Cata@virtual.net

il y a
8 min
399
lectures
206
Qualifié

Ingénieur défroqué par amour de la chanson et de la poésie. Les "poètes d'aujourd'hui" existent, je les rencontre tous les jours ici et ma muse m'accompagne cata@virtual.net  [+]

Image de Automne 2018
Je l’ai vu peindre sa paupière. Une ombre bleue d’abord. Puis de plus en plus sombre. Comme une pellicule de ciel qui tournerait à l’orage. Chaque battement fut bientôt celui d’une aile noire. Alors il s’est mis à pleuvoir, très fort. Je me suis dit : la pluie va nous laver tout ça. Mais non. Simplement, la paupière est tombée comme un pétale fané. L’œil regardait la pluie à bout portant.
Un peu plus tard dans la nuit, je l’ai revue. Elle avait des yeux neufs. Elle m’a souri et s’est envolée en battant des cils.

J’y pensais depuis un certain temps. C’est sans doute ce rêve qui m’a décidé. Il n’avait pas encore de sens mais déjà une action souterraine, comme souvent les rêves. J’ai pris rendez-vous avec le docteur Désâmes, un type très bien, très compétent. L’ami Boris l’avait déjà consulté pour ses bouffées délirantes. Trois mois avaient suffi pour qu’il recouvre une parfaite intégrité mentale. Et sans perte de poésie, car c’est le monde qui s’était mis à délirer autour de lui.
J’y suis donc allé en confiance.
Pas déçu. Rien que par la salle d'attente, on comprend que c’est du sérieux : Fauteuils profonds, revues de luxe, rideaux pesants retenus par des embrasses à pompons, moulures et boiseries partout... Et puis – impressionnant –, cette même qualité de silence que dans les églises d'autrefois. Je n'aime pas décrire, pourtant ça mériterait. Surtout les rangées de reliures pleine peau sous des acajous vitrés. J’ai fait le curieux, juste le temps d’entrevoir un Traité des Urgences et une Sémantique des somatisations en plusieurs volumes. Je vous dis que cet homme est vraiment calé.

— Alors qu'est-ce qui ne va pas ?
— Docteur, j’ai pas de génie.
La main prend note. Puis la voix interroge à nouveau, très naturellement, comme si je m'étais plaint de brûlures d'estomac ou de lourdeurs dans les jambes.
D'ailleurs, j'ai à m'en plaindre.
— Quand ça les brûlures ?
— Plutôt le matin.
— Et les lourdeurs ?
— Plutôt le soir.
— Et le manque de génie, depuis quand ?
— Là, je ne peux pas vraiment situer.
Il note : « ne peut pas vraiment situer ». Puis, après un silence :
— Bon, vous n'avez pas de génie, mais vous avez bien quelque talent ?
— Oui, je crois... Enfin, j'espère... En musique peut-être... Ou plutôt en peinture. Et aussi j’écris des pièces de théâtre dans lesquelles je me ménage de petits rôles.
— Ah ! de petits rôles... Donc, vous avez quelque talent mais ça ne vous suffit pas ?
— Voilà, docteur, ça ne me suffit plus !
Nouveau silence. Il m’observe de derrière son grand bureau. Toute cette surface rien que pour ses coudes en dit long sur son pouvoir. Il entreprend de me poser des tas de questions. Puis, à la fin, il sort une feuille d’ordonnance et se remet à griffonner.

La vie n’est jamais aussi intense qu'en l’attente du miracle. Je pense au faiseur de pluie qui avait fasciné mon enfance. Il est de retour. Ses doigts touchent le ciel et font des ronds dans l’azur. Des incantations s’envolent de sa bouche et, bientôt, l’herbe de la prairie desséchée se couche sous les premières foulées du vent. Encore un peu de temps et l’horizon va se soulever pour laisser passer les nuages.

— Voilà ! Tout cela ne me paraît pas bien grave et devrait s'arranger rapidement.
Ton rassurant. Lecture commentée des prescriptions. 
— Il s'agit d'une sorte de régime, ou plutôt d'une discipline de vie, un don de soi à l’excellence. Le génie est au talent ce que l’orchidée est à la fleur des champs. Il se cultive en serre. Il est le sang bleu de la sève. Il se greffe sur la blessure de notre plus tendre écorce. Il impose de se protéger des autres sans renoncer à souffrir de soi...
Qu’il explique bien, le docteur Désâmes ! Et plus il m’explique et plus j’ai hâte.
Traitement prévu pour trois mois, sans risque d’effets secondaires ni nécessité de renouvellement. « Votre génie se fera jour de façon naturelle et quasi obligée. » Il a dit ça. Il a même ajouté : « Eh oui ! On croit toujours que ces choses-là n’arrivent qu’aux autres ! »
C’est trop beau ! J’aurais dû le consulter bien plus tôt. J'exulte, mais je veux être certain :
— C'est vraiment tout, docteur ? Vous ne me donnez rien à prendre le matin à jeun ou le soir au coucher ?
Il sourit et me fait signe que non. Malgré tout, j’insiste :
— C’est que... à mon ami Boris, vous lui aviez prescrit des piqûres d’huiles essentielles...
Faut-il me le répéter : dans mon cas ce serait inutile.
— Pas de piqûres, non. Simplement, isolez-vous. Coupez-vous de votre famille, de vos amis. Le génie s’effarouche des a priori que vos proches vous infligent et les images qu’ils vous renvoient font écran à celle que vous méritez. Soustrayez-vous donc à tout autre regard que celui de votre Muse...
Pour le docteur Désâmes, il semble aller de soi que j’ai une muse. Il a même besoin d’un nom pour compléter mon dossier.
Elle ne m’en voudra pas si j’ai donné le sien. On ne peut pas décevoir l’homme qui vous octroie du génie. Tel qu’en moi-même enfin je vais être changé, n’ai-je pas déjà un rang à tenir ? Orchidée pas encore, mais au moins perce-neige en quête de hauteur...
J’ai donc dit :
— Ma muse se nomme Cata, docteur.
Il a noté : « Sa muse se nomme Cata. » Puis, comme on pose une colle, il m’a demandé :
— Et savez-vous ce que signifient ces quatre lettres : Cata ?
Non, je ne savais pas...
— Que votre muse étend son regard sur les choses d’en bas. Les secrets de l’ombre l’attendent pour éclore à la lumière. Tel était déjà le commerce des muses au sommet du mont Parnasse ! Elles s’inclinaient vers le poète et le tenaient au pied du murmure jusqu’à échanger la manne de leur inspiration contre l’ondée de sa semence.
— La muse dont je vous parle, docteur, habite un ailleurs tissé de fils invisibles où ne se trame que des commerces virtuels, où ne circulent que des messages sans messagers. Une immense toile, inaccessible aux doigts des antiques fileuses, bien plus vaste que l’empire des anciens jours et qui me place hors de sa vue quand bien même voudrais-je lui apparaître. Au reste, à quoi cela servirait-il ? Ses yeux sont en mal d’admiration – elle me l’a dit – et ne sauraient s’émouvoir que des merveilles d’en haut...

N’ai-je pas déjà senti que je m’exprimais avec un accent nouveau ? Mais sans pour autant convaincre le docteur Désâmes :
— Détrompez-vous. Aucun regard, pas même celui des muses, ne saurait soutenir les merveilles d’en haut, sinon aux rares instants d’un soleil noir. Nous n’avons droit qu’à leur reflet sur les choses d’en bas. Les yeux téméraires, ou trop marqués de longue date par une admiration précoce, gardent la trace d’un idéal tatoué à l’intérieur de la paupière. C’est un phénomène bien connu de nos divans : ces yeux-là ne peuvent plus s’ouvrir que sur la déception.
— Raison de plus pour laisser les yeux de Cata dormir à volets fermés. Je ne me sens aucun futur, docteur.
— Vous auriez tort. Le futur s’impatiente. Cata vous y attend. Suivez bien mes conseils et votre génie lui fera des yeux neufs, comme si ses paupières devaient tomber avant de repousser...

Un homme qui devine vos songes et vous en forge la clé est forcément crédible. Mais c’est plus fort que moi, tous les bonheurs qu’on me présente, il faut que je les imagine un crêpe noir sur le revers.
— Et si, quand même, le génie ne venait pas, docteur, n'y a-t-il aucun repêchage possible ? Je ne sais pas moi : une autre médication, pour les cas réfractaires ?
— Si, bien sûr, il y a le désespoir. Dans tous les cas où le sujet se vit comme déficitaire dans ses aspirations les plus nobles, c'est un fait cliniquement établi que le désespoir constitue le meilleur adjuvant thérapeutique. La plupart des génies furent de grands désespérés.
— Et si... supposons que le désespoir lui non plus ne veuille pas de moi, docteur ?
Là, il a marqué une pause, comme s'il hésitait à dire, ou cherchait la manière. Puis il m'a rappelé que, tout de même, sentir poindre le désespoir relevait bien de sa compétence. Or, dans mon cas, pas le moindre doute : le désespoir s'approchait à grands pas.
Cette fois je me sens soulagé. Lui-même a ce visage serein, ce ton encourageant du médecin qui vous raccompagne à la porte de son cabinet avec un air de dire « Ah ! Si seulement je n'avais à traiter que des cas aussi simples que le vôtre ! »
— Tout ira bien, j’en suis sûr. Je vous revois dans trois mois pour confirmer la guérison.
Il a dit guérison ! Vous l’avez dit, docteur ! Ô vous, qui soignez nos manques à dérober le ciel aussi bien que nos jambes lourdes et nos brûlures d’estomac, si vous saviez combien ce mot de guérison magnifie votre voix et réchauffe notre cœur ! Ne voudrais-je pas souffrir tous les maux de la terre pour m’en voir si prestement guéri par vos soins. Ne voudrais-je entrer chez vous sur une chaise roulante pour le bonheur d’en sortir debout sur des jambes neuves. Ou encore, avec une canne blanche pour celui de découvrir la lumière à travers vos fenêtres. Certes, il y a ce petit délai : trois mois. Et alors ! La belle affaire ! Bénie soit plutôt la contribution du calendrier ! Le bel aujourd’hui prend une dimension qui dépasse l’espérance des plus ambitieux matins : il y a promesse de guérison entre le docteur Désâmes ici présent et notre pauvre souffrance. Cette déclaration et l’instant qui l’enregistre n’ont pas de prix. Voilà pourquoi, docteur, plutôt que de vous remettre vos honoraires dans la main, je les ai furtivement posés sur le coin de votre imposant bureau. Je veux seulement, encore une fois, une dernière, pour m’en aller serein, recueillir de votre bouche cet heureux pronostic :
— Alors, êtes-vous certain, docteur : la guérison d’ici trois mois ?
— Parfaitement, après quoi nous devrons envisager un suivi régulier.
Une chute me creuse la poitrine :
— Comment ça ? Un suivi régulier ? Voulez-vous dire que... qu’il s'agira d'une simple rémission, d'un acquis précaire qu'il faudra entretenir ?
— Non, non, je vous rassure, l'acquis sera irréversible. Mais une question subsistera : pourquoi donc cette incoercible aspiration au génie ? Il faudra bien finir par comprendre...
Puis, après le temps d'une imperceptible gêne :
— Et là, je ne vous cache pas que ce sera long, très long...
Cette fois, le ton est celui que l'on réserve aux grands malades lorsqu'on se refuse à leur livrer toute la vérité.
Sur le moment, ça m’a fait un choc. Et puis très vite, en sortant, j’ai compris qu’il avait dit ça pour me pousser au désespoir.

Le ciel s’est mis à pleuvoir, très fort. Les gens courent en tous sens à la recherche d’un abri. Moi je préfère marcher sous la pluie. Je rentre à pied. Tant mieux si je suis bientôt trempé comme une soupe.
Soupe ! En voilà un mot génial : potage a du talent, mais soupe a du génie. Je crains malheureusement que les temps ne soient proches où le mot ne subsistera plus qu’à travers cette chère vieille expression : trempé comme une soupe. Preuve que la pluie est bien l’avènement et la sauvegarde du génie.

Je veux la pluie. Je la veux pour moi tout seul dans cette avenue soudain désertée. Je veux que la pluie m’inonde, m’imbibe, me traverse. Qu’elle me dessille et me dépaupière. Je l’aime. J’aime cette façon qu’elle a de jeter le trouble dans le regard. D’affoler la verticale de ses ruisseaux sur cette vitrine de fleuriste, comme si elle cherchait le moyen d’y pénétrer. Je ne veux plus voir le monde qu’à travers un déluge sur une vitrine de fleuriste. Je veux que le monde ne soit plus qu’une vaste orchidée dans une bulle assiégée par les eaux. Je veux grimper aux cordes de la pluie pour monter remercier les nuages.
Je me dis qu’un de ces proches matins, il y aura eu trois mois de cela. Le dernier été du siècle nous aura fait des signes dans le ciel, des floralies sur terre et des orages entre les deux. Le dernier automne aura dompté la pluie, apprivoisé les gouttes, étalé ses flaques autour des marronniers. Paris n'aura pas brûlé, bien au contraire. Les astrologues auront menti, mais pas le docteur Désâmes. Il se tournera vers moi dans la lumière d’une embellie : « Ne vous avais-je pas dit ! Je le savais !... Il ne fallait pas s’en faire un monde... Et comment vivez-vous ce nouvel état ? Comment va votre Muse ? Elle vous a inspiré une nouvelle pièce bientôt saluée par la critique ? Très bon !... Et vous vous êtes distribué le premier rôle ? Parfait ! Un rôle de désespéré ? Tout cela est excellent ! » Il en aura même le cœur à plaisanter, le bon docteur : « Vous, au moins, vous pouvez dire que vous tombez de la dernière pluie ! »

La pluie a cessé. Lavé à grande eau, le ciel est tout propre, tout lumineux. Je suis toujours debout devant cette vitrine, les os encore mouillés.
La fleuriste a fait une apparition. Juste le temps de disposer une orchidée. Variété rare : une évocation de Vénus réduite à un sexe végétal. Puis elle a disparu en m’adressant un petit battement de paupières qui m’a semblé complice.

Et si c’était Elle ?
Après tout, je ne l’ai jamais vue et ne la verrai sans doute jamais. Ou je peux aussi bien la voir sans jamais savoir que je l’ai vue. Elle peut vivre aussi bien quelque part dans le Pacifique ou au Canada ou ici même au milieu des fleurs. Drôle de monde que le nôtre ! Si on nous avait dit ça.
Il faudra que je raconte.

De retour à la maison, j’allume mon ordi. Il me faut vraiment tout raconter : le rêve, la consultation chez le docteur Désâmes, le génie dans les trois mois, la longue marche sous la pluie et le coup de la fleuriste...
Tout raconter à l’adresse de cata@virtual.net.

206

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,