Ce matin, sur la plage...

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Image de Été 2020

Lorsque Rafael ne pouvait plus supporter l’atmosphère obscure et renfermée de sa chambre, il allait se promener sur la plage. Il s’y rendait souvent tôt le matin : le vent marin, l’odeur du sel et des algues et le cri des mouettes étaient autant de choses qui lui « décrassaient l’esprit », un peu comme lorsque l’on se lavait la figure au réveil. Ce qu’il aimait aussi, c’était observer les joggeurs qui couraient sur la plage : il trouvait fascinant le fait qu’à six heures du matin (c’était l’heure à laquelle il y avait le plus de joggeurs), certaines personnes se levaient et décidaient de courir dix kilomètres de leur plein gré. Rafael s’asseyait sur l’un des nombreux bancs qui longeaient la promenade de la plage et les regardait passer, avec leurs mouvements réguliers, la sueur qui leur dégoulinait du front, et leurs écouteurs nichés dans les oreilles. Et à chaque fois lui venait à l’esprit le même vers de cette chansonnette : « Il court, il court, le furet, le furet du bois, Mesdames… »
C’était une pensée moqueuse, certes, mais il ne pouvait pas s’empêcher de considérer le jogging comme un sport un peu ridicule. Il faut savoir que Rafael n’était lui-même pas très musclé, et qu’il n’aimait pas beaucoup courir. En fait, il n’était pas vraiment un grand amateur de sport. Son père qui, lui, était un sportif (et qui faisait du jogging, d’ailleurs), le raillait de temps en temps sur son corps grand et mince : « Eh, fils, quand t’en auras marre de ressembler à un bâton, enfile des baskets et joins-toi à moi ! ». Rafael haussait les épaules. Un autre sport, peut-être ; mais le jogging, ça n’était pas son truc.
C’était en tout cas ce qu’il se répétait ce matin, tandis qu’il courait sur la promenade de la plage en survêtement, suant à grosses gouttes, tentant de se rappeler, malgré sa fatigue, comment il s’était retrouvé dans cette situation.
À cette énigme, une seule réponse : Aurélie. C’était sa voisine de classe. Il n’y avait rien de plus ; elle échangeait parfois quelques mots avec lui, et Rafael devait lui reconnaître un certain charme, mais c’était tout. La conversation qui avait amené le jeune homme à venir faire du jogging sur la plage s’était d’ailleurs déroulée ainsi :
— Rafael… T’as un nom de sportif. Tu fais du sport ?
— Pas vraiment…
— Tu cours ?
— Nan…
— Ça te dit de courir avec moi demain matin ?
— D’accord…
Et voilà. C’était aussi simple que ça. Rafael ne savait pas pourquoi il avait accepté ; c’était sorti tout seul.
Il était donc venu ce matin à six heures et demie, comme convenu, portant un survêtement trop petit (il n’avait plus porté de survêtement depuis le dernier cours de sport qu’il n’avait pas séché, deux ans plus tôt). Il avait attendu vingt minutes, et Aurélie n’était pas venue. Pourtant, il s’était quand même mis à courir, à « jogger » comme disait son père ; peut-être pour avoir le sentiment de ne pas avoir fait tout ça pour rien.
Il l’avait tout de suite regretté. Dès les premiers pas, il avait trébuché sur une dalle de la promenade et s’était étalé de tout son long. C’était une vieille dame qui l’avait aidé à se relever. La vieille dame promenait sans laisse un petit chien colérique qui s’était mis à courser Rafael à l’instant où il avait repris son jogging. Rafael, qui avait une peur bleue des petits chiens, avait pris ses jambes à son cou et fait sur l’instant une très bonne moyenne de vitesse pour quelqu’un qui n’avait pas couru depuis… lui-même ne s’en souvenait plus.
La course-poursuite avait bien duré deux minutes, et fut remportée par le petit chien, qui avait fait trébucher Rafael pour la deuxième fois depuis le début de son jogging et qui avait pu mordiller à loisir son survêtement, jusqu’à lâcher un aboiement satisfait avant de retourner auprès de sa maîtresse. Rafael était resté cloué au sol un long moment, tant pour reprendre son souffle que pour se remettre les idées en place. Une mouette s’était posée à côté de lui et l’avait fixé de ses deux yeux jaunes, l’air de dire : « Tu veux toujours continuer ? ». Rafael, vexé par le regard moqueur de la mouette (peut-être s’y reconnaissait-il un peu), s’était levé et avait repris sa course.
Et à présent, il se trainait sur la promenade avec deux ampoules aux pieds, soufflant comme un buffle et transpirant des litres. Son survêtement trop petit le serrait et l’étouffait, sa gorge était sèche et ses jambes étaient courbaturées. Son allure évoquait celle d’un vieillard asthmatique. Il s’arrêta et s’assit sur un banc pour faire une pause, se disant qu’il fallait vraiment être masochiste pour aimer ce sport. Puis son regard tomba sur un marchand de glace situé non loin. Devant la vitre des glaces se trouvait Aurélie.
Sa première pensée fut : « Tiens, un marchand de glace à sept heures du mat’ ! » Puis il fronça les sourcils : « Elle n’était pas censée courir avec moi, elle ? » Il se dirigea vers la carriole et posa sa main sur l’épaule d’Aurélie. Elle se retourna en sursautant :
— Oh ! C’est toi…
Elle observa avec étonnement son air épuisé et son survêtement. Puis son visage s’éclaira :
— Tu as couru ?
Rafael leva un sourcil.
— Nan, tu crois ?
Elle esquissa un sourire coupable.
— Désolée, je crois que j’ai eu la flemme…
Rafael fut rassuré. La flemme était une excuse qu’il considérait comme valable (et même la seule qui put être valable selon lui dans ce cas de figure), puisqu’il l’utilisait lui-même très souvent. Il n’était donc pas en terre inconnue avec cette fille. Aussi se contenta-t-il de hausser les épaules.
— Tu manges une glace à sept heures du mat’ ?
Aurélie haussa les épaules à son tour.
— Tu en veux une ?
Ainsi se retrouva-t-il assis à côté d’elle sur un des bancs de la promenade, à manger une glace à la vanille en survêtement à sept heures et quarante minutes du matin. Ils restèrent silencieux un moment, puis elle demanda :
— Mais du coup, pourquoi t’as couru quand même ?
Il la regarda d’un air surpris, un peu gêné de ne pas savoir quoi répondre. Sa boule de glace lui tomba sur les genoux.
— Oups.
Aurélie pouffa. Elle sortit un paquet de mouchoirs de sa poche et lui en tendit un, retenant un rire, la main devant la bouche. « C’est bête », pensa Rafael, un peu honteux de sa maladresse. Puis il bredouilla :
— C’est pas grave… Il est trop petit de toute façon.
Il la regarda et se dit qu’elle riait bien. Ou plutôt, que son rire était beau. Ou plutôt… Il rougit d’un coup, sans savoir pourquoi. « Oublions la glace », pensa-t-il.
— Tu… tu viens souvent ici ?
Elle s’interrompit, les yeux brillants.
— De temps en temps, pour manger une glace et regarder les vagues. Et toi ?
— Pareil, de temps en temps, le matin… je trouve le vent marin plus efficace que le café.
À nouveau, elle rigola, et Rafael rougit.
— C’est vrai… dit-elle, ses yeux se tournant soudain vers la mer.
Au bout d’un instant, elle se retourna vers lui avec un sourire :
— As-tu déjà pris le temps de voir les vagues ?
— Voir les vagues ?
Aurélie lui raconta alors comment les vagues, qui naissaient au milieu de l’océan, faisaient la course jusqu’à la plage, et qu’une vague s’y écrasant enfin y laissait, en guise d’adieu, tout ce qu’elle avait croisé et emporté dans son sillage : coquillages, étoiles de mer, bouteilles en plastique… Elle aimait donc observer tous ces bagages que ces « reines de la mer », comme elle les appelait, laissaient derrière elles.
— Et parfois, je fais des trouvailles ! Par exemple, l’autre jour, j’ai vu un petit hibou sculpté en bois, que j’ai récupéré et mis sur ma table de chevet. Ce genre d’objets me fascine, j’ai l’impression qu’ils sont pleins de souvenirs d’autres personnes…
Rafael l’écoutait, fasciné autant par ce qu’elle racontait que par l’air émerveillé qu’elle affichait sur son visage. Puis elle demanda :
— Et toi, qu’est-ce que tu aimes regarder quand tu vas à la plage ?
La question le prit un peu au dépourvu. Il hésita, avant de répondre, un peu gêné :
— Les gens qui courent…
Elle ne se moqua pas, et se contenta de sourire sans un mot, d’un air qui disait : « Continues ! ». Alors il continua, et raconta pourquoi il aimait observer les joggeurs ; et il pensa que ce devait être la conversation la plus étrange qu’il avait jamais eue.
Ils discutèrent ainsi de ce que la plage et la mer représentaient pour eux, à travers les choses qu’ils aimaient observer. Rafael se sentit très léger, et en oublia le temps qui passait. Lorsqu’il fut huit heures, Aurélie se leva du banc et dit :
— Je dois rentrer…
Rafael ne put s’empêcher d’être déçu. Mais alors qu’elle commençait à s’éloigner, il lui vint en tête une dernière question :
— Au fait, pourquoi tu m’as demandé de venir courir ici hier ?
Elle se retourna, un grand sourire sur le visage, et répondit :
— Qui sait ?
Puis elle partit. Rafael, lui, savait maintenant pourquoi il avait accepté.

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V. September · il y a
Peut-être demain il courra pour qu'elle l'observe...
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Fred Panassac · il y a
Typique histoire d’adolescents et d’un premier amour naissant ; c’est mignon, le début de cette relation fragile qui me semble en filigrane dans la description de leur attitude.
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Lyne Fontana · il y a
Agréablement léger et candide
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Utilisateur désactivé · il y a
Une nouvelle en forme de BD! Très réussie en tous cas!
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Louka Blommaert · il y a
J’ai adoré !!
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Mireille Bosq · il y a
Début en forme de comédie très réussi. le gars qui s'étale et coursé par un petit cabot...et la fin en mode romantique. Une histoire toute en légèreté. Que du bonheur!
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Bennaceur Limouri · il y a
Un monsieur "tout le monde " ou un monsieur "Raphael" ... Ne sommes-nous pas tous, chacun dans l'étroit cercle de son existence, des "Raphaels"?
Il est, dans la vie des choses qu'on choisit et il en est d'autres que le sort nous a déjà préparées.
Un instant de vie simple mais on ne peut plus bien narré et plein d'une certaine philosophie à mon humble avis.

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Delphine Hau · il y a
Très beau texte, tout en délicatesse, pour évoquer ce moment rare où deux personnes qui se côtoient pourtant depuis longtemps finissent par se rencontrer vraiment
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Eva Dayer · il y a
J'ai aimé ce personnage lunaire, un parfait anti-héros qui ne croit pas en lui , mais qu'Aurélie va sortir malicieusement de sa coquille.
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Paul Jomon · il y a
Voilà bien une jolie histoire qui vous ferait aimer le sport, les glaces, les vagues et détester les petits chiens mordeurs. Tout ça grâce à Aurélie et son rire ravageur. De l'importance de la motivation. Ou de l'amour naissant plutôt.

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