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Catharsis

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Francisco

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Quelle belle journée! J'adore cet atelier malgré ces derniers jours éprouvants. J'aime son atmosphère, mélange de volonté obstinée et de mélancolie qui finissent par se fondre dans les empruntes des gestes de celui qui ne vit que pour son art. Engourdi par les derniers coups de maillet porté sur mon châssis, je ne parviens pas à oublier les événements d'un passé récent.
Brutalement exilé dans un grenier à la suite d'un coup d'état numérique, les parties ornementales en bois rare de la bibliothèque dont j’étais l'élément vedette furent récupérées par un maître-encadreur et d'autres par des restaurateurs d'instruments de musique. Un véritable recyclage interculturel. Je ne l’avais pas trop mal vécu, ayant la nette impression de végéter alors que j'invitais de mon mieux les étudiants et spécialistes amateurs à consulter des ouvrages savants sur l’histoire de l’art pictural. Le maître me promettait tant de belles nouvelles vies que je mis toute ma conscience professionnelle au service de ma nouvelle affectation . Et voilà, aujourd’hui, c’est le grand jour ce rôle ambitieux. J'entre dans le monde très fermé de l'encadrement. Les essais imposés ne me suffisent plus, malgré les belles émotions déjà vécues. Pourtant il n'a pas ménagé leurs diversités avec des reproductions de Picasso, Chagall, Van Gogh, Matisse et même une très belle aquarelle d'un paysage vosgien que je ne voulais pas quitter. Il tenait absolument à ce que j'encadre des œuvres de tous les genres, de toutes les époques, des célèbres, des chères en reproduction et en copie, de la croûte, de l'aquarelle ou de l'huile. Mais bon, pas non plus un ensemble d'expériences en atelier me permettant d'emmagasiner toute la sérénité et la distance parfois nécessaires. Et ce matin, lorsque j'ai senti les difficultés que mon maître avait à fixer cette copie du «  cri  » de Munch sur le châssis et à l’encadrer de mes petits bras de chêne, j'ai su que cette mission ne serait pas de tout repos. Impression largement confirmée quand il accompagna la pose de son estampille d’un stimulant « Que le cri soit  » et que, immédiatement, le cri fut. Il m'avait déjà fait le coup avec une copie du Radeau de la Méduse en me souhaitant une «  bonne croisière!  ». C'est à ce moment là que les choses ont cessé d'être drôles.
Je me transporte immédiatement dans le monde d'une bouche d'où ne sort aucun son et de deux orbites qui ne soutiennent aucun oeil. Ne le dites pas, mais ce cri qui ne parvient pas à se faire entendre et encore moins comprendre m'exaspére immédiatement. Tout fuit la normalité à laquelle j'aspire. Il aurait pu faire une bande dessinée, le bon Munch, avec des monstres justifiant les yeux exorbités, des cris dans les bulles. Tout le monde aurait compris. D'ailleurs, c'est sûr, il a été tenté avec ses nombreuses versions que le maître me colla une par une afin d'en choisir la plus expressive. C’est pas rien de capter une force de cette nature, sans mots, sans regards. Comment a-t-il fait pour sortir ce cri angoissant, gobant l'air d'une bouche toujours aussi avide qu’au dernier coup de pinceau? Je ne vais pas tarder à le vivre.
Aussitôt la reproduction fixée et le tableau déposé sur le siège avant de la camionnette du maître nous partons pour un trajet peu confortable. Il a hâte de se débarrasser de nous. Pas le temps de m'adapter à ses regards qui perdent de leur prévenance. Le tableau prend possession de moi comme un coup de foudre, alchimie de détresses et de désirs toujours déçus. Un large tour d'horizon du ciel, de la terre, de la mer, de lumières du jour, de la nuit, du soleil, autant d'éléments en colère et douloureux formant une boule d'énergie faiblissant au fil d'une peinture à rebrousse poils. Une vitalité opprimée au service de cette forme du bas écarquillant des orbites en mal d'horizons, ouvrant une bouche en mal de cris, morts bien que jamais nés. Une forme à la triste figure, véritable masque de film d'horreur, sorte d'armure d'un chevalier de l'effroi essayant de se protéger d’un cri unique qui vaut pour toutes les angoisses du monde. Quelques escaliers dans des bras encore rassurants et me voilà le ciel en bas en train d'attendre le résultat d'un coup de sonnette.
- « Quoi  ? Quoi  ?...Qu'est ce que c'est  ? 
- « Madame  Larsen? Nous sommes bien au ..?  »
- « Oui, c'est pourquoi  ?  »
- « Une livraison, alors j'en fais quoi  ?  »
- « Posez ça là, non là bas...Je verrai après. Mon fils est malade. »
Mon livreur m'effleure en déposant un vague geste d'encouragement et me lâche ces quelques mots:
- « Tout le monde essaie de voir ce qui fait peur à Munch, ne laisse personne passer cette porte !»
J'étais déjà pas bien, mais là je suis servi. Me voilà dans la gueule de l'enfer, gardien des monstres à la façon des jardins de Bomarzo. Deux doigts chirurgicaux entreprennent de me dépouiller de mon emballage.
- «  Ah..ah...C'est pas possible  ! Tu vois cette horreur ? » 
Comme il y va l'autre inculte avec son horreur! Instinctivement je me recroqueville pour ne pas lui balancer un hurlement malgré les nettes sollicitations de la forme du bas. Une main se pose sur moi. Une main peu vivante qui me redresse en égratignant les bords sombres de ma boiserie. Je fais ce que je peux pour contenir les cris qui m'habitent.
- « Qu'est ce qu'on fait du cadeau de ta sœur  ?  » interroge une autre voix me regardant par dessus l'épaule de la petite tête restée bouche bée au dessus de moi.
- « On l'accroche. Je préfère le voir de temps en temps que d'avoir à m'expliquer avec elle! »
- « Où? »
- « Le bureau. » Sa voix guillotine.
Et voilà comment en peu de temps je me retrouve pendu à un crochet sur un bout de mur, en face d'un somptueux divan plein de suffisances. Car, je l'apprends assez vite, mes nouveaux propriétaires sont psychiatres. Apparemment pas de séquelles visibles de cette installation non désirée, mais une nette tendance à une sensibilité quelque peu exacerbée. Et ça, je suis sûr que je le dois à cette putain de reproduction du « Cri » d' Edvard Munch qu'on m'a collée entre les lattes. Il a fini par me foutre la trouille matin, midi, soir et nuits entières tant j'ai l'impression que les rares regards qui daignent y jeter un œil rougissent et s'empressent de fuir. La dépression n'est pas loin et ces psychiatres qui ne voient rien. Ils m'ignorent superbement. Juste quelques échanges sur l'évolution de la maladie de leur fils qui souffre, d'après ce que je comprends, d'une méningite. Et il n'y a pas que les yeux des indigènes du lieu qui participent à mes angoisses. Les pores de mon bois se mettent à capter les moindres silences sortant de ces bouches qui , par mimétisme sans doute, se dilatent sans jamais rien sortir d'intelligible. Et cette petite voix murmurant sans arrêt dans un coin du tableau : « Au secours, au secours.... ». Et pourtant, le plus dur à supporter ce sont les odeurs de marée.
Il n’y a pas que moi sur le mur. Mais non, ils ont trouvé le moyen de m'accrocher en face d'une reproduction de la Joconde. J'en peux plus d'envier cet affreux cadre aux enjoliveurs dorés. Il respire une béatitude qui frise l'indécence en face de mes turpitudes.
Un jour, en fin d'après midi, un branle bas de combat me fait craindre pour le fils malade. Il me passe même dans les fibres que mon calvaire va prendre fin par un décrochage intempestif. Je suis prêt à faire tous les murs, du studio d'un retraité toussotant à un centre d'hébergement d'Emmaüs. Je m'en fous. Pourvu qu'on me parle. J'en peux plus de contenir les angoisses d'un Munch, sans doute justifiées mais trop compliquées pour un débutant. Je n'ai plus aucune conscience professionnelle. Je n'aspire qu'à la désertion. Les bruits se rapprochent et la porte s'ouvre sur une tête bien pâle et un corps qui tente de la suivre avec le soutien ferme des deux spécialistes des intérieurs mentaux. Ils l'installent sur le divan, sorte d'aristocrate des fantasmes mis en retraite anticipée dans le bureau pour cause de surmenage.
- « Il sera bien ici, près de nous pour la nuit..  »
Après avoir réclamé à corps et à cri qu'on m'enlève de devant ses yeux, mon colocataire se résigne au fil des jours. Il me regarde du coin d'un œil plutôt interrogateur. Je ne l'effraie plus.
La sœur responsable du cadeau va débarquer dans le bureau avec ce qu'il faut d'énergie pour que le petit se redresse dans le divan. Je n’ai pas suivi toutes leurs discussions, car elle a des arguments la tantine dont les cheveux en feu hurlent en permanence. J'ai juste compris qu'elle a appelé Matisse à la rescousse. D'après elle, il aurait débuté dans la peinture à la suite d'une grave crise d'appendice et même qu'il prêtait ses toiles à des amis malades, attribuant des pouvoirs mystérieux aux images peintes. Pour elle «  Le cri  » est le tableau idéal. Il est là chez lui, dans ce bureau des plaintes non entendues. Avec elle les heures s'envolent, rapides, légères et les nuits arrivent, reposantes, profondes. Mais elle repart.
La maladie de petit se déroule à peu près normalement, une bonne fièvre à plus de 40, ponctions lombaires pour vérifier le liquide méningé, quelques délires mettant en scène une assemblée de serpents piailleurs poursuivant des oiseaux affolés. Les choses se gâtent insidieusement. Petit à petit le malade exerce sur moi une attirance que je mets d'abord sur le compte de mon envie qu'il guérisse au plus vite et que l'on me change de contenu. Il ne me regarde plus avec autant de points d'interrogations. Une force incontrôlable me forçe à pousser des cris pendant des heures. D'abord plaintifs mais se métamorphosant vite en folie furieuse. Et personne ne vient y répondre aussi j'en déduis assez vite que nous sommes les seuls à les entendre et peut être même à les fabriquer. Même si quelqu'un se trouve dans la pièce, tient la main du petit malade ou l'ausculte, rien, aucune réaction alors que je perçois nettement les hurlements de la forme du dessous. Et lui, il ne cache même plus un petit sourire amusé, teinté d'un brin de perversité. J'en fais sûrement beaucoup, peut être trop.
La maladie empire brutalement. Il est question d'hospitalisation. Le tableau se met craquer pendant et entre les cris. Je ne parviens à le contenir qu'aux prix de contorsions usantes. Les deux personnages, le pont, la mer, les lumières veulent sortir, vivre leurs vies, s'enfuirent au delà des limites fixées par le bon Munch. Je suis bien prêt de déposer les armes. Faites ce que vous voulez. Emportez moi dans vos cris de vautours. Pour le moment, la forme essaie de regarder devant elle. Sa bouche absorbe l'essentiel de ses peurs. La tension s'accumule sur son visage. Ses deux mains se bloquent sur les oreilles. Elle ne veut rien entendre de plus. Ca ne sert à rien, ça gueule de plus en plus. La lumière n'en mène pas large. Elle s'atomise tellement que le tableau jouit d'un éclairage indirect. On n'y voit pas plus qu'à travers un mensonge. Un cadre sait contenir, accueillir, absorber un trop plein d'intentions du peintre, mais pas s'agrandir, s'élargir pour permettre à un enfant d'y faire figurer ce qu'il veut y voir. Personne ne m'a instruit de ça. Je ne peux pas grand chose face à un déferlement de cris étouffés. Je me raidis tant la séance est douloureuse. Petit à petit je prends conscience que les effets s'atténuent si je laisse faire. Les cris se modulent et se calment brièvement et reprennent de plus belle. Cela va durer plusieurs jours.
En plein milieu d'un délire à base de serpents plus ou moins à sonnettes, la tante toute en cheveux du petit réapparait. Quand elle le voit sur son divan, recroquevillé, amaigrit, tout pâle, elle pousse un énorme cri de détresse. Chose inouïe, elle parvient à concurrencer les cris du tableau. Ils en prennent un coup dans la gueule et la ferment tant que la tantine reste dans le bureau. La fièvre du malade tombe bientôt à des niveaux plus raisonnable. Il lui parle du tableau et de ce qu'il perçoit, entend et de son inquiétude de mourir ou de devenir fou. Elle se met à rire de bon cœur en lui avouant qu'elle vit depuis presque toujours avec les mêmes perceptions qui lui viennent de certains objets. Elle met même un CD de Jean Ferrat avec la chanson qu'elle préfère  : « Je ne suis qu'un cri  ». Elle ajoute que Munch devait penser la même chose  : «  Je ne suis pas un peintre, je ne suis qu'un cri  ». Cela calme l'enfant, la fièvre. Au fil des jours, l'angoissée du cuir chevelu va aider le malade à ne plus avoir peur des cris, à les comprendre, à les faire sien.
- « Ferme donc un instant les yeux pour sentir si les cris sonnent juste », lui conseille t-elle. Les cris de Munch sont des cris d'amour ajoute elle, des cris du coeur. Peut être un peu de peur de l'avenir et les deux personnages, qui semblent s'en aller en laissant la forme à ses angoisses, ne font que faire comme tous les parents. Il faut bien que leur enfant prenne son autonomie et affronte seul les peurs et incertitudes qui vont avec. Et puis elle verse dans le lyrique absolu en fantasmant sur les cris qui cachent des lendemains qui chantent, que Munch devait souffrir du mal de mère. Que la plus belle création d'un humain, c'est quand même son existence. Que oui, il y en a des belles et des tristes, des qui gueulent, des qui se taisent. Que l'on devrait instaurer des crieries dans chaque quartier. Des crieries intergénérationnelles et on s'apercevrait que les cris des jeunes et des vieux ont bien les mêmes intensité, causes et fins.
Et moi je me refais une santé de bois. Ca crie toujours et ça crie même de plus en plus fort. C'est bien vrai qu'un cri ne meure jamais, il reprend seulement des forces. Mais ils ont changés de tonalités et si je pouvais lui mettre un vraie bouche et des yeux à la forme du bas, je crois qu'elle finirait par sourire. Et le petit et sa tante se mettent à jouer gaiement. Il s'agit de deviner ce qui peut bien faire peur à la forme du «  Cri  ». Comme autant de puissances invisibles que chacun porte en soi.
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Miraje · il y a
Les cris ouverts sur le silence interpellent ... ( tout autant que les sourires florentins énigmatiques).
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Polotol · il y a
Pour le cadre criard dynamique. A+
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Potter · il y a
Bravo !!! j'ai voté
N'hésite pas à venir m'encourager pour mon dessin finaliste !!!!!! ( Poudlard )
https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3

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Francisco · il y a
Merci, c'est fait hier. Mes voix avec autant d'admiration que d'envie pour l'oeuvre. Bonne chance pour la suite
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Potter · il y a
merci beaucoup ! c'est un plaisir d’être complimentée ainsi !!!! : )
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