de poignée du côté intérieur.

Aucune sonnerie intolérable pour les oreilles ne se déclencha ; mais les lumières des couloirs se mirent à clignoter, passant du bleu au rouge, du jaune au vert, avec une rapidité affolante. Sans pouvoir se contrôler, Viviane se mit à courir.

À un tournant, elle prit à gauche, bondit sur une porte qui la mena à un autre couloir, se précipita dans un escalier qui montait, sortit au troisième palier, ouvrit une porte sur sa gauche et tourna dans un couloir à droite, pour semer un poursuivant invisible qui ne devait pas la rattraper. La bande de blancs du quartier qui la pourchassait après chaque séance de sport tardive entre le gymnase et le pensionnat lui avait donné des cauchemars pendant des années, qui ne s’étaient pas totalement arrêtés après son entrée à l’université et ses premiers succès ; c’était toujours dans le couloir de droite qu’elle finissait par heurter un mur et que celui qui lui voulait du mal la rattrapait. Ce fut dans le couloir de droite qu’elle entendit des pas, aussi lents et mesurés que les siens étaient paniqués, et qui pourtant se rapprochaient ; ce fut dans le couloir de droite qu’elle heurta un mur et ne trouva plus aucune issue pendant que le claquement des talons sur le carrelage devenait plus fort.

Elle vit en premier sa blouse orange, en deuxième ses lunettes aux verres épais comme des loupes dressées sur sa tête, en troisième ses cheveux lisses, fins et noirs qui atteignaient ses chevilles. Il n’avait pas l’air spécialement fort. Le directeur de son pensionnat aussi semblait respectable. Le professeur brandit un appareil quand elle se jeta sur lui et une décharge électrique la repoussa contre le mur.

Viviane était décidée à rester digne jusqu’au bout. Elle dissimula dans son dos ses mains dont elle ne pouvait arrêter le tremblement, se mordit les lèvres pour ne pas pleurer, et fixa l’homme avec ses yeux qu’elle avait travaillés pour être aussi durs, aussi menaçants, aussi vides qu’un canon de revolver. L’homme ouvrit la bouche, ouvrit les mains, l’air ironiquement surpris.

-Que craignez-vous, madame ? Je n’ai rien à cacher, au contraire. Je suis ravi de pouvoir exposer mes travaux à quelqu’un. Je vous fais visiter ?

Viviane se redressa, tenta de dissimuler l’amertume de son sourire.

-Je suis venue ici pour cela.

-Permettez-moi de vous précéder.

 

Le professeur la conduisit dans un bureau sans fenêtre rempli de dossiers, de calculs, de radios de cerveaux.

-Le principe, objectif et résultat de mes travaux est extrêmement simple. La personnalité n’existe pas. Pourquoi accorde-t-on autant de valeur à la vie humaine ? Parce qu’on croit chaque individu unique. Une légende, véhiculée depuis des siècles par des faibles, prétend que chacun a un caractère en naissant, qui s’affirme au fur et à mesure de son histoire, et qui ferme à sa mort un livre qui ne ressemble à aucun autre. Moi, je prouve le contraire.

Toutes les craintes de Viviane s’étaient effacées devant l’envie de savoir et la volonté de transmettre. Elle avait choisi le journalisme car elle aurait eu mauvaise conscience à mener une vie normale, elle voulait se dévouer pour rembourser sa dette à ses parents, elle trouvait naturel de passer son temps dans l’inconfort, le danger, la peur, pour ressentir ne serait-ce qu’un peu ce qu’ils avaient vécu tous les jours. Elle ne savait pas ce qu’ils étaient devenus ; mais le monde saurait ce qu’elle avait découvert.

-Il n’existe que trois grands types de traits de caractère. L’intellectuel, l’empathique et le bestial. Je les ai représentés par des couleurs. L’intellectuel, en orange, est réfléchi, curieux, il montre des aptitudes pour tout ce qui est abstrait. L’empathique, en violet, est doux, sociable, serviable, et sert de liant à la communauté. Et le physique, en vert, est la force brute sans laquelle les deux autres seraient morts avant d’avoir eu le temps de s’exprimer. Vous me direz que je ne fais que reproduire d’antiques théories comme celle des humeurs d’Aristote, que dans les travaux des psychologues d’aujourd’hui, si on retient six, ou huit, ou dix grands types, on dit infini le nombre de variantes, et que je n’affirme là rien de nouveau. Sauf que moi, je montre que ces types ne sont déterminés ni par les gènes ni par l’histoire. Moi, je les créée à ma convenance. Venez, je vais vous montrer.

 

Ils sortirent du bureau, le savant fit prendre à Viviane un ascenseur qui les monta à ce qui était le premier étage qu’elle avait aperçu en entrant. Le couloir, le plafond, les portes étaient peints en vert. Dans chaque cellule, des appareils de musculation, des fleurs, des livres. Dans chaque cellule, un être humain, enfant, femme, jeune homme, ou vieillard. Dans chaque cellule, un électrochoc, un hurlement de douleur quand le sujet préférait les objets qui ne correspondaient pas à la couleur de la section.

-Les parents, en extase devant leurs bébés, prétendent que dès les premiers mois ils notent des dispositions chez les uns ou les autres, vous diront que l’un est plus calme, que l’autre n’aime pas jouer…

Viviane avait sorti son carnet et notait frénétiquement, de façon illisible. Elle faisait tout goulûment, manger, dormir, parce qu’elle savait qu’elle pouvait être interrompue n’importe quand.

-Les sociologues vous parleront de différence des sexes, vous raconteront que les empathiques sont plutôt des filles et les physiques des garçons.

Viviane sortit ostensiblement son appareil photo, guettant une réaction violente du professeur, mais le savant ne daigna pas interrompre son discours.

-Quant à l’amour, rien de plus prévisible. Les hommes physiques aiment les femmes empathiques, les hommes empathiques choisissent les femmes intellectuelles, et les hommes intellectuels se marient avec les femmes physiques. Et voilà les plus grands mystères humains, non seulement expliqués, mais programmés.

Viviane photographia un enfant qui pleurait. Le flash, qu’il associa à l’électricité qui le torturait, lui arracha un hurlement de panique. Le savant sourit, prit le bras de Viviane et l’entraîna vers l’ascenseur.

-Un autre préjugé s’est révélé faux. Pensez-vous que les bébés soient plus malléables que ceux qui ont vécu ? Croyez-vous que les souvenirs, les expériences arment mieux contre le dressage ? Ce n’est absolument pas le cas. Je fais subir le même protocole à tous les âges qui me parviennent, et j’obtiens le même résultat dans un temps sensiblement égal. J’irai même jusqu’à dire que plus le sujet est intelligent, plus c’est rapide, car plus vite il comprend son intérêt. Pouvais-je étendre mes théories aux animaux ? C’est évidemment une question que je me suis posée. Je n’ai rien obtenu de ceux au cerveau inférieur, comme les reptiles ; en revanche, chez les chiens ou les singes, les comportements attendus apparaissent, après évidemment une simplification et un traitement beaucoup plus long.

 

L’étage suivant était de couleur orange. Les mêmes cellules, les mêmes objets, les mêmes punitions, les mêmes victimes.

Un cri immobilisa Viviane. C’était un cri de douleur ; mais pas uniquement. Il y avait dedans du soulagement, de la reconnaissance…

Il s’agissait d’un homme d’une vingtaine d’années. Il venait de toucher le ballon de football qui était à côté de lui, en négligeant les livres, et son visage était couvert d’une expression de honte et de culpabilité qui fit mal à Viviane.

-Ah, un footballeur professionnel… j’en ferai un intellectuel pur.

Le miroir de sa figure quand elle avait comparut devant le directeur, après sa tentative de fuite.

Il faisait nuit, la lumière jaune dans le bureau avait la même intensité malade que celle du couloir.

Elle avait trahi les espoirs de ses parents. Elle avait gâché leur sacrifice. Elle avait dénaturé le fardeau de ses ancêtres.

Elle s’était recroquevillée sous les reproches, elle avait suffoqué sous la culpabilité, et elle avait accueilli avec gratitude les brûlures de sa peau sous les coups, les caresses qu’elle ne distinguait pas les uns des autres. Plus fort. La punition était méritée. Plus dur. Il fallait qu’elle expie. Oui, assez, c’était bien fait pour elle… Non, encore, elle n’en pouvait plus… Jusqu’à la limite du supportable. Jusqu’à ce cri bestial de libération au-dessus d’elle.

 

Elle revint souvent dans le bureau. Dès qu’elle avait raté un examen, répondu trop vivement à une camarade, manqué de respect à un professeur, le directeur était au courant et la convoquait. Le soir. Tard.

Il lui rappelait les attentes de ses parents. Elle s’effondrait sur la moquette. Il ôtait sa ceinture de cuir épais, son pantalon, la caressait par moments, la flagellait par d’autres. Elle gémissait, essayait de retenir ses pleurs, et à l’instant où il la traitait de « sale gamine gâtée », tout se libérait, ses sanglots, sa mauvaise conscience, la semence qui se répandait sur son visage et se mêlait à ses larmes.  A cette seconde, quand la douleur, concentrée sur un point par les coups répétés au même endroit, allait la faire exploser, quand elle ne se sentait plus qu’une onde de souffrance vive capable de traverser l’espace et le temps, elle se sentait pardonnée.

 

Elle avait toujours connu un sommeil troublé depuis qu’elle avait quitté ses parents ; les bains brûlants avant de se coucher, les tisanes, les somnifères même n’avaient eu aucun pouvoir. Les coups sur son corps étaient comme une douche très chaude, provoquant un sursaut au moment où ils étaient donnés, mais la baignant ensuite dans une sensation de bien-être tellement apaisante… Les nuits qui suivaient étaient les seules où elle parvenait à dormir d’un sommeil profond, sans conscience de ses rêves.

 

Viviane s’éloigna de la cellule avec la brutalité d’un noyé qui reprend sa respiration. Elle n’avait plus pensé à ces séances depuis des années. À ces séances qui, comme pour l’homme derrière la vitre, l’avaient modelée, avaient dicté ses choix à venir.

Quelle était la différence, finalement, entre les coups qui étaient infligés aux cobayes et ceux qu’un être humain recevait dans la vie ? Chacun était dressé, courbé, brisé, en fonction de ce qu’il avait vécu, une décharge électrique, la mort d’un proche, un ennemi acharné… Et peu importaient les gènes de départ. Et n’importaient pas les idéaux qu’on avait voulu, cru défendre. Son métier de journaliste n’était ni une décision, ni une mission, ni même une expiation. C’était le sillon qu’on avait tracé pour elle, comme on dirige un cheval dans un box plutôt qu’un autre.

 

Dans l’ascenseur, le savant se tourna vers Viviane. Ses lunettes étaient comme des yeux au-dessus de sa tête, des antennes terminées par des prunelles qui s’agitaient avec une curiosité analytique.

-Vous vous croyez unique, le résultat de votre volonté, le produit de votre histoire, l’aboutissement de votre lignée ? Vous êtes déterminée par un ensemble de coups que vous avez reçus dans la vie, qui vous ont façonnée d’une certaine façon, comme mon traitement aurait pu le faire.

Viviane ouvrit la bouche, le savant se rapprocha d’elle.

-Vous êtes femme, noire, et journaliste. Les deux premiers ne sont pas des cadeaux, pourquoi rajouter le troisième ? Besoin de vous prouver quelque chose ? Ou de vous éprouver ?

Viviane avait l’impression que les yeux du docteur étaient des loupes qui voyaient au travers de sa peau, que ses iris étaient des scalpels qui se déchiraient un accès à son cœur, à ses souvenirs. Pourquoi était-elle devenue journaliste ? La veille de la remise des diplômes, lors de sa dernière soirée au pensionnat, alors qu’elle attendait nue, frémissante, sur le divan où il la dirigeait désormais, le directeur lui avait caressé le ventre, les seins, les aisselles, avec le fouet qu’il s’était rapidement procuré. Il lui laissait savoir qu’il allait la frapper, l’empêchait de deviner où, pour qu’elle puisse trembler sans se préparer. C’était au cœur qu’il avait finalement touché.

-Quel métier pourrait bien te convenir quand je ne serai plus là ? Il te faudrait un travail inconfortable, dangereux, nécessitant quelqu’un de dévoué, mais de mauvaise presse. Tu dois pouvoir y être régulièrement humiliée. Infirmière, cela n’irait pas. Policière ? Tu aurais le soutien de tes collègues. Journaliste… Ce serait parfait. Un beau métier où l’on se bat pour rien, contre tous…

Elle ne l’avait jamais revu, n’avait aucune idée de ce qu’il était devenu, n’avait plus ressenti le besoin de ces séances. Il avait eu raison, son métier lui suffisait.

Son métier lui avait suffi. Elle était prévisible. Le directeur l’avait discernée. Cernée. Comme le maître de l’île.

Ils étaient sortis au troisième étage, l’étage violet. Viviane suivait ses pas, sa voix, sans plus rien voir ni entendre des cellules, préférant ce discours sur la réalité à la réalité elle-même.

-Pour le moment, je n’ai pour cobayes que les condamnés à mort que les différents pays m’envoient, ou les pauvres que je fais kidnapper et dont nul ne se soucie. Mais bientôt j’étendrai mon action à la terre entière, et la planète sera couverte d’êtres humains prévisibles…

Viviane fit volte-face dans un sursaut où elle mit toute la flamme qu’il lui restait.

-Et… vous ne craignez pas leur réaction quand je leur révélerai vos horreurs ?

-Les révélerez-vous ?

Et Viviane sentait dans ses muscles, sa tête, son cœur, une terrible lassitude qui noircissait ses convictions les plus ancrées. À quoi bon le combat de ses parents ? Que restait-il si les humains n’étaient que des animaux programmés ? Pourquoi risquait-elle ainsi sa vie, son confort, quand ses lecteurs n’étaient que des tas de chairs flasques malléables au gré des électrochocs ?

La voix de Viviane, qu’elle s’était appliquée dès son enfance à rendre plus dure, accentuant les r, appuyant les p, n’était plus que celle d’une petite fille qui voulait retrouver sa mère. Il ne lui restait plus qu’une chance. Son adversaire même.

-Et vous ? Ça ne vous désespère pas ?

-Bien au contraire. Encore un de ces préjugés humains, de vouloir être unique. Rien n’est plus terrifiant que l’inexplicable. Savoir que tout ce que je pense, fais, ressens est logique me rassure. Je me sens inscris dans l’univers et dans son ordre. On se moque de chaque arbre ; ce qui importe, c’est la forêt qu’ils constituent à eux tous. Je vous fais terminer la visite ?

 

L’ascenseur les conduisit au dernier étage. Ce n’était plus la volonté qui faisait tenir Viviane debout, mais une habitude de raideur qu’elle avait imposé à son corps, comme une robe qu’un cintre a longtemps portée et qui conserve le pli qui lui a été imposé alors qu’elle n’a plus rien pour la fixer.

Le dernier couloir était blanc. Il ne contenait qu’une cellule vitrée.

-Quel pourcentage de réussite croyez-vous que j’ai obtenu ? Tous mes sujets, après des temps plus ou moins longs, ont rejoint de façon parfaite la voie que je leur avais tracée. Sauf celui-ci. Il est enfermé depuis vingt ans. Je ne parviens pas à en faire un empathique total. Certains traits physiques restent ineffaçables. Après vingt fois trois cent soixante-cinq jours de traitement.

Ils s’approchèrent de la dernière cellule.

Le pas de Viviane avait repris un peu de fermeté, sa main avait retrouvé le déclencheur de son appareil photo. L’homme derrière la vitre lui tournait le dos, mais les plis de son crâne presque chauve, les rougeurs sur ses bras nus étaient ceux d’un octogénaire. Sur le côté gauche de la cage se trouvait un panier avec des fleurs ; dans sa main, un fouet, sur le sol, une poupée noire. Et, malgré l’électrochoc qu’il recevait à chaque fois, il continuait à cingler les flancs de la figurine avec une violence appliquée.

Un électrochoc plus intense que les autres le fit hurler et se rejeter en arrière, il heurta la vitre et tomba sur le dos. Son visage était crispé par la douleur, mais son regard indomptable. Un regard que Viviane avait souhaité voir fondre toute sa jeunesse. Celui du directeur de son pensionnat.

 

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