Ce n'est pas Dieu que nous vénérons ici

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Un quart de siècle, banlieue de Varsovie  [+]

Les souvenirs d’enfance jonchaient le sol comme de vulgaires détritus. Un bilboquet par ici, quelques ardoises par là, même un cheval à bascule sur lequel j’avais passé des après-midi entières. Pour la cinquième fois, la maison de notre grand-mère - décédée il y a plusieurs années déjà – venait d’être cambriolée.
Comme les fois précédentes, un étrange sentiment s’emparait de nos corps. Ma sœur prenait ma main dans la sienne alors que nous remontions le vieux sentier de graviers. Comme les fois précédentes, la porte fracturée nous accueillait d’un air triste, désolé et presque coupable.
À l’intérieur, les rares objets qui avaient survécu aux cambriolages précédents étaient éparpillés dans les différentes pièces. Des inconnus étaient venus piocher dans notre passé.

Il s’agissait, en général, de quelques jeunes des villages alentour. Ils venaient y exprimer leur haine et parfois leur joie. Ça aurait fait plaisir à notre grand-mère, répétait ma soeur, elle qui avait toujours considéré cette immense demeure trop vide et silencieuse. Il faut dire que notre grand-père était un fantôme. Il était cette ombre sur l’arbre généalogique. Cette branche détruite ou plutôt sciée, à laquelle personne ne prêtait jamais vraiment attention. Pourtant, c’était bien lui qui était entré en possession de cette propriété, quelques années après la guerre.
Dans le jardin, je rassemblais les meubles éventrés ou incendiés. Ma sœur s’occupait du rangement. J’habitais dans un immeuble, avec vue sur d’autres immeubles. Ces quelques heures passées entre les oliviers, les micocouliers et autres bouquets de lavande n’étaient pas déplaisantes.
Cela faisait plus d’un an que je n’avais pas visité le Sud, et c’était aussi l’occasion de prendre soin de l’immense terrain qui courait autour de la propriété. J’en ai profité pour déblayer l’entrée du sentier où des feuilles mortes de l’hiver dernier étaient encore entassés. J’en ai profité pour arroser la terre lorsqu’elle revêlait la présence de la sécheresse locale, et j’ai fini par réparer l’une des clôtures qui longeait les pins parasols.
En fin d’après-midi, ma sœur m’a appelé pour m’offrir une visite de la maison. Elle avait fait un travail extraordinaire, comme toujours. Et pourtant, en dépit de ses efforts, et des miens, un constat terrible s’offrait à nous.
Nous avions passé trop de temps en dehors de notre royaume. Il nous était étranger. Il nous autorisait à rentrer, mais nous privait de ce sentiment de protection, qu’il avait pourtant su entretenir pendant de longues années.
Ma sœur habitait à la frontière belge, je travaillais moi-même à Lille, il était difficile pour nous d’entretenir cet endroit. Et puis les lierres grimpaient à une vitesse provocante - quelques semaines seulement après l’un de nos passages, la bâtisse retrouvait son côté sauvage, propice au cambriolage.

Pour récompenser nos efforts, nous avions l’habitude de clôturer la journée par un feu de jardin. Nous observions, parfois en silence, les témoins de notre enfance rejoindre nos aïeux. D’une certaine façon, ces cambriolages nous permettaient de nous retrouver – et nous avions appris à les transformer en quelque chose de presque positif : quelques verres de vin, une demi-douzaine de brochettes, et des souvenirs par centaines, que nous ressassions sous la vigilance d’un ciel étoilé et immobile.
Je me rappelle encore les derniers rayons de soleil qui traversaient la véranda et illuminaient – de l’autre côté du jardin - la vieille cabane. Comme un habile jeu de lumière, qui mettait en évidence un détail oublié.
- Et la cabane ? m’a demandé ma sœur en suivant mon regard.
Je lui ai assuré que le cadenas avait résisté aux intrus. La vérité était que je n’osais pas vraiment en approcher.
- Attends, ne me dis pas que tu as peur que grand-mère ne vienne te punir pendant ton sommeil.
J’ai fait mine de ne pas comprendre. Cette remise constituait le jardin secret de notre grand-père. Notre grand-mère nous avait toujours interdit de nous en approcher. Et c’est d’ailleurs à cet instant que j’ai réalisé que nous n’avions même pas la clef.
- Y a peut-être du pinard qui vaut mieux que ton Listel ! s’est amusée ma sœur.
En l’observant s’éloigner, je lui ai suggéré de faire attention aux fantômes, ce à quoi elle a répondu par un élégant doigt d’honneur.

Je l’ai vu disparaitre derrière la cabine, et c’est à cet instant qu’un ronflement a attiré mon attention. Un moteur approchait, quelque part, sur le sentier. Je me suis retourné en direction du grand portail. Je m’attendais à voir un véhicule de police ou même un camion de pompier, sans doute alerté par notre feux de jardin.
À la place, une berline noire aux vitres teintées venait d’apparaitre. La pénombre commençait à tomber et il m’était impossible de détailler le conducteur ou ses éventuels passagers. Je me suis approché, intrigué, et la voiture a fait demi-tour.
- Ça va ?
Sans me laisser répondre, ma sœur a fait apparaitre une bouteille de vin rouge dont l’étiquette était recouverte d’une épaisse couche de poussière.
- J’ai gagné.
- Quoi ? Comment as-tu...
- Plusieurs lattes ont été écartées sur le mur du fond.
Je me suis alors engagé à mon tour en direction de la remise, et ma sœur avait raison. Des planches avaient été arrachées sur le côté. Il ne faisait aucun doute que des gens s’y étaient introduits. J’ai passé mon bras dans l’interstice et le halo dessiné par la lampe de mon téléphone a rapidement révélé des meubles renversés et visiblement fouillés.

Comment savoir quel meuble avait été déplacé, quels objets étaient manquants ? Suivant les conseils de mon aînée, j’ai mitraillé l’intérieur de la cabane à l’aide de mon appareil photo. Ce n’était pas grand-chose et les gendarmes s’étaient montrés assez désintéressés par le cambriolage, mais c’était mieux que rien.
J’ai fini par me mettre à quatre pattes et j’ai progressé, tant bien que mal, entre les toiles d’araignées. La cabane était un vrai débarras, des malles en acier étaient empilées les unes sur les autres, quelques râteaux et autres outils de jardinage. Le sol était irrégulier, la terre avait été remuée, voire creusée. Mon pied a heurté un petit coffret, lui aussi fracturé.
- Alors ?
- Alors je n’sais pas. Tiens, ai-je dit en lui tendant le coffret.
Je ne sais pas vraiment ce qui a motivé mon geste. Je me disais qu’en envoyant une photo à notre mère, elle pourrait peut-être nous en apprendre davantage.
Sauf qu’en sortant de la tanière, mon pied s’est accroché à une planche et j’ai vu le décor tourner autour de moi alors que je m’affalais dans l’herbe. Le coffret a ricoché quelques mètres plus loin avant d’émettre un ‘clac’ sonore. Nous échangeâmes un regard circonspect. J’ai retourné le coffret tout en douceur et un double-fond est apparu. Ma sœur s’est mise à implorer tous les saints de l’univers. Nous venions de découvrir un véritable trésor familial.

Le double-fond contenait deux documents. Le premier ressemblait à une sorte de laissez-passer, peut-être un passeport du siècle dernier. Le second s’apparentait à un journal.
En reconnaissant le symbole qui figurait sur le passeport, j’ai immédiatement pensé à un canular, une blague de mauvais goût, même si le document avait l’air officiel. Et puis je me suis souvenu que nous ne savions rien de notre grand-père.
Il était apparu sur la place centrale de la ville de Grasse dans les années 1950, il avait rencontré notre grand-mère sur le marché. Dans l’après-midi, il était allé acheter la propriété sur laquelle nous nous trouvions, avec Dieu sait quel argent et il y avait invité notre grand-mère le lendemain. Elle n’était jamais repartie. Ils avaient partagé quelques années de tendresse avant qu’une maladie ne l’emporte. Il était très faible.
La provenance de sa fortune avait occasionné de nombreux débats, au fil des générations : aventurier, artiste en perdition ou peut-être même bandit de grand chemin. Ma grand-mère nous avait toujours expliqué qu’il n’était pas de la région, qu’il avait voyagé après la guerre, et c’était à peu près tout.

Je sentis la respiration de ma sœur s’arrêter lorsque son regard s’immobilisa sur l’étrange signe. Une croix gammée avait été tamponnée en haut du feuillet.
En dessous, le prénom de mon grand-père – accompagné d’un nom de famille que nous ne reconnaissions pas. Puis une suite de 6 chiffres qui semblait lui être attribuée. Une seule question subsistait alors.
Ces six chiffres appartenaient-ils à un bourreau ou à une victime ?

*

1er octobre 1941 :
Cher Journal,
Voilà maintenant trois mois que Papa et Maman sont partis. C’était un matin brumeux, la messe fut brève – mais chaleureuse. Mes parents – instituteurs tous les deux - étaient très appréciés dans mon village natal.
Le cimetière s’est vidé lorsque la pluie s’est mise à tomber. Le curé de la paroisse est resté quelques minutes supplémentaire à nos côtés avant de nous laisser seuls.
François en a profité pour déposer un baiser sur ma joue. Je l’ai repoussé en lui demandant d’être prudent. À présent, mes parents ne pouvaient plus nous protéger. Les siens n’en avaient jamais été capables, son père ayant disparu sur la ligne de front deux ans auparavant, et sa mère étant alitée depuis presque autant de temps. Sans écouter mes mises en garde, il s’est approché et m’a embrassé à nouveau. Et cette fois je n’ai eu ni la force ni l’envie de le repousser.
Tante Agathe – abritée dans sa voiture - avait tout vu. Sur le chemin du retour, elle m’a sermonné pendant de longues minutes, m’expliquant que si j’habitais avec elle, je devais changer mes habitudes. Comme elle disait : lorsque deux hommes sont atteints d’une maladie, on ne les laisse pas dans la même pièce contaminée. On les isole et on cherche à les soigner. En repérant les nombreux camions des soldats, sur le bas-côté de la route qui menait à Mont Verrin, j’ai compris ce qui l’agitait tant.

Dans mon village natal, nous étions plutôt ‘épargné’ comme répétait Papa. Un lieutenant - ou un caporal je ne sais plus - nous rendait visite chaque premier du mois. Tout le monde détestait ce jour – même les soldats d’après François.
Chaque premier du mois, toutes les punitions étaient appliquées, des hommes étaient battus pour un oui ou pour un non et il n’y avait pas de deuxième service à la cantine.
Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi les soldats se comportaient différemment, lorsque leurs chefs n’étaient pas là. Était-ce grâce à une bonne étoile ? Notre père qui est aux cieux – qui nous accordait un peu de sa miséricorde ? Je ne crois pas.
Où était sa miséricorde lorsque les champs ont brûlé ? Où était sa miséricorde lorsque les hommes en âge de travailler ont été emmenés ? Lorsque des femmes ont disparu, avant de ré-apparaitre dans la rivière en bas du village ?
Non, ce n’était pas Dieu. Je pense que les lois de l’occupant étaient tout simplement trop rudes pour ces jeunes soldats inexpérimentés. Il aurait pu en être autrement, et dans le village d’Agathe, de l’autre côté du bois Saint-André, il en était autrement.

En arrivant dans cette ville, j’ai compris qu’ici, chaque jour était le premier du mois. Les garnisons s’accumulaient, des généraux défilaient en ville à chaque heure. Le sang des bêtes sur le marché se mélangeait au sang des pauvres âmes que l’on abattait sommairement.
Ici il n’y avait jamais de deuxième ration, il n’y avait parfois pas la première d’ailleurs.
Ici les coups de fouet n’étaient jamais mimés. Ici les punitions étaient données, comme si Dieu lui-même regardait. Et j’espère qu’il regardait. J’espère qu’il ne détournait pas le regard dans ces moments-là.
Pourtant, je n’avais jamais été autant protégé qu’au contact de Tante Agathe. Elle entretenait de très bonnes relations avec les soldats, elle organisait souvent des réceptions le week-end, bien sûr j’étais confiné au sous-sol. Plus la soirée avançait, plus la maison se mettait à trembler. J’entendais les verres qui s’entrechoquaient, des portes qui claquaient, des lits, parfois le mien j’en suis certain, qui grinçaient comme si des adultes sautaient à pieds joints sur le couvre-lit – ce qu’Agathe m’interdisait pourtant formellement.
Pour rester sain et sauf, il me suffisait donc d’arrêter d’aimer. Il me suffisait de ne jamais mentionner à quiconque l’existence de François et les souvenirs que j’avais gardés. Il me suffisait de ne jamais regarder un homme pendant plus de quelques secondes. Elle me demandait de me soigner de ma propre « maladie », en silence. Elle me demandait d’arrêter de vivre, en faisant mine de respirer.

Chaque dimanche, nous étions envoyés dans la forêt pour récupérer du bois mort. Une denrée précieuse à l’approche de l’Hiver. Je détestais ces sorties et la forêt nous effrayait. Elle était surmontée par le Col du Dienerdesbösen. Et même si la brume entourait son pic la plupart du temps, ce géant endormi nous donnait l’impression de nous épier, de nous surveiller. À chaque instant. Certains m’ont dit que c’était là-haut qu’on emmenait les enfants, lorsqu’ils ne respectaient pas les ordres. J’en tremblais le jour et la nuit.

Le premier week-end de novembre, nous avons donc passé la journée dans une clairière. Maitre Schmeiler, notre instituteur, était avec nous – et l’ombre du col de Dienerdesbösen aussi. Notre groupe se réduisait à vue d’œil d’un dimanche à l’autre. La neige s’entassait, et il devenait difficile pour les plus jeunes ou les plus fragiles de nous accompagner.
En début d’après-midi, je me suis aventuré sur un petit sentier adjacent. La cime des sapins me rendait invisible aux yeux de cette montagne infernale et du maitre. La journée aurait même pu être acceptable si la langue fourchue d’Edgar Leroy n’avait pas claqué dans mon dos :
- Qui est François ?
Edgar Leroy était le fils du maire, un imbécile, cruel et sans remords. Persuadé de reprendre un jour le rôle de son père, il faisait tout pour être bien vu des soldats, en particulier les hauts gradés.
- Qui est François, a-t-il répété.
C’est à cet instant que j’ai remarqué les enveloppes froissées qu’il tenait entre ses mains. Je les ai reconnus immédiatement. Cela faisait plus d’un mois que j’écrivais à François. Je n’avais aucune chance de lui poster, mais je voulais lui montrer, une fois que toute cette histoire serait rentrée dans l’ordre, que j’avais pensé à lui. Chaque jour. Ces lettres étaient cachées dans ma besace, qui était à présent autour du cou d’Edgar.
Son regard s’est mis à briller. Il jubilait, moi l’enfant qui refusait de lui payer mes respects, moi l’enfant qui préférait lui offrir mon indifférence, il avait fini par me piéger.
Ses yeux se sont parés d’une flamme incandescente, et puis j’ai commencé à comprendre. Je me souviens de ces iris bleutés qui détaillaient mon visage. Je me rappelle les quelques secondes pendant lesquelles il s’est mis à fixer ma bouche .
Terrifié par l’aura qu’il répandait, je n’ai même pas réagi lorsqu’il a pressé ses lèvres contre les miennes. Et sans doute aurais-je du. Sans doute la suite de ma vie aurait été différente.
Un bruit de sifflet nous a alertés. En haut de la clairière, plusieurs enfants nous observaient. Le maitre était avec eux. Edgar m’a alors repoussé violemment avant de s’emparer d’une pierre.
Je suis resté silencieux, sous les regards interdits et les rires. Peut-être était-ce la morsure de l’hiver qui me privait de toute réaction, ou la tristesse qui s’infiltrait dans mon cœur, comme l’eau glacée dans la coque d’un bateau.
Je n’ai même pas senti la pierre s’abattre sur mon visage. C’est pourtant en cette après-midi que j’ai perdu la moitié de mes dents et l’usage de mon œil gauche.

J’ai été emmené le soir même. Les soldats ont interrogé ma tante, après tout, c’était une femme respectable à leurs yeux. Elle n’a ni infirmé, ni confirmé les dires du maitre. Je me rappelle encore l’expression sur son visage, un mélange de dégout et de honte.
Pourtant, juste avant que la porte du camion ne se referme – j’ai cru voir de la peur dans son regard. Elle avait évoqué une sorte de monastère, des curés devaient nous aider à nous repentir. Je crois qu’elle ne savait pas ce qui m’attendait.

*

- Alors quoi, grand-père a été...déporté ? a murmuré ma sœur avant de vider son verre.
Bien sûr, je n’en savais rien. Nous n’avions aucune photo de lui, aucun journal, mis à part celui que je tenais entre mes mains.
Comment savoir si ses dents étaient en bon état ? Si ces deux yeux étaient alertes ? Comment savoir si au fond lui, lorsqu’il embrassait notre grand-mère, il pensait à un homme ?
On ne peut pas questionner les fantômes nous disait notre grand-mère. On peut faire le choix de les laisser entrer dans nos vies, ou les obliger à nous hanter.

J’ai demandé à ma sœur si elle souhaitait que je continue la lecture à voix haute, ou que je la garde pour plus tard. Elle a fini par acquiescer. Après tout, si l’auteur de ce livret était bien notre grand-père, nous connaissions déjà la fin de son histoire. Il avait réussi à s’échapper, ses yeux s’étaient éteints ici même, sous l’ombre tamisée des oliviers.
J’ai rempli nos verres de vin, pour nous donner un peu plus de courage. Et puis j’ai repris la lecture à la page suivante.

*

Le Col de Dienerdesbösen. Ce n’était pas une légende. C’est là-bas que sont emmenés les enfants. Cela fait plus d’un mois que je suis au camp. La vie est rude. Nos gardiens sont sans pitié. Ils ne portent pas cette croix tordue qu’arboraient les soldats du village, ni les deux éclairs que j’ai eu l’occasion de voir sur les haut gradés. Ils portent à la place un étrange cercle sombre, comme un soleil noir.

Il existe une entrée dans la montagne. Comme une grotte, dont l’entrée est si sombre qu’elle semble aspirer la vie, à tout jamais. Des enfants y sont emmenés, je ne sais pas vraiment ce qu’il s’y passe, mais leurs gardiens portent d’étranges masques en verre reliés à leur corps par des sortes de tubes – on dirait des pieuvres ou quelques étranges créatures du fond des mers.

Nous sommes réparties en trois groupes, des enfants pour la plupart, entre six et dix-huit ans. Le premier groupe est réservé aux enfants souffrant d’un mal extérieur. Ceux qui boitent, qui sont arrivés dans des fauteuils roulant et que nous avons installé sur des tabourets, adossés aux murs glacés des baraquements.
Le deuxième groupe est réservé à ceux dont le mal est à l’intérieur. Certains passent leur journée à dire des gros mots, d’autres marmonnent, les derniers sont tout à fait muets
Le troisième groupe, celui auquel j’appartiens, rassemble des garçons comme moi. En dépit des mots souvent durs qui nous sont adressés, je me suis aperçu que certains gardiens s’invitaient parfois dans nos cabanons, à la nuit tombée. Je crois qu’ils ne le font pas avec les autres groupes. Je suis parfois réveillé par des cris qui me glacent le sang. Ce sont les seuls moments où je prie. Je prie le Seigneur de venir me chercher. Sur-le-champ, et de me laisser rejoindre mes parents.

Notre groupe descendra dans la grotte demain matin, aux premières lueurs du jour. Les enfants qui en reviennent sont plus blancs qu’un linge, souvent incapables d’avaler l’unique morceau de pain qui nous est offert le soir.

L’un des docteurs nous a dit que nous étions des enfants du diable. Que les différentes maladies qui nous habitaient en étaient la marque.

*

La suite était assez confuse. Il y avait des paragraphes entiers, dont je ne reconnaissais ni la langue ni même l’alphabet. Quelques dessins qui semblaient représenter la montagne. Et puis cette phrase, sans doute importante aux yeux de mon grand-père qui l’a répété sur plusieurs pages :
« Ce n’est pas Dieu que nous vénérons ici. »

- Si...si tu as du Listel, c’est le moment de le sortir, a marmonné ma sœur entre deux sanglots.
Je lui ai proposé de remettre quelques légumes sur le barbecue en passant ma main dans son dos. Elle était visiblement secouée par la lecture, et j’étais moi-même assez mal à l’aise. Je me suis approché de ma voiture, à quelques mètres du portail et j’ai instinctivement braqué ma lampe à travers le grillage. Le sentier d’accès où se trouvait l’étrange véhicule, quelques heures plus tôt, était vide.
Bien sûr, ce chemin avait l’habitude d’accueillir des visiteurs égarés, notre maison coupait la forêt avant de retrouver l’autoroute, deux champs plus loin. Je savais aussi que les GPS avaient la fâcheuse habitude de se perdre dans le coin.

Après quelques secondes d’hésitations, j’ai finalement retrouvé la bouteille de rosé sous une couverture de pique-nique. Je m’apprêtais à refermer le coffre lorsqu’une branche craqua, quelques mètres plus loin sur le sentier. Je me suis figé. Je n’avais aucune idée de la réaction à adopter. Devais-je partir en courant ? Faire volte-face et prendre une grosse voix ? Après tout j’étais chez moi. J’ai tendu l’oreille mais rien de plus. Peut-être un sanglier ou un gros rongeur. J’ai alors claqué le coffre d’une façon assez brutale.
Croyez-moi je ne suis pas du genre à céder facilement à la panique. Pourtant, lorsqu’un le bruit s’est répété, un peu plus loin, j’ai senti que mon esprit était déjà ailleurs. Perdu, à l’étage de la maison. Grenier, malle du fond, fermé à clef, j’avais la clef. Un Beretta 682 m’attendait. Au moins une cartouche de .410, peut-être deux.

Non. Je perdais la raison. Je suis revenu m’assoir, en gardant pour moi les idées noires qui rôdaient dans mon esprit.
- Je n’ai rien trouvé sur internet qui s’approche de près ou de loin d’un certain Col de Dienerdesbösen. Tu penses que ce carnet est...vrai ? m’a-t-elle demandé.
- Grand-mère nous interdisait d’approcher la cabane. Elle devait savoir.
- Pourquoi est-ce qu’elle nous l’aurait caché ?
J’ai haussé les épaules. Je savais que ma désinvolture dans ces moments critiques l’avait toujours agacé – mais elle comprenait que c’était pour moi une forme de carapace.
- Tu penses que maman était au courant ? a-t-elle insisté alors que je lui servais un nouveau verre.

À nouveau, j’ai préféré resté silencieux pour reporter mon attention sur le vieux carnet. Le reste des pages était encore plus énigmatique. Sans doute que notre grand-père avait perdu la raison.
Il évoquait la présence d’une immense salle dans la montagne, dans laquelle divers objets, sortes de butins de guerre récoltés aux quatre coins du monde par les Nazies, avaient été empilés.
D’après ses geôliers, tous les objets portaient « la marque du Diable ».

Il m’arrive, encore aujourd’hui, de m’interroger sur cette phrase. Qu’est-ce qui pouvait justifier une telle formule ? Qu’entendaient-ils par là ?

Quoi qu’il en soit, il semblait important aux yeux de notre grand-père d’en faire l’inventaire. Des masques africains, des coupes ornées de croix chrétiennes inversées, des pièces d’or sur lesquels du sang séché n’avait pas encore disparu. Il prétendait même qu’un livre trônait au centre de la salle, et que la reliure était faite de peau humaine.
Ces objets malfaisants produisaient différents réactions pour ceux qui les approchaient sans équipement, ce qui était évidemment le cas des enfants et de mon grand-père.
Sur une page, à moitié déchiré, il prétendait d’ailleurs avoir vu l’un de ses amis prendre feu « sur-le-champ », alors qu’il venait d’effleurer un collier surmonté d’une imposante tête de mort.

Puis toujours ces bribes énigmatiques, échappées d’un esprit malade et brisé :
« Ils pensent que nous sommes des enfants du diable. Que nous seuls pouvons lui parler. Ce n’est pas Dieu que nous vénérons ici. »

Les dernières pages annonçaient le soulagement que nous connaissions. Des avions se sont mis à survoler l’Europe. Des objets furent évacués, réclamant dans leur sillage la vie d’innombrables innocents. D’autres objets, au contraire, furent enfouis, encore plus profondément que l’étrange salle des trésors.
Et puis des soldats sont arrivés avec des explosifs. Ils ont fait sauter l’entrée de la grotte avant de faire descendre les jeunes prisonniers dans la vallée, pour les abandonner comme des moins que rien, alors que les chars alliés apparaissaient à l’horizon.

En refermant le vieux journal, je me suis tournée vers ma sœur. Son visage, en proie à des interrogations métaphysiques, n’arrivait pas à trouver la sortie. L’alcool était aussi visible, dans son regard surtout.
Au cours de la soirée, et à mesure que nous plongions dans l’étrangeté, j’avais volontairement réduit ma consommation. Sans vouloir tomber dans la psychose, je n’arrivais pas à effacer l’image de cette berline noire et je préférais rester en situation de contrôle.

La nuit s’était figée. Même les insectes avaient interrompu leurs chants nocturnes, même la légère brise qui avait flotté toute la soirée avait disparu. Prenant mon courage à deux mains, je me suis approché de la cabane pour y remettre le petit coffret que nous avions trouvé. Je n’avais aucune idée de la suite qu’il fallait donner à cet étrange carnet. Mais pour l’heure je ne voulais pas le savoir à côté de moi.
J’ai rejoint ma sœur dans la véranda alors que les braises mouraient derrière nous. Elle a fini par s’assoupir sur le canapé, ce que mon esprit m’interdisait. L’énigme n’était pas résolue.
Mais puisque j’étais trop effrayé à l’idée de poursuivre mes recherches seul dans cette maudite cabane, j’ai ressorti mon téléphone pour étudier les photos que j’avais prise à l’intérieur, plus tôt dans la soirée.

Et c’est à cet instant que je les ai vus. Les coffrets noirs empilés, vidé de leur contenu, et estampillé d’un symbole à présent familier.
Comme un cercle, noir, traversé par des éclairs. Comme un soleil noir. Le même insigne que les geôliers arboraient dans ce camp.

L’origine de la fortune de mon grand-père s’offrait à moi. Il avait réussi, d’une façon ou d’une autre, à rapporter avec lui une partie de ces étranges trophées qu’il décrivait.
C’est à cet instant que j’ai pris la mesure de la situation. De l’immense danger que nous courrions, sans le savoir, en ayant en notre possession ce fichu carnet.
En mentionnant les noms des villages alentour, la forme de la montagne dans laquelle il avait passé plusieurs années, il nous offrait plus qu’un simple témoignage. C’était une véritable carte au trésor. L’emplacement d’un butin ensanglanté.
J’ai bondi dans les escaliers pour rejoindre le grenier. J’ai ouvert la caisse dans laquelle se trouvait le Beretta.
Au même instant, j’ai entendu ma sœur s’agiter au rez-de-chaussée.
- Tout va bien ? ai-je crié.
- Merde...je...je crois qu’il y a quelqu’un au fond du jardin.
- Quoi ?!
- Je crois avoir vu une lampe passer.
J’ai senti que mon cœur allait lâcher, qu’il allait rater un battement et qu’il n’arriverait plus à reprendre un rythme normal. En redescendant avec le fusil dans mes mains, ma sœur s’est mise à paniquer.
- Qu’est-ce que tu fais ? Appelle plutôt la police veux-tu !
- Ils arriveront trop tard.
J’ai braqué ma main contre sa nuque, m’assurant d’avoir toute son attention.
- Ce n’était pas de simples cambrioleurs. Ils cherchaient quelque chose.
- De quoi est-ce que tu...
- Sur les autres coffrets, dans la cabane. J’ai vu le Soleil Noir.

L’espace d’une seconde, ses yeux se sont perdus dans le vague. J’en ai profité pour la tirer derrière le comptoir de la cuisine, hors de portée de la véranda et j’ai tenté de la rassurer comme je le pouvais. Elle était dans un état second, elle voulait crier mais elle n’y arrivait pas.
- Ils savent que grand-père a tenu un journal.
- Ils veulent...retrouver la montagne ?
- Et le reste du butin. C’est tout ce qu’ils veulent.

Je me suis relevé pour armer le fusil et en m’avançant dans le salon, j’ai compris que c’était terminé. Deux fenêtres étaient restées ouvertes. Elles avaient laissé entrer une nouvelle brise dans la véranda. Bien différente, même unique. Une odeur de mort.

Ils étaient là. Ils étaient revenus.

Au moins cinq voitures se tenaient autour de notre propriété. Leurs phares transpercèrent notre jardin avec une facilité déconcertante. Autant de lames acérées qui venaient s’appuyer sur nos cous.
Je suis resté immobile pendant plusieurs minutes. Et puis, interprétant leur silence comme une invitation, je me suis avancé dans le jardin, en m’assurant de garder le canon du fusil vers le bas.
- Le carnet se trouve dans la cabane ! Nous ne voulons aucun problème !

Ma voix était crispée, incertaine. J’ai cru détecter une ombre derrière le cabanon, mais avec les différents phares qui pointaient en sens inverse, c’était peine perdu. Cela revenait à se tenir sur une scène de théâtre, et à essayer de distinguer le visage des techniciens, réfugiés derrière leurs projecteurs.
Puis j’ai entendu une planche craquer, et j’en ai déduit que l’homme était ressorti. Sans prévenir, la cabane s’est soudainement illuminée, créant par là même un second brasier. Les sanglots de ma sœur me parvenaient dans mon dos.
Je m’attendais à entendre un coup de feu claquer, d’une seconde à l’autre. Ou alors à m’écrouler au sol, directement, sans même entendre la détente. Je me suis alors posé cette question sordide: entend-on le bruit de l’arme à feu qui vous tue ?

Contre toute attente, quatre voitures ont éteint leur phare. Seule une est restée immobile, pour quelques secondes supplémentaires. J’ai observé la menace invisible, devinant la présence d’un individu bien plus important que Moi, l’insignifiant petit-fils de déporté.
La voiture a disparu à son tour, m’abandonnant à un silence plus terrifiant encore que ce que j’avais vécu jusque-là.
Petit-fils d’un homme condamné pour sa façon d’aimer. Petit-fils d’un homme revenu d’un Enfer insoupçonné et dont on taira l’existence.

En ce soir d’été, j’ai participé à cette conspiration silencieuse. J’ai trahi mon grand-père, craché au visage de son héritage, pour sauver ma misérable vie.
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