Casting pour un enfer

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Recherche scientifique et vécu à l'international m'inspirent des cadres et des ambiances dans lesquelles je me plais à glisser des intrigues le plus souvent inspirées de faits réels. Un pu  [+]

Image de Automne 2020
Eloïse tira sur l’ourlet de sa courte robe blanche. Un réflexe d’anxiété, loin de toute pudeur. Les mots griffonnés sur le carré de papier déposé la veille en évidence sur la coiffeuse de sa caravane l’avaient anéantie : « Rendez-vous demain à 17 heures au bar du Governor Bay Hotel près de la fontaine pour affaire importante vous concernant. Sœur Anne n’aimerait pas un refus. » Impossible d’ignorer la menace. L’auteur des trois lignes anonymes était trop bien renseigné. Non seulement, il savait qu’un changement de décor la laisserait libre l’après-midi, mais surtout il faisait allusion à Anne, la sœur qu’elle pensait ignorée de tous. Jamais les travers de la notoriété n’avaient pénétré aussi profondément sa vie privée.
Autour du bar papillonnait la clientèle habituelle de la fin d’après-midi : négociateurs en recherche de contrats, émissaires de tout poil, personnels de plates-formes de forage, diplomates et personnages au statut ambigu. La salle de style colonial, une reproduction approximative des lieux détruits lors de la révolution dite « des Palmiers » qui avait enrichi ses auteurs et appauvri tous les autres, offrait une vue majestueuse sur la baie. Seuls les plus âgés se souvenaient de ces événements lointains. Bientôt, bourreaux et victimes auraient disparu et leurs descendants profiteraient en toute quiétude de la manne apportée par les hordes de touristes débarquées des gros porteurs et des paquebots-hôtels, encensée par ceux qui y voyaient la fin de la misère et honnie par d’autres qui criaient à la dissolution de leur culture.
L’heure du rendez-vous était dépassée d’une vingtaine de minutes et Eloïse se reprenait à espérer un canular, quand un homme grand et élégant, portant un costume clair sur une chemise blanche, l’interpella poliment :
— Excusez-moi, mademoiselle, pourrais-je m’installer auprès de vous ?
Eloïse examina l’individu du coin de l’œil. Son assurance, sa chevelure blonde sophistiquée, ses yeux bleus éclairant un visage bronzé taillé à la serpe, le classaient dans une catégorie qu’elle ne connaissait que trop bien : le dragueur professionnel, sûr de son effet sur la gent féminine. Elle convint toutefois que l’homme était séduisant et que le timbre de sa voix, teinté d’un accent indéfinissable, retenait l’attention. Si elle n’avait pas été aussi angoissée, elle se serait peut-être laissée aller à accepter un ou deux cocktails pour meubler sa soirée. Mais ce n’était pas le moment :
— Désolée, j’attends quelqu’un, répondit-elle d’une voix sèche.
— Serait-ce moi ? ajouta-t-il avec un sourire qui découvrit une parfaite dentition.
La panique s’empara d’Eloïse à l’idée que l’intrus compromette le rendez-vous :
— Vous ne comprenez pas ? Je vous prie de me laisser immédiatement.
L’homme recula sans cesser de sourire.
— Pourtant, nous avons un sujet de discussion, fit-il en portant au niveau de son visage une feuille de papier prestement extraite de son costume. Je peux m’asseoir ?
Eloïse se liquéfia. Sans attendre sa réponse, il repoussa une petite table de marqueterie locale et s’installa face à elle dans un fauteuil en osier.
— Que voulez-vous ?
— Vous avez reçu mon message, hier, n’est-ce pas ? Évidemment, sinon vous ne seriez pas là, se reprit-il en gloussant doucement. Je peux le voir ?
Eloïse lui tendit le feuillet que l’homme déplia, plissant les paupières comme s’il avait des difficultés de lecture.
— Oui, c’est bien celui-là, confirma-t-il.
— Vous voulez quoi ? répéta-t-elle d’un ton rageur.
L’homme s’octroya un moment de silence, comme s’il était embarrassé :
— À vrai-dire, pas grand-chose...
— C’est quoi ce traquenard ? s’insurgea Eloïse. Vous me faites faire deux heures de piste par quarante degrés à l’ombre pour m’annoncer que vous n’avez rien à me dire ?
— En fait, répondit l’homme d’un ton calme, je voulais simplement vérifier vos dispositions.
— Mes dispositions ?
— Oui, m’assurer que vous ne vous défilerez pas lors de nos prochaines demandes. Plus tard...
— Des demandes ? Quelles demandes ? Et pourquoi, je ferais cela ?
— Ces noms vous aideront à comprendre : Molly, Eva, Anne.
Une onde glaciale parcourut Eloïse. Toute sa famille : Molly, la mère alcoolique qui demandait une vigilance de tous les instants, Eva, sa fille de dix ans qu’elle faisait accompagner en permanence pour la préserver de son ancien mari, Anne la sœur aînée dont l’esprit n’avait jamais été de ce monde, mais qu’elle chérissait de tout son être. Parfois, elle maudissait ce métier qui les séparait trop souvent, auquel elle ne pouvait imaginer de renoncer, ne serait-ce que quelques semaines, tellement il était chevillé en elle.
— Comment les connaissez-vous ? hurla Eloïse.
Un pilote en tenue se retourna, pour finalement s’éloigner.
— C’est mon métier, répondit l’homme avec une sorte de fierté dans la voix. Et je ne connais pas que leurs prénoms. Je sais aussi comment les trouver, et même ceux que vous payez pour les protéger !
— Ordure, cracha Eloïse.
— Vous me donnez une importance que je n’ai pas. Je ne suis qu’un émissaire.
— Alors, vous avez des commanditaires ? Qui ?
— Je ne les ai jamais rencontrés.
— C’est ce qu’on dit toujours. Je devrais vous croire ?
— Convenez que c’est pour eux la meilleure manière de préserver leur anonymat.
— Ils vous payent grassement, je suppose ?
— Correctement, rectifia l’homme. En espèces, dans une enveloppe enfouie au pied d’un gros arbre dans une forêt.
Il rit de son humour.
— Si je prévenais la police ?
— Ici ? Ils vous riraient au nez !
— Chez moi, aux États-Unis ! Avec votre lettre et les enregistrements des caméras de surveillance de cet hôtel, mes avocats pourraient facilement porter plainte, menaça-t-elle.
L’homme sembla s’étonner :
— Quelle lettre ? Vous voyez une lettre ici ? Quant aux caméras de surveillance, pourquoi pensez-vous que nous sommes derrière cette fontaine ? Ce recoin est ce qu’on appelle un angle mort... Drôle de nom d’ailleurs !
— Et tous ces gens, ici ? Vous pensez vraiment qu’aucun n’accepterait de confirmer nous avoir vus ensemble ?
Une moue amusée étira le visage de l’homme, qui jeta un regard vers la salle :
— Quelques-uns, peut-être. Je veux bien vous l’accorder. Mais où est le mal de vouloir séduire une sublime française, de surcroît actrice de renom ?
— Vous êtes vraiment une ordure, répéta Eloïse. Dégagez où je hurle !
— Alors, nous dirons que je me suis pris un râteau, comme on dit dans votre pays. Ce sont des choses qui arrivent ! Nous en avions terminé.
Après un salut un peu raide, l’homme disparut, absorbé par la foule. Eloïse ne bougea pas. Suivre l’homme ne lui apporterait rien.

La nuit était tombée. Dans le 4X4 qui louvoyait entre les ornières et les nids de poule, Eloïse s’effondra. Cette menace n’avait aucun sens. Certes, ses ennemis étaient légions. Mais qui pouvait lui en vouloir à ce point ? Ceux qu’elle avait évincés, souvent involontairement ? Son ancien mari, qui n’avait jamais admis de n’avoir gagné dans leur divorce ni argent ni rente, ni d’être contraint à l’éloignement de sa fille après la révélation de ses agissements violents ? Son dernier amant, un falot obsessionnel qui s’était accroché pendant des mois ? Un admirateur éconduit ? Si le but était de lui extorquer de l’argent, la menace était illusoire. Tous ses gains allaient à sa famille et au remboursement des traites de l’appartement parisien récemment acquis.

À l’approche du camp, le mal qui consumait Eloïse bien avant les menaces de l’homme blond réapparut, plus violent que jamais. Le film virait à la catastrophe et elle en était seule responsable. Pour la première fois de sa carrière, elle n’était pas à la hauteur du rôle qui lui avait été confié. Pourtant, l’aventure avait commencé comme un conte de fée. Un soir de novembre, Piotr Kubla l’avait contactée. Un long appel à l’issue duquel le vieux réalisateur lui avait demandé de tenir le rôle principal dans son prochain film. Kubla était une personnalité emblématique du cinéma tchèque, multi-oscarisé et lauréat de tous les podiums. Ses films flamboyants, ancrés dans l’histoire récente, rencontraient un succès mondial, portés par des images qui n’appartenaient qu’à lui et par des mises en scène qui étourdissaient les spectateurs. Il cherchait un visage nouveau pour interpréter Harriet Hazelman, une jeune américaine qui avait payé de sa vie son engagement pour la défense des droits de l’homme en Asie du Sud-Est sur fond de rivalités tribales et de convoitises des richesses du sous-sol. Son choix s’était porté sur Eloïse, actrice charismatique mais fragile, qui savait être audacieuse quand le scénario l’exigeait, habituée aux rôles intimistes, unanimement louée pour la finesse de ses interprétations. La jeune française avait longtemps hésité face à l’ambition de l’œuvre et à la perspective de rester éloignée de sa famille pendant plusieurs semaines dans une île perdue du golfe du Bengale, et il avait fallu toute la persuasion de Piotr pour la convaincre que le rôle était taillé pour elle seule.
Mais trois mois après le premier clap, Eloïse était hantée par le doute. Le scénario l’écrasait. Ses interprétations n’arrivaient pas à la cheville des fulgurances du metteur en scène. Il suffisait pour le comprendre de compter le nombre de reprises qu’il exigeait, sans jamais élever la voix, contredisant les ragots qui circulaient sur son compte. Mais sous cette prévenance, elle devinait un désarroi qu’il peinait de plus en plus à cacher.

Le véhicule déposa Eloïse à proximité de la grande table autour de laquelle l’équipe était réunie pour le dîner. Piotr invita la jeune femme à prendre place près de lui :
— Ce soir, c’est champagne, annonça-t-il en levant une flûte en plastique. Je t’attendais pour annoncer une bonne nouvelle.
Une fête était la dernière chose que souhaitait Eloïse, mais elle pouvait difficilement se défiler. Elle leva sa flûte en tremblant légèrement, et trempa ses lèvres dans un mousseux tiédasse qui avait passé l’après-midi dans la tente qui faisait office de cuisine. Le silence se fit :
— La saison des pluies sera précoce cette année. Nous n’aurons pas le temps de tourner tous les plans prévus en décors naturels. Nous terminerons à Babelsberg où j’ai réservé un plateau. Pour ceux qui s’inquiéteraient pour leurs autres engagements, il n’y aura aucun retard. Et tout est pris en charge par la production.
Un murmure de satisfaction parcourut l’équipe. Le soleil de plomb et l’air que se chargeait déjà d’humidité avaient émoussé les meilleures volontés. Piotr continua :
— Il nous reste à tourner ici la traque et l’assassinat d’Harriet : au menu, poursuites, tortures, viols, meurtres et exécutions en pleine jungle.
Eloïse tressaillit. Il avait été convenu que ces scènes violentes, tournées focalisée sur l’héroïne en caméra à l’épaule, interviendraient en fin de tournage. Le réalisateur but une gorgée de vin, réprima une grimace, puis reprit la parole :
— Les jours à venir seront particulièrement éprouvants. Je compte sur vous pour soutenir notre jeune vedette du mieux que vous le pourrez et l’aider à surmonter l’épreuve.
Le message était clair. Piotr avait besoin du concours de tous pour hisser Eloïse à la hauteur de ses exigences. Il avait prononcé ces mots avec calme, de sa voix inimitable qui coulait comme un fleuve rocailleux. Eloïse était admirative de cet homme conscient des limites de l’actrice qu’il avait choisie, mais qui lui gardait sa confiance et ne renonçait pas alors que son œuvre lui échappait. Un silence s’installa autour de la table. Nul n’aurait osé contester le maître.
— Tu te sens prête ? ajouta-t-il, glissant le regard vers la jeune femme.
— Je crois, assura-t-elle avec un sourire qu’elle tenta de rendre convaincant.
— Très bien, conclut le cinéaste. Je vais vérifier les décors. Faites la fête ce soir, car je ne peux pas vous la promettre pour demain.
Après quelques efforts pour extraire sa silhouette un peu empâtée de l’inconfortable fauteuil portant son nom, Piotr s’éloigna. Eloïse savait ce que l’équipe l’attendait, mais ce soir c’était au-dessus de ses forces.
— Je vais vous laisser aussi. Mon déplacement à la capitale m’a épuisée. Nous nous retrouvons demain. Amusez-vous bien !
Comme chaque nuit, elle allait travailler jusqu’à l’épuisement, relisant et interprétant le scénario, testant les intonations, imaginant des gestuelles et des poses qui combleraient les exigences du maître, s’imprégnant de ses œuvres précédentes et s’abreuvant de ses interviews. Mais comment maintenir de tels efforts, alors que planaient désormais les menaces de l’homme blond ?

Un assistant de plateau vint frapper à la porte de sa caravane. Eloïse n’avait pas dormi. Toute la nuit, elle avait cherché des solutions pour protéger les siens : en vain. Abandonner le tournage signifiait non seulement la fin de sa carrière mais aussi des conséquences dramatiques pour les siens. Elle passerait la fin de sa vie à rembourser les frais de dédit. Les assurances ne protègent pas contre les états d’âme des acteurs. Un aller-retour aux États-Unis pour tenter de mettre sa famille à l’abri et préparer une riposte prendrait plusieurs jours. Inenvisageable avec le programme du tournage. La seule issue était de se montrer forte et déterminée. Son talent devait lui fournir les ressources nécessaires pour endosser ce rôle qui lui échappait, celles-là mêmes qui lui avaient donné le courage de s’extraire des affres de la banlieue. Cet élan d’optimiste s’écroula quand le miroir renvoya l’image d’un visage rougi, bouffi par les larmes, l’angoisse et le manque de sommeil.
Le tournage de la journée prévoyait les pénibles séquences de la première arrestation d’Harriet Hazelman par les forces gouvernementales dans la brousse où elle s’était réfugiée avec ses soutiens, après avoir été contrainte d’abandonner ses deux enfants et son mari dont elle ignorait le sort. L’épisode avait été particulièrement violent, les soldats l’ayant poursuivie jusqu’à ce qu’elle soit happée par un piège de branchages hérissé de pieux. Elle avait attendu trois jours dans une geôle avant d’être libérée et qu’un médecin soit autorisé à l’examiner et à lui prodiguer quelques soins.

Eloïse ne retrouva la fraîcheur de la caravane que douze heures plus tard, exténuée, plus que jamais consciente du martyr qu’avait subi la jeune américaine. Piotr exigeait que chaque plan soit strictement fidèle aux récits des témoins. La violence des prises de vue avait été telle que le médecin de l’équipe avait dû intervenir sur plusieurs blessures avant que les maquilleurs les fassent disparaître pour les remplacer par celles révélées par les photos de l’époque. Le tournage avait pris du retard et il avait fallu utiliser les projecteurs pour compenser l’obscurité du crépuscule. Eloïse avait cessé de compter les « coupez – on la refait » assénés mécaniquement par la voix sans appel du réalisateur, alors que l’image du visage de l’homme blond imprimé en filigrane dans son esprit consumait ce qui, un jour, avait été du talent.

Le chauffeur bataillait avec les ornières du petit chemin en pente. Ils atteindraient bientôt la clairière où des autochtones avaient découvert le corps d’Harriet quelques semaines après sa disparition, loin de l’aéroport près duquel elle avait été enlevée. Ses ravisseurs n’avaient jamais été identifiés. Le gouvernement de l’époque avait accusé les factions rivales qui prétendaient au pouvoir, avides de montrer leur emprise ou de la monnayer en échange d’armes, mais il ne fallait pas exclure une diversion de sa part ou une rivalité parmi les partisans d’Harriet. La seule certitude était qu’ils n’avaient pas eu le temps de mettre leurs projets à exécution. Harriet avait réussi à leur échapper et s’était enfuie dans la jungle où elle avait vécu traquée pendant plusieurs semaines avant de succomber dans la clairière. Mais qui avait tiré les balles fatales ? Ses poursuivants ou des braconniers croisés par hasard, comme l’affirmait la version officielle ? Les convictions de Piotr étaient tout autres. Son scénario les exprimait sans détour. Il savait qu’on les lui reprocherait, mais il avait l’habitude.
— Tu te sens prête ? demanda-t-il, en se tournant vers Eloïse.
— J’aurais préféré avoir plus de temps pour me préparer.
Le réalisateur observa un long silence avant de continuer :
— Je dois être franc. Aujourd’hui, nous avons tout juste de quoi faire un bon film. Toi seule peut désormais lui insuffler le souffle exceptionnel que j’attends. Sois Harriet, vis ses tourments, ressens ses souffrances, tremble de la peur qu’elle a connue.
— Je ne suis pas certaine d’y parvenir.
— Les éléments ne nous accordent pas de sursis. Nous n’avons plus le temps de répéter dix fois les mêmes scènes. Ton jeu doit être parfait dès la première prise. À toi maintenant...
L’air humide fit suffoquer Eloïse quand elle descendit du 4x4 climatisé. Entourés de caméras et de réflecteurs, les bourreaux imaginés par Piotr l’attendaient.

Une semaine plus tard, le tournage avait encore pris du retard. L’arrivée du front pluvieux était imminente. Toute l’équipe était nerveuse, le moindre incident était prétexte à conflits. Piotr, malgré le respect qu’il inspirait, peinait à maintenir la cohésion. Pourtant, il semblait à Eloïse que, durant de fugaces instants, son désarroi faisait place à une excitation nouvelle. Les menaces de l’homme blond restaient imprimées dans son esprit, mais la pression du tournage et les rares nouvelles reçues de sa famille les diluaient peu à peu.

Une sensation d’étouffement tira Eloïse du sommeil. Elle comprit très vite : la climatisation de la caravane avait rendu l’âme. Le jour n’était pas encore levé. Elle savait qu’elle ne se rendormirait pas et jeta un regard à l’extérieur. Plusieurs projecteurs illuminaient les abords du camp. Un animal avait dû couper le faisceau de surveillance. Une silhouette apparut en pleine lumière. Eloïse faillit hurler. L’homme qui l’avait menacée au Governor Bay Hotel était là, à moins de cinquante mètres de sa caravane. Il ne semblait même pas se cacher : il se redressa et balaya du regard le camp, s’attardant dans sa direction avant d’aller se fondre dans la forêt sans se presser. Elle se précipita vers le gros bouton rouge dont étaient équipées les caravanes pour prévenir les agressions, prête à l’actionner au moindre bruit.
La ligne bleutée de l’aube émergeant derrière les frondaisons surprit Eloïse prostrée, scrutant encore les profondeurs du camp. Des coups discrets la firent sursauter. La silhouette massive d’Edouard, le médecin belge de l’équipe, s’encadra dans la petite porte de la caravane :
— Que se passe-t-il ? Tout le monde t’attend.
— Je n’ai pas dormi. Je ne pourrai pas jouer aujourd’hui. Je serai mieux demain.
Le sexagénaire débonnaire la regarda avec bienveillance :
— Je vais t’examiner... Ta tension est trop faible. Tu as perdu du poids.
— Ce tournage est au-dessus de mes forces, répondit-elle, éclatant en sanglots. Je n’arrive plus à rien.
— C’est à Piotr d’en juger. Cela fait trente ans que je travaille avec lui. Si tu savais combien j’ai vu d’acteurs dans un état pire que le tien. Aucun n’a jamais renoncé, ne serait-ce qu’une journée.
— Alors, je serai la première.
— Toute l’équipe compte sur toi. Je vais te faire une injection, la coupa l’homme de l’art en ouvrant une petite trousse. Un cocktail qui a fait ses preuves.
— Je ne pourrai pas me concentrer si je suis droguée. Piotr le verra tout de suite.
— Fais-moi confiance. Repose-toi une demi-heure. Je le préviens.
Edouard avait raison. Au dîner, un sourire vint même tirer les traits burinés du réalisateur.

La dernière journée de tournage était arrivée. La pluie ne tarderait pas et la boue allait tout recouvrir. Déjà, l’humidité s’infiltrait partout. Garder un vêtement plus de deux heures était une épreuve. Les pages gorgées d’eau écartelaient les livres. Le matériel et les accessoires étaient partis dans la nuit pour Babelsberg. Il ne restait sur l’île que le nécessaire pour tourner la scène de l’embuscade sur la route de l’aéroport.
L’allée à quatre voies de l’époque, bordée de banderoles à la gloire du pouvoir, avait été remplacée après la révolution par une autoroute bordée de réverbères modernes. Piotr avait fait reconstituer l’originale dans un champ. Il pestait contre les éléments qui obscurcissaient le ciel et pliaient les frondaisons. Les documents d’époque montraient que l’embuscade avait eu lieu sous un soleil de plomb et sans un souffle de vent. Cette dernière scène, longue et dense, dévoilait par petites touches les convictions de Piotr. Eloïse, au bout de ses forces, savait l’importance qu’il y attachait. Les injections du médecin étaient devenues inopérantes, sans qu’elle puisse s’en passer. La nuit précédente, il lui avait semblé deviner à nouveau la silhouette de l’homme blond dans l’enceinte du camp. Mais même de cela, elle ne pouvait être certaine.
La nuit était tombée depuis longtemps quand la troupe quitta la fausse route qui disparaîtrait bientôt sous les assauts des éléments. Sous sa barbe grisonnante, Piotr cachait un sourire. Les acteurs étaient allés là où il voulait. C’était désormais à lui de transformer les images en chef d’œuvre. L’excitation lui asséchait la gorge. Il n’avait jamais vécu que pour ces instants.

Le Deutsche Telekom Atrium de Berlin se vidait peu à peu des privilégiés qui avaient été conviés à la première du film. Pendant de longues minutes, l’immense véranda avait vibré sous les applaudissements et les vivats. Piotr Kubla, sanglé dans le costume clair qu’il arborait les soirs de première, souriait modestement, partageant les éloges avec son équipe rassemblée auprès de lui. À sa droite, se tenait Eloïse, resplendissante dans une robe longue largement ouverte qui faisait la joie des photographes. Neuf mois s’étaient écoulés depuis la dernière scène tournée dans les studios allemands. Eloïse avait rejoint les États-Unis immédiatement après le clap de fin. Elle avait vécu auprès de sa mère l’inéluctable issue vers laquelle l’alcool l’avait entraînée. Cette soirée marquait sa première apparition publique après son deuil. L’homme blond ne s’était plus manifesté et il lui semblait parfois qu’il n’avait jamais existé. Peut-être avait-elle attaché trop d’importance à un détraqué comme son métier sait en attirer ? Plonger dans ces souvenirs lui procurait un sentiment étrange, mélange ambigu de dégoût et d’excitation. La transe dans laquelle ses menaces l’avaient plongée l’avait contrainte à surmonter ses démons et à puiser en elle-même des ressources qu’elle n’imaginait pas. Un jour, elle l’avouerait peut-être au psychologue auquel elle remettait désormais ses états d’âme.
Les invités étaient maintenant rassemblés dans les galeries qui surplombaient la grande salle, où allaient être servi le dîner précédant la soirée. Piotr savourait manifestement le moment, observant d’un regard amusé les journalistes qui se bousculaient pour recueillir la primeur de sa prochaine œuvre, dont tous savaient qu’elle l’habitait déjà. Soudain, détournant le regard, Piotr interpella d’un geste de la main un homme entouré d’une cour d’admiratrices, une coupe de champagne entre les doigts :
— Karl-Friedrich, viens ici. Je dois te présenter à notre star de la soirée.
Une haute silhouette au crâne rasé, vêtue d’un costume chiffonné d’un marron douteux, fendit la foule.
— Eloïse, tu connais Karl-Friedrich Hann, je suppose ? Il a joué dans mes premiers films avant de rejoindre la concurrence. Un choix qui l’a mené où l’on sait.
— Piotr, voyons, ne raconte pas ma vie, maugréa l’homme. Je n’aurai plus rien à dire quand je serai seul avec cette charmante jeune femme, fit-il en la regardant avec intensité.
Vingt années plus tôt, le seul nom de Hann suffisait à électriser les foules. Eloïse l’avait admiré, repassant en boucle ses premiers films, alors qu’elle ignorait qu’elle embrasserait cette carrière. Ses rôles de crapule repentante avaient porté au pinacle les premiers films de Piotr. Mais jamais elle n’aurait reconnu sous son aspect négligé le flamboyant mauvais garçon qui avait fait son succès.
Un regard plus tard, la jeune actrice se figea. Son admiration pour cette immense gloire s’était muée en profond mépris. Sous le sourire et les mots enjôleurs elle avait deviné l’homme du Governor Bay Hotel.
— Vous vous êtes déjà rencontrés, je crois ? affirma Piotr en souriant.
— Un épisode que j’aurais aimé ne jamais connaître, cracha Eloïse.
— Que veux-tu dire ? demanda avec douceur le réalisateur.
Elle se tourna vers lui, désignant son vis-à-vis d’un regard haineux :
— Cet aimable personnage a failli me détruire en plein tournage. Il a menacé ma famille. J’ai failli abandonner le rôle et repartir aux États-Unis.
— Mais tu es restée, objecta Piotr.
— Vous m’auriez brisée si je ne l’avais pas fait.
— Certainement, admit-il. Tu es certaine que ce sont ses menaces qui t’ont fait perdre tes moyens ?
— Après, je n’étais plus qu’une marionnette.
— Sois honnête. Dès le premier clap tu savais que tu menais le film à la catastrophe.
Eloïse abdiqua face à la perspicacité du réalisateur :
— Il m’a détruite alors que j’étais en train de me ressaisir.
— Le précipice était au bout, quoi que tu aies tenté.
Eloïse retint des larmes :
— Depuis quand saviez-vous que je ne serais pas à la hauteur ?
Piotr, en un geste rare chez lui, lui entoura les épaules :
— Jusqu’à ta rencontre avec Karl-Friedrich. Après, tu as sublimé le rôle. Tu as vu les réactions ce soir ? Tu es désormais une star aux yeux du monde entier.
Et soudain, Eloïse comprit. Elle s’appuya sur la table à cocktail :
— Vous saviez, alors ?
Piotr la regarda, comme surpris par la question. Il plongea son regard dans les yeux embués de la jeune actrice :
— Karl-Friedrich n’a fait que jouer un rôle auprès de toi. Et ce rôle, c’est moi qui lui ai demandé de le tenir. C’est un immense acteur et je savais qu’il en serait digne.
Eloïse connaissait la réponse à sa question :
— Mais pourquoi ?
— Pour le film, pour l’équipe, pour toi, pour moi. Le martyr d’Harriet était impossible à jouer. Trop intense. Il fallait une actrice qui vive les émotions qu’elle a connues. Les pseudo-menaces de Karl-Friedrich t’ont permis de t’en approcher. Ton talent a fait le reste.
Eloïse était sidérée de tant d’aplomb.
— Imaginez que j’ai tout plaqué, que je sois repartie chez moi. Ou que je me sois suicidée, répondit-elle en fureur.
Piotr laissa passer quelques secondes :
— On m’a confié mon premier film il y a près de cinquante ans. Je n’en avais pas trente. Tu peux m’accorder que tous ont rencontré leur public. Sans réalisme, mes univers ne seraient que du vent. Les performances que je demande aux acteurs ne peuvent être jouées, elles doivent être vécues. Je n’accepte pas la tricherie devant la caméra, et je l’assume. Beaucoup d’autres ont ressenti avant toi le même sentiment d’impuissance. À chacun de mes films, j’ai dû trouver le déclic pour obtenir des acteurs ce qu’ils étaient incapables de donner spontanément, aussi bons qu’ils aient été. Je souffrais avec eux, mais ils l’ignoraient.
L’acteur allemand, qui avait écouté impassible cette tirade, intervint :
— J’ai été l’un des premiers à comprendre la méthode Kubla. Arrive un moment où il n’y a d’autre choix que de renoncer. J’ai tenu trois films. J’espère que vous travaillerez à nouveau ensemble. Ce serait dommage de priver le cinéma de ce que Piotr sait extraire de vous.
— Tu devrais remercier notre ami, ajouta le réalisateur. Sans lui, nous ne serions pas là.
Eloïse savait qu’ils avaient raison. Elle se détourna sans rien dire pour rejoindre les loges aménagées dans les caves de briquettes voûtées. Face à la glace, son visage ravagé la fit frémir. Longtemps, elle resta ainsi, immobile, laissant les larmes détruire ce qui restait de son image. Une vibration la sortit de sa transe. C’était Piotr.
— Tu dois venir.
— Donnez-moi une demi-heure.
Remaquillée à la perfection, rayonnante, le regard fixe, Eloïse se dirigeait vers la table haute autour de laquelle étaient rassemblés Piotr, Karl-Friedrich et un homme aux traits asiatiques qu’elle ne connaissait pas. Le réalisateur prit immédiatement la parole :
— M. Moon Ung-no est un producteur coréen. Il voudrait financer un film sur les événements qui ont embrasé l’Extrême-Orient dans les années 1980.
— Je suis prêt à mettre les moyens que monsieur Kubla jugera nécessaires, déclara l’homme avec assurance.
— J’ai un projet de scénario très avancé. Nous pourrions commencer dans quelques mois. À mon âge, je ne peux pas me permettre de trop attendre, ajouta Piotr.
Puis se tournant vers Eloïse :
— Le rôle principal est pour toi. Tu connais les règles. Une précision : il y a un magnifique second rôle. Karl-Friedrich l’a déjà accepté. À toi de voir...
Les trois hommes tournèrent leur regard vers la jeune actrice. Piotr connaissait déjà sa réponse. Un long frémissement la parcourut, dont elle ne savait s’il était signe de joie ou de terreur.
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