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Ce bel été qui s'envole

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Mouchette louvet

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Le soleil brûle, il imprègne l’eau sur quelques centimètres, jusqu’aux pierres qui tapissent la rivière. La pluie n’est pas tombée depuis deux mois, c’est si sec que le fond vaseux s’est transformé en craquelures verdâtres.
Par endroits, dans les creux, l’eau chaude et immobile s’est recouverte de lentilles et des bulles de gaz remontent à la surface pour mourir sans bruit.
Il ne semble plus y avoir un seul poisson, les plus veinards auront quitté l’endroit à temps, les moins téméraires se seront réfugiés dans d’infimes tunnels faits par les racines des plantes de berges. En ce qui concerne les fragiles et les malchanceux, ils flottent ventre en l’air.
On sursaute au bruit d’un lézard vert qui se cache sous les herbes grillées ou en mettant le pied à côté d’une couleuvre qui s’est lovée entre les pierres.
Même les barrages de gros galets montés et remontés, ne parviennent plus à retenir l’eau. Elle s’évapore de jour en jour laissant une sorte de mare malodorante où il est déconseillé de tremper un orteil.
Cela n’empêche pas les gosses du village de s’y retrouver.
Ils sont bien là, tranquilles, loin des adultes qui leur interdiraient presque de tourner en rond.
Pas besoin de grand-chose quand ils sont ensemble : deux ou trois gourdes, une radio, une bande dessinée achetée chez la vieille Marthe. Besoin de presque rien pour éclater de rire à la première vanne, pour rêver de surprises parties, pour lorgner les filles.
Ces gamins-là, ils se connaissent depuis toujours. Ils se sont d’abord souris de poussette à poussette, chopés par la tignasse, mordus au sang. Ils ont ensuite joué dans la cour de l’école et les jeudis après-midi. Maintenant, ils commencent à se regarder différemment, les filles chuchotent et ricanent, les garçons gonflent un peu la poitrine et se racontent des exploits sexuels imaginaires.
Il faut qu’ils profitent. Déjà la lumière a pris ses reflets d’automne. Le soleil est toujours aussi cuisant en plein après-midi, mais les soirées sont plus respirables. Les fournitures scolaires de l’année précédente ont été triées. Les crayons gris retaillés au couteau, les cahiers gommés pour servir à nouveau et les billes sont encore dans des boîtes en attendant d’aller déformer les poches.
Il est dix-sept heures. Il faut qu’ils rentrent au village. Ils se rhabillent en hâte, mettent les serviettes en boules dans les paniers des filles. Ils regagnent les vélos qu’ils avaient laissés sous les arbres pour éviter que les boyaux se dessèchent.
Ils n’ont pas un vélo chacun, alors certains grimpent sur les guidons et d’autres sur les porte-bagages. Ils pédalent à fond la caisse, surtout Antoine car il sait ce qui l’attend si en rentrant de l’usine son père ne le trouve pas à la maison. Les beignes et les calottes, Antoine il connaît bien.
Ce n’est pas que son paternel soit vraiment méchant, il a lui aussi été élevé comme ça, pour lui c’est normal.
Un gosse, n’a pas son mot à dire sur rien, il doit se contenter d’obéir. Les câlins pour Antoine, c’est un monde inconnu, depuis aussi loin qu’il s’en souvienne, il n’a jamais reçu un geste d’affection de la part de son père. En même temps, cela ne le chagrine pas plus que ça, on ne peut pas regretter ce que l’on n’a jamais eu.
Ils prennent le sentier derrière la ferme des Vauvert. Il est plein de cailloux, de bosses, de trous, ça secoue dans tous les sens. Les filles crient comme des hystériques et les garçons filent encore plus vite. C’est toujours bien agréable de sentir une jeune fille s’agripper à sa taille.
Eva est sur le guidon de Paul. Elle aime bien qu’il la transporte car Paul n’est pas un casse-cou. Avec lui, elle sait qu’elle évite les zigzags, et qu’elle a plus de chances de rentrer à la maison sans égratignures aux genoux. Les autres sont beaucoup moins prudents, c’est à celui qui ira le plus vite dans les descentes ou qui fera le trajet le plus long les bras en l’air. Elle n’a surtout pas envie de monter derrière Sébastien, mais là ce n’est pas pour les mêmes raisons.
Depuis le début de l’été, elle ressent une attirance pour lui. Elle se surprend à le regarder avec insistance lorsqu’il se baigne. C’est plus fort qu’elle, elle a du mal à détacher son regard.
Quand il lui adresse la parole, elle se sent rougir, et plus elle sent le feu lui monter au visage plus elle a de peine à garder une certaine prestance. Il la trouble énormément. Il faut dire que Sébastien n’est pas mal du tout ! Les traits de son visage ne sont pas parfaits. Il a le nez légèrement busqué et la mâchoire taillée à coups de serpe. Mais, son regard est profond, des yeux très noirs entourés de longs cils et surplombés de sourcils épais bien dessinés.
La mère d’Eva est dans la cuisine. Elle termine le repassage. Elle a fait quatre tas de linge sur la table et demande à Eva de ranger le sien.
Une fois dans sa chambre, devant l’armoire à glace, elle reste quelques instants, arrêtée par son image. Elle n’a pas encore un corps de femme, elle trouve ses chevilles trop épaisses, ses joues trop rondes, sa poitrine trop petite. Elle se sent laide. La voix de sa mère qui l’appelle en bas de l’escalier la tire de son inspection :
« Viens mettre la table, s’il te plaît, ton père va rentrer ».
Vite, elle laisse la pile de linge sur son lit, elle la rangera plus tard, elle est affamée. Elle descend quatre à quatre les marches de l’escalier et franchit l’entrée de la cuisine comme une tornade. Cela fait rouspéter sa mère comme d’habitude.
Eva aime sa maison. Tout y est à sa place. Les fruits dans la corbeille ne semblent changer qu’avec les saisons. C’est certes modeste, mais c’est avant tout un endroit où règnent le calme et la propreté. Sur la table, il y a une nappe crochetée d’un blanc immaculé et un vase d’albâtre aux mille parfums, ceux sucrés des baies rouges, des fleurs d’acacias ou ceux entêtant du muguet de mai. Madame André ose même y déposer les petits chrysanthèmes des matins frileux.
La mère d’Eva est active du matin au soir. Chaque jour elle lave, repasse, amidonne les cols, dépoussière, lustre les planchers. Elle ne paraît jamais blasé par sa tâche, jamais fatiguée. Souvent elle chantonne en provençal et a toujours le sourire.
Tout sent bon, de la cire des parquets à l’étage, au café fraîchement moulu dans la cuisine.
La salle à manger est réservée aux jours de fête. C’est un peu un sanctuaire où madame André passe le plumeau sur chaque objet avec précaution comme s’il s’agissait des pièces d’un trésor. A ses yeux, tout y est important, tout est souvenir depuis son mariage et chaque bibelot que son époux lui a offert a autant d’importance pour elle que des objets d’art. Elle veut que tout soit bien rangé, et que les coussins sur les fauteuils aient le ventre rebondi. La seule période de l’année pendant laquelle elle déroge, l’âme en peine, à cette habitude c’est pendant la visite des cousins du nord.
Tous les ans, en juillet, la famille de monsieur André vient passer quelques jours à Jousas. Doubistes par excellence, avec un accent à couper au couteau, ils arrivent la voiture pleine. On se demande comment ils parviennent à entasser autant de choses dans le coffre et entre les sièges. Leur périple doit être plus qu’éprouvant serrés comme des sardines en boîte. Ils font penser à des escargots qui trimballent leur baraque sur le dos. Bien qu’ils connaissent parfaitement la région après toutes ces années, ils prévoient encore les paires de bottes en caoutchouc pour une hypothétique averse, les gilets de laine contre un rafraîchissement plus qu’illusoire.
Avant leur arrivée, c’est branle-bas de combat chez les André. Ils s’activent dans tous les sens. Nettoyage de printemps pour une maison déjà rutilante. Alors qu’à un bout de la France on fait les valises à l’autre bout on astique, on prépare les lits, on compte les serviettes pour que tout soit impeccable. La mère d’Eva ne quitte plus ses fourneaux, elle va pouvoir tenir un siège. Elle veut avant tout leur faire plaisir, bien les recevoir pour qu’ils rechargent les batteries au soleil jusqu’à l’année prochaine. Elle fait des terrines de lapin au genièvre, succulentes ; des pieds paquets ; des caillettes. Fin cordon bleu, elle se laisse emporter par sa volonté de faire plaisir avant tout.
Les dernières heures sont longues avant leur arrivée. Toute la petite famille se tient au garde à vous pour ne pas salir les habits du dimanche mis pour l’occasion. C’est une joie et une excitation qu’ils connaissent bien et qu’ils adorent. Ils les aiment bien, les cousins du nord. Lorsque Lucas aperçoit leur voiture au bout de la rue, il se met à crier. Les cousins ne descendent pas de leur véhicule, ils en jaillissent. C’est bises et accolades en veux-tu en voilà. Ce sont leurs vacanciers qui arrivent et pour Eva c’est un peu ses vacances à elle aussi. Les cousins sont sympathiques, contents d’être là. Il y a Marcel, un moustachu ventripotent, au teint un peu rougeaud qui embrasse comme si il allait vous avaler la joue. Il y a Marie-Claude, son épouse, gentille petite femme souriante, un peu effacée à laquelle on ne peut donner d’âge. Enfin, leurs gamins, les jumeaux, des tornades pas méchantes mais que l’on préférerait souvent voir en peinture, surtout Lucas. Avant l’assaut, Lucas gare ses jouets. Par le passé, il a fait de tristes expériences qui l’ont échaudé.
Cette année, les cousins sont restés deux jours de plus que prévus. Ils ne pouvaient se résoudre à reprendre le chemin du retour. Sans entrain, ils ont remis leurs bagages dans le coffre après des journées ensoleillées de baignades et de siestes sous le platane dans la cour. Difficile de renoncer aux discutions interminables jusqu’à plus de minuit, quand l’air se fait plus respirable, que les cigales laissent place aux grillons et aux grenouilles de la petite mare. Pour la famille André, c’est aussi le cœur un peu serré qu’ils ont vus la voiture s’éloigner. Pour eux aussi, c’était les vacances : un autre rythme, plus d’animation et plus de rires dans la maison. Seul Lucas est soulagé de retrouver le train-train coutumier car enfin il peut profiter de sa chambre jusque là envahie par ses deux petits cousins. Deux petites têtes blondes, les jumeaux Pierre et Edouard. Il les aime bien les cousins, à petite dose, leurs bavardages de fifilles, leurs disputes pour un oui ou un non, au bout de deux jours Lucas en a ras-le-bol. Il est heureux lorsqu’ils arrivent et ravi quand ils repartent. Souvent il se demande pourquoi leur mère a eu des jumeaux ? Un aurait suffit ! Lucas n’est pas un enfant unique. Cependant, l’écart d’âge avec sa sœur est important, alors il se comporte souvent comme s’il était seul. Plus qu’une grande sœur, Eva est plutôt aux yeux de Lucas une seconde maman sur qui il peut se reposer. Il la sollicite pour l’aider à lacer ses chaussures, ranger ses jouets.
Pour l'heure la principale préoccupation d'Eva est de se remplir l'estomac... Son petit estomac qui commence à se tordre un peu à l'idée que demain, c'est la rentrée.

PRIX

Image de Printemps 2013
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Bernadette Fevrier · il y a
J'espère que tu seras récompensée.
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Sophie Louvet · il y a
Merci beaucoup. C'est super gentil!
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Corinne Morel · il y a
j'aime!
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Francois Ambert · il y a
j'aime bien. Bisous
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Sophie Louvet · il y a
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