Casual Fryday

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Auteur de divers romans (anticipation et autres) à trouver sur le site que voici : http://ck7166.wixsite.com/christophekauffman mais aussi de théâtres, nouvelles, poésies... au plaisi  [+]

Image de Eté 2017
19 h 55 Je quitte le bureau. La dernière. C’est bien vu par le patron. Je n’ai pas le temps de rentrer chez moi. A 21 h, un copain donne un concert avec son groupe de heavy metal dans un café pourri, vaguement underground, de l’autre côté de la Meuse. J’ai dit que j’irais. En attendant, je me détends, je prends une bière dans une brasserie. Assise sur un haut tabouret, au bar. Je n’aime pas beaucoup cette situation. Une fille de trente-neuf ans, seule, au bar, ça ressemble à une supplication : venez m’aborder, je suis célibataire, à trente-neuf ans, je ne serai pas très exigeante. Je n’aime pas ça, parce que ce n’est pas vrai. Je n’ai pas envie qu’on m’aborde. Je suis très bien comme ça. De toute façon, je gagne plus que la plupart des gens dans cette brasserie. 2800 euros net. J’espère qu’ils ont vu que je roule en Mini intérieur cuir.
20 h 50 Je gare ma Mini dans un quartier où j’espère qu’on ne va pas me la griffer. Combien gagnent les gens dans ce coin ? A voir les maisons, ça n’a pas l’air folichon.
23 h 50 Je suis chez moi. Crevée. Le groupe était pas mal. J’ai les oreilles qui sifflent. Quand même, je ne les vois pas à Forest National ou au Stade de France. C’est toujours pareil, partout autour de moi, je trouve un manque d’ambition consternant. Je ne devrais pas vivre en province. Mais j’ai un bon job.
02 h 30 Encore une putain de souris qui me réveille. Elle couine dans le panier de fruits. Liège est la ville des souris. Je la chasse d’un coup d’essuie. Elle s’enfuit je ne sais où. Quoi qu’il en soit, elle reviendra. Ma nouvelle chemise de nuit blanche fait de jolis reflets dans la fenêtre noire.
7 h 00 Réveille-matin. Premier avril. Les infos. Demain, le G20 tient sa grande réunion à Londres. Sortir de la crise. Je me pèse. 57 kilos 300. J’ai pris 200 grammes. Les bières d’hier. Je me douche. Queen à la radio : « It’s a beautiful day ». Paraît que c’est la dernière chanson qu’il a enregistrée, avant de mourir. Tout un programme.
8 h 30 J’arrive au bureau.
8 h 40 Machine à café.
10 h 35 Coup de fil de ce connard de client qui m’envoie deux mails par jour depuis une semaine. Mais qu’est-ce qu’ils croient !
11 h 30 La responsable des ventes, qui est en congé de maternité, vient nous montrer son chiard. Il a un mois. Je le trouve laid comme une mouche, avec une tête en poire. Mais je dis le contraire. Gnignigni, qu’il est mignon. Elle a des montées de lait, elle a le culot de s’en plaindre. Je sais qu’on licencie dans la boîte. C’est la crise. J’ai la pensée inavouable qu’elle soit virée. Juste à son retour de congé : good bye. Quelle vanité de venir montrer son môme. J’ai trente-neuf ans, je suis seule, merci, c’est délicat.
12 h 45 Je mange un sandwich avec l’assistant de communication. Il a peur d’être viré. C’est une obsession. Parce que je suis aux Ressources humaines, il s’imagine que je sais tout et que je peux quelque chose. Je l’ai vu sur une liste, mais je ne le lui dis pas. C’est pas mon rôle, et puis à quoi ça servirait ?
14 h 00 Je rentre au bureau. Le directeur veut me voir.
14 h 04 Je suis virée.
14 h 05...
14 h 07 Je m’en fous. Qu’est-ce qu’il croyait ? Que j’allais me mettre à chialer comme une môme ? Que j’allais le supplier à genoux ? Lui tailler une turlute ? Lui mettre un pain dans la gueule ? Salaud.
14 h 09 Salaud. Salaud. Salaud.
15 h 00 J’ai fait mes cartons. Mon carton. Presque deux ans de boulot qui tiennent dans une boîte de 80 sur 50 sur 50. Plutôt maigrelet comme résultat. Je suis retombée sur une photo du Team Building qu’on a fait l’année passée. Quinze connards en casual fryday qui posent devant l’entrée du parcours aventure de Durbuy. Souriant comme des gosses le jour de la photo de classe. Y en a même un qui fait des oreilles de lapin au patron. Je ne sais plus son nom, il a été viré deux mois après la photo.
15 h 20 Machine à café.
15 h 30 Je dois subir les regards apitoyés de tout les employés que je croise. Tout le monde est déjà au courant ? C’est dans le journal ou quoi ? C’est fou ça, je suis aux ressources humaines, l’info c’est moi qui doit la faire passer, merde ! Ou alors, c’est parce que j’ai les yeux rouges et gonflés...
16 h 00 Je vais rebondir. Ça ne devrait même pas être trop compliqué. Diplômée des HEC, avec troisième cycle et quatre ans d’expérience aux states, trois des plus grands bureaux de consultant en Europe, dont un à Genève. Quatorze ans d’expérience au total. Disponible. Pas d’enfant. Ni passé, ni à venir.
16 h 01 Ni avenir. Pas drôle.
16 h 12 Dû déplacer ma Mini. Y a déjà plus mon nom sur la place de parking. C’est ça être proactif ?
17 h 00 Boule dans la gorge. Grosses remontées acide. Deux gaviscon. Ça passe. Grosse envie de flinguer mon boss. Deux Temesta. Ça passe pas.
17 h 15 J’ai prévenu l’assistant de communication que lui aussi. Il m’a regardé avec des yeux vides. Il n’a rien dit. Qu’est-ce que tu veux dire aussi ? Je me demande pourquoi j’ai fait ça ? Peut-être pour pas être la seule conne aujourd’hui. Ça n’a pas marché. malheur partagé à deux : double malheur.
17 h 18 Je ne parviens pas à m’en aller. Traîne dans les couloirs. C’est d’autant plus drôle que je n’ai trouvé personne à qui dire « au revoir ». Tant mieux. Toujours détesté les adieux. J’ai envie de me saouler la gueule.
17 h 25 Mes ongles parfaitement manucurés sont parme aujourd’hui. Ça se marie très bien avec mon Canif Laguiole. Je tapote sur la lame, ça fait un joli bruit. Tête lourde. Coton.
18 h 00 Savais pas qu’il y avait du Glenfidish à l’accueil. La petite hôtesse (comment s’appelle-t-elle ? C’est moi qui l’ai engagée pourtant !) en planque toujours une bouteille dans le tiroir du bas de son bureau.
19 h 30 Complètement pétée. La petite hôtesse s'appelle Caroline. Une gentille fille, un peu lesbienne si j'en crois les avances qu'elle m'a fait. Un peu pétée aussi. Glenfidish quand tu nous tiens ! Je ne sais toujours pas pourquoi je suis restée. Si je sais. Bien sûr que je sais. Je suis comme n'importe quelle femme de 39 ans célibataire et sans enfants, je crois encore au père noël, au prince charmant, à toutes ces conneries. Si je n'y croyais pas, je me serais maquée depuis des années. Qu'est-ce que tu crois ? Que j'ai jamais eu d'occasions ? Jamais eu de mec ? Jamais eu de demandes en mariage à la con, au cinéma, dans les rayons d'une grande surface, sur le parking d'un Carrefour en grève ? Bien sûr que j'en ai eu ! Si je n'ai jamais répondu, c'est que je crois au prince charmant, justement ! C'est que je l'attends et de pied ferme, comme une conne de bonne femme qui attend que son Charles Ingalls revienne de Wallnut Groove sur son beau chariot bâché avec deux gosses blondes qui pleurent de joie parce qu’elles ont reçus des nouvelles chaussures ! Alors j'attends que le directeur s'en aille. J'attends en essayant de me cacher que j'ai encore l'espoir... Tu situes la scène ? Il passe, il me voit, il est un peu gêné, il s'avance vers moi, il tente une main timide pour prendre la mienne et il bafouille une excuse que j'entends mal mais que je comprends parfaitement, il me reprend. En fait, il ne m'a jamais virée.
19 h 45 Le directeur est repassé. Il m'a jeté un regard à faire taire un chiard qui a des coliques. Puis il a demandé à Caroline de passer dans son bureau à la première heure demain. J’avais jamais remarqué à quel point il a une tête de rongeur. Un petit rongeur, même pas un rat. Une souris. Mon ex-patron est une souris.
19 h 50 Mon Laguiole n’a jamais pesé si lourd dans mon sac.
20 h 00 Caroline m’a demandé de la raccompagner. Ça m’a fait sourire. En la regardant de plus près, je l’ai trouvée plutôt jolie. Enfin, plus jeune que jolie, mais finalement...
20 h 10 Tu crois que le prince charmant est une femme ?
22 h 30 J'ai couché avec Caroline. Il a fallu que j'attende d'avoir presque 40 piges pour me faire une bonne femme. Finalement, c'est bien. Peut-être pas aussi bien qu’un mec. Je me demande si ce n’est pas un peu judéo-chrétien comme réaction. Caroline a pleuré un peu. Elle a peur pour demain. Je n’ai pas essayé de la rassurer.
22 h 50 Caroline est partie. Comme un mec qui doit retrouver sa légitime. Avec le même contentement un peu crâneur du chasseur qui a coincé, dépiauté et bouffé son lapin de la journée. Elle m'a dit « je t'aime », puis elle m'a dit « poisson d'avril ». C'est vrai, on est le premier. Putain.
2 h 00 J'ai tué cette saloperie de souris. Je l’ai coincée dans le foutu panier à fruit et je l’ai dézinguée. A coup de Laguiole. Elle a pas fait long feu la souris. Pas de raison que je sois la seule conne aujourd'hui. Je m’en suis mis partout.
2 h 03 Le sang fait de joli reflet vermillon sur ma nouvelle robe de nuit.
2 h 05 Je suis désolée pour la souris, mais il faut s'entraîner un peu si on veut être performant. Faut tester ses outils. Le Laguiole finalement, ça ne sera pas suffisant. Où ai-je pu foutre mon hachoir à viande ?
2 h 30 Il y a un chat de moins dans Liège. J’aimerai voir la gueule de ma voisine de palier quand elle trouvera son Mistigri sur le paillasson.
2 h 40 il faut dormir maintenant. Demain, j'ai un sacré boulot.

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Elena Moretto · il y a
un journal de bord bien drôle où chaque horaire a son mot à dire, fait son poids..
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Fred Panassac · il y a
Mince, au lieu de trucider le minou vous (elle) auriez pu l'emprunter pour bouffer la souris qui s'incrustait.
D'une pierre deux coups !
À part ce détail sordide j'ai adoré ce chant de la désillusion au quotidien.

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Arlo G · il y a
Très fort dans le cynisme et le fatalisme poussés à l'extrême. Beaucoup d'humour dans la description de vos personnages. J'aime beaucoup. Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" retenu pour le prix été poésie. Bonne journée à vous.
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Volsi Maredda · il y a
Tic tac tic tac... les proies deviennent de plus en plus grosses (chez Fred Vargas ça n'augure rien de bon)...
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Utilisateur désactivé · il y a
Très bonne idée que de minuter les actions : rythme assuré ! Je vote.
J'offre un cours de tango Ttc, " Milonga".
Je vous invite ?

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Alice Merveille · il y a
Un timing qui donne au récit un rythme à la fois inquiétant et jubilatoire !
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire sombre et inquiétante ! Mon œuvre, “Kidnapping”, vient de paraître pour le Prix Court et Noir 2017. Je vous invite à venir la lire et la soutenir si le cœur vous en dit. Merci d’avance
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Flore A. · il y a
Un vrai journal...noir, minute après minute.
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Utilisateur désactivé · il y a
Spécial, pas de doute... Inquiétant, bien écrit. Une chute qui augure du pire... Brr
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Geny Montel · il y a
Mais où va t-elle s'arrêter ? J'aime beaucoup le minutage des actions qui donne du rythme à la nouvelle et du style à l'écriture.

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