Ce que la mer nous réserve

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Eté 2017
Six mois déjà que Loïc passe son temps en enfer. C’est ce que disent les anciens quand un phare est planté dans les flots sans aucune attache avec la terre. Une pointe d’aiguille au milieu de nulle part. Le phare du Grand-Nez.
Une vie choisie, si tant est que l’on ait prise sur les ficelles du destin. Lorsque le maire a passé une annonce dans la gazette locale, Loïc était sans emploi. Quelques travaux de menuiserie de-ci de-là pour assurer l’ordinaire après une scolarité minimaliste. Avec ce drame qui n’en finissait pas de le hanter, gâchant tous ses efforts pour se maintenir à niveau dans la classe unique du village.
Le maire était menuisier au bourg. Il avait pris Loïc sous son aile et conseillé au garçon de postuler. Sa nature solitaire conviendrait à cet emploi où d’autres avaient jeté l’éponge, comme le vieux Martial, ravagé par l’alcool à force de tourner en rond dans son minaret.
Loïc allait seconder Martial. Façon de parler. On laisserait au vieil homme le temps de patienter jusqu’à la retraite. Après on verrait. Il était difficile de recruter.

La première fois qu’on a accompagné le jeune homme dans sa nouvelle demeure, ni vraiment maison ni tout à fait bateau, des picotements ont parcouru son échine à la vue de la colonne de granit blanche ceinturée de rouge qui allait devenir son antre. Pas moins d’une soixantaine de mètres au-dessus de l’océan. Un socle rocheux nappé de lichens et d’écume semblait en maintenir l’équilibre. Autour, les flots à perte de vue. Une étendue gris beige nuancée de kaki. Quelques éclaboussures d’encre dorée à l’appréciation du soleil.
Plus il approchait, plus la hauteur l’effrayait. Dans la lumière du soir, l’ombre du géant l’engloutissait tout entier. Terreur et orgueil mêlés. Un nœud au niveau de l’estomac doublé d’une fierté qui élargissait soudain ses épaules. On misait sur lui, il se pinçait pour y croire.
On l’a enfin débarqué. Il fallait compter près d’une heure pour rejoindre la terre ferme. Quand il a vu la poupe du bateau agiter les vaguelettes avant de s’éloigner – on revient dans un mois pour l’approvisionnement, si tu as besoin avant, tu appelles – Loïc a fait ses adieux à son enfance, aux souvenirs d’une jeunesse déchirée, mémoire entachée de remords et de honte.

Passé le hall de céramique du mastodonte où chacun de ses pas résonnait... Un écho religieux. Il a commencé à gravir les deux cent cinquante et une marches de l’escalier en colimaçon. Agressé par une odeur d’huile et de pétrole ajoutée à celle de hareng saur. Un remugle qui ne le quitterait plus, s’imprégnant dans le moindre recoin et le plus petit pli de sa vareuse.
La pièce de séjour. Martial somnolait, la tête posée sur la table où les reliefs du poisson se mêlaient aux traces de vin difficiles à dater. Des ronds rosâtres jusqu’au carmin du tanin. Sa barbe blanche parsemée de miettes et d’arêtes. Il ronflait bouche ouverte comme un enfant enrhumé.
Impossible de répartir les quarts dans ces conditions. Loïc était prévenu. Il ne s’en étonna qu’à demi.
Il monta jusqu’au balcon de veille, soudain saisi de vertige. Sentiment d’infini et d’éternité quand, échevelé, le souffle coupé et le ciré trop large plaqué contre sa poitrine trop étroite, il crut s’envoler. Il ne savait où poser le regard tant le mystère s’épaississait tandis que la brume s’affaissait. On ne distinguait plus la mer de cet océan de coton.
Il rentra dans la salle de contrôle. De son écriture hésitante, il écrivit sur le journal de bord :
« 22 heures. Je commence la veille. A 2 heures, Martial prendra la relève. Mer calme. Rien à signaler. »
Martial ne prit pas la relève cette nuit-là, ni aucune autre. Sa tâche essentielle était la pêche. Certains jours, c’était gala au phare lorsque les soles avaient bien voulu se laisser séduire, d’autres soirs, on ouvrait les boîtes de conserve. Loïc dormait par intermittence, dès qu’il le pouvait. Il avait craint l’ennui, emportant dans son maigre paquetage des morceaux de bois dont il espérait fabriquer quelques maquettes, navires miniatures laborieusement étirés dans les bouteilles pour le plus grand plaisir des enfants. Des bouteilles, il en avait trop – à se demander comment Martial trouvait la force et la ruse pour se les procurer – Mais du temps, il n’en avait pas. Il devrait se contenter d’esquisses dessinées à la hâte sur un vieux cahier d’écolier.
Loïc trimait. Il n’avait pas appelé la terre, ne répondant qu’aux questions techniques de première nécessité – météo, état du matériel, coefficient de marée. Il se refusait à dénigrer Martial. Six mois à tenir. La cohabitation n’était pas difficile, le vieil homme de nature calme devenait apathique sous l’effet de la boisson.

C’est au jeune homme que revenaient l’allumage et l’extinction des feux, la surveillance de l’horizon et de la visibilité. Il vérifiait chaque jour que la corne de brume était bien accrochée à la patère. Un rite proche de l’obsession. Il savait que des vies dépendaient de sa vigilance. Il en avait déjà sacrifié une. Il chassait alors les images qui encombraient son cerveau fatigué.
Lui incombait l’entretien du phare et des feux. Il testait les lampes et briquait les vitres avec de vieux journaux et de l’alcool à brûler. Luttant à l’intérieur contre l’humidité et le froid et à l’extérieur contre les agressions du sel et des mouettes.
Cette solitude à peine partagée convenait à son tempérament et le labeur ne lui faisait pas peur. Les journées étaient bien remplies. Les nuits aussi.
Il n’avait pas chômé lors de la dernière. Une tempête force 9 avait claqué le long de la colonne en érection, arrogante et altière. Le phare avait tenu plus d’un siècle, il ne le lâcherait pas, se répétait Loïc, même si le vent mugissant et cinglant semblait faire vibrer la bâtisse. Les vagues déferlaient, agressives et menaçantes, sur le granit qui en avait vu d’autres. La nature en furie voulait en découdre avec l’œuvre de l’homme mais cette fois encore, elle avait perdu, revenant à de meilleurs sentiments dans le calme du ressac.
Le lendemain les rayons réguliers éclairaient à nouveau la mer anthracite ourlée de nacre. La bête matée, maîtresse soumise, caressait le phare d’un clapot sensuel au rythme d’une valse lente.
Du haut du mirador, Loïc aperçut une forme au milieu du bal. Une ombre insolite qui blanchissait sous le halo de la lune pleine et ballottait tel un culbuto saisi par la danse de Saint-Guy.
Le jeune homme, qui vérifiait une fois encore que tout fonctionnait dans la lanterne, descendit quatre à quatre les marches glacées et ajusta ses jumelles. C’était une forme humaine qui gisait sur les restes d’une planche dont la voile abattue faseyait dans l’eau comme un linceul.
Loïc se mit à trembler au souvenir de ce jour funeste. Son frère Lionel et lui-même sur un voilier de fortune, les éclats joyeux des enfants d’abord puis les piaulements des albatros rivalisant avec les pleurs des goélands, les reflets facétieux du soleil, le rire de Lionel encore puis son cri. Déchirant l’air de son timbre enfantin. Ce n’était pas une mouette, pas plus l’albatros ou le goéland. C’était son petit frère qui se noyait. Le gilet jaune délavé de Lionel narguait Loïc au fond de l’embarcation. Insouciance de l’enfance, mépris du danger. La roulette russe de la vie. La mort avait gagné.
Le décès de Lionel tua leur mère. Un chagrin si ravageur qu’elle ne survécut pas plus de quinze jours à son fils. Après la double tragédie, le père décida de leur déménagement. Il n’adressa plus jamais la parole à Loïc et sombra dans une lente descente vers des enfers avinés.
Loïc ne sent pas couler ses larmes salées par les embruns. La vue de l’homme en détresse le pousse à dénouer le filin du canot de survie. C’est Lionel qu’il aperçoit. Il lui tend la main et cette fois Loïc ne la lâchera pas. Il abandonne le phare, oubliant sa mission. Saute dans le canot et cabote vers le naufragé. Le courant est fort, c’est marée montante. Il s’arc-boute contre le vent qui se remet à souffler. S’approche de ce qui ressemble à un radeau... L’homme exsangue respire. Un miracle après la tempête de la veille.
Les deux hommes arrimés l’un à l’autre luttent contre les éléments, glissent et se rattrapent. Corps alourdis de mer et gonflés de peur. Mais pantins animés par le souffle de la vie. Une osmose d’os et de chair bien décidée à l’emporter sur l’ennemi.
Martial a vu la scène. Par bonheur, il est à jeun.
Il appelle les secours.
— Allô, je suis de quart, venez vite, un accident à Grand-Nez, c’est urgent...
Lorsque Loïc dépose le naufragé au bas de la colonne, les secouristes sont arrivés et prennent le relais.
Les rescapés se requinquent d’une soupe fumante. Emmitouflés sous les couvertures d’or et d’argent scintillant de mille feux.
Martial, barbe et cheveux en bataille, se pavane en héros.
— Bonne retraite, Martial, sauver deux vies le même jour, quelle belle fin de carrière !
Loïc remonte vérifier la lanterne. Un sourire aux lèvres.

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Clément Dousset · il y a
Histoire prenante, peinture forte et superbe des paysages marins.
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Barb Ara · il y a
Est-ce parce que je vis en Bretagne que je me sens transportée ? On se laisse bercer par le flot de votre écrit, mon vote ! Puis-je vous inviter à découvrir ma nouvelle en compétition pour la finale automne ? http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-descente-7 merci !
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Sophie Copinne · il y a
Emportée par cette histoire.
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Chantal Sourire · il y a
Emportée par les flots ?...
Merci, Sofifee !

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Fred Panassac · il y a
Un récit superbement mené qui laisse entrevoir un espoir pour un homme ravagé par le souvenir d'une tragédie. Très beau.
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Fred, tes compliments me touchent !
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Minibulle Minibulle · il y a
Joli texte où j'ai été transportée dans cette mer déchaînée. J'aime bien votre pseudo "Sourire" qui donne la pêche pour la journée. Merci.
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Yann Suerte · il y a
Très beau texte... Superbe. Si vos pas vous y mènent, je vous invite à visiter mon "atelier". Belle journée
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ChristineMourguet · il y a
Très jolie nouvelle, pleine d'espoir.
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Christine !
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Jean Calbrix · il y a
Merci, sourire, de nous avoir fait partager la rude vie de gardien de phare et de nous avoir mené vers ce happy end qui aurait pu être une tragédie ! Vous avez mon vote.
J'ai un sonnet en compétition été avec de bons retours de lecture : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/tarak si cela vous tente !

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Noellia Lawren · il y a
voici une belle envolée, belle histoire, on se laisse porter au gré du vent ... je vote avec plaisir, bonne chance
si le cœur vous en dit , je vous invite à découvrir mon poème en concours automnal "lettre à SACHA" bien à vous

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Mathieu Kissa · il y a
Bravo pour le style, l'atmosphère, et merci pour le bol d'air du large ! + vote.
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Mathieu !

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