Casser la voix

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

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Les motifs de colère dégringolent sur Iris en pluie d’orage.

Hier, le chauffe-eau a rendu l’âme. Ce matin, elle a attendu le plombier jusqu’à l’extrême limite. Elle a foncé au lycée où elle est arrivée en retard, s’est mal garée. Toute la journée, elle a traîné ses classes, tentant de les motiver ; elle s’est époumonée dans le désert.

Vers 18 heures, elle a raflé un paquet de circulaires décourageant dans sa boîte aux lettres. L’ultime choc lui est arrivé devant le calendrier des sorties culturelles. Tout a été bouleversé. Iris est réquisitionnée les jeudis après-midi ! Tout le trimestre ! Mais le jeudi, c’est intouchable ! C’est son temps de répit. Sa bulle d’oxygène, son sas de décompression ; elle explosera si on le lui supprime.

Qui a procédé à cet échange, sans concertation ? Marie-France Delanaire, il faut croire. Cette guindée pédante, que ses collèges ont surnommée « Vieille-France ». Cette précieuse, au seuil de la retraite, a dû se croire autorisée à faire des caprices de diva...

Iris rentre chez elle, bardée de colère. Dans le couloir, elle plonge sur les chaussures en vrac de son fils, lance une kyrielle de jurons qui ne la soulage pas. Elle se sent comme un barrage prêt à rompre. Heureusement, elle sait qu’elle peut compter sur son mari, un homme pacifique, toujours là pour écouter.

Mais il est déjà 20 heures et Benoît n’est pas encore rentré : les traditionnels vœux dans sa société. Trois heures plus tard, il arrive enfin, exténué.
— Alors, ma bulle irisée, bonne rentrée ?... Tu m’excuses, mais là, je me couche de suite... Ces vœux arrosés, c’est sympa mais harassant...
Iris n’a pas le temps de répondre que son mari a disparu.
— Benoît ! Attends, il faut que je te dise...

La lampe est éteinte ; Benoît dort déjà ou peut-être fait-il semblant. Iris, en vrille redescend au salon. Elle bouscule un fauteuil ; ratisse la table basse ; fait valser une pile de copies. Rien ne l’apaise. Sa colère est comme un torrent de montagne après l’orage, il veut tout emporter. Déborder ! Dévaler !

Iris a ouvert la fenêtre : elle étouffe ! Et soudain, elle lève le visage – et tant pis si on l’entend – elle rompt la digue dans un long cri sauvage... Elle hurle à briser les pierres, à s’arracher la gorge... jusqu’à ce que le souffle lui manque. Puis elle se laisse glisser sur le plancher. Vidée. Épuisée.


Le lendemain, tandis que Benoît frais et reposé prépare le petit déjeuner, Iris un peu cotonneuse, se lève.
— Alors, Iris, mon arc-en-ciel, tu voulais me parler de ta rentrée...

Bien sûr qu’elle avait besoin de lui parler, mais c’était hier ! Pourtant, elle saute à pieds joints dans le flot de rancœur qui la traverse encore. Et voici que les mots restent bloqués dans sa gorge ; seul un couac bizarre et gargouillé se fait entendre... Instinctivement, la jeune femme porte la main à sa gorge, s’éclaircit la voix, fait un nouvel essai et lâche un autre : couac ! Oh non ! Une extinction de voix.

Le cou enveloppé d’une écharpe volumineuse, Iris se rend au lycée. Par quelques gestes éloquents, elle fait comprendre à ses élèves qu’elle ne peut pas parler. Elle note les consignes au tableau et puisqu’ils viennent de lire l’Antigone d’Anouilh, elle leur propose de faire le portrait du personnage principal. Murée dans son silence, elle observe ces grands adolescents au travail. Elle passe dans les rangs, lit quelques copies... Des banalités, pas trop d’erreurs... Tiens, celle-ci retient son attention... Un point de vue original. Elle touche l’épaule d’Audrey, l’encourage à entamer un débat avec ses camarades. D’abord intimidée, la jeune fille finit par se lancer. Sa voix s’affirme. Même les endormis dressent l’oreille ; une première main se lève. La discussion s’engage, passionnée. Iris au milieu de la salle se fait l’effet d’un arbitre sans sifflet pendant un match de foot décisif... Il y a longtemps qu’elle n’avait pas obtenu une telle adhésion en cours. Quand la sonnerie marque la fin des deux heures, ils sont tout surpris, elle autant que ses élèves...

Iris encore réjouie par ces échanges enthousiastes, s’installe au bureau pour compléter son cahier de textes. Deux petits coups discrets. C’est Marie-France Delanaire...
—  Bonjour, Iris, je voulais vous parler... vous expliquer... notre planning des sorties...
Face au silence de sa collègue, à ses mimiques et à son écharpe, Marie-France comprend :
— Oh ! Mon Dieu ! Vous êtes aphone ? Mais vous auriez dû rester au chaud... Je suis confuse.

« Et tu as bien de la chance que je sois aphone, Vieille Branche, se dit de façon acerbe Iris encore encombrée de révolte, parce que tu en aurais entendu, crois-moi... »

— Il faut que je vous parle, Iris. Vous avez peut-être su que lors des vacances d’automne, j’ai été opérée d’un kyste. Or celui-ci s’est avéré être une tumeur. Très maligne... J’ai commencé une chimio de choc. Seize séances. Une par semaine.
— ...
— Vous savez que c’est ma dernière année d’enseignement. Moi qui avais rêvé de finir avec panache, me voilà contrainte à limiter les dégâts ! Avec la direction nous avons restructuré mon emploi du temps au mieux. Vous serez la seule à connaître la situation. Le cancer du pancréas n’est pas des plus cléments... Mais à ce que dit le médecin, la position de la tumeur serait encourageante... Et puis, mon mari et mes deux fils sont très proches, très attentionnés, mais à cause de leur amour, je dois me montrer forte... C’est lourd.

La voix de Marie-France tremble un peu. Elle regarde Iris et c’est comme si elle lançait un appel de détresse. Elles sont là, debout, l’une face à l’autre ; car dans sa colère, Iris n’a même pas songé à inviter sa collègue à s’asseoir.

Et là voilà chavirée, émue. Effrayée aussi en pensant au venin qu’elle aurait pu cracher si sa voix ne l’avait pas lâchée ce matin. Elle voudrait dire : « Je serai là, Marie-France. Je suis là.»

Iris est désarçonnée par ce qu’elle ressent. Elle est bouleversée par cette souffrance, empêchée dans ses mots, saisie par une proximité d’âme qui la poigne. Alors, elle fait une chose inattendue, extravagante ; elle ouvre les bras... Et, tout aussi improbable, Marie-France s’y réfugie d’un seul élan ; se laisse étreindre, apaiser.

— Si j’avais osé, bien avant... J’aurais aimé avoir une amie telle que vous. Vous êtes une jeune femme audacieuse, énergique... Mais mon vernis a toujours fait fuir, je le sais bien...
Marie-France continue à parler, accueillie, reconnue dans le regard de sa jeune collègue, si proche, si semblable.

Quand Iris arrive à la maison, les choses ont changé de sens. Elle ne voit plus la vie à travers le même prisme... Ce qui semblait vital hier est devenu anodin : un bain chaud ou un après-midi à flâner, quelle importance, puisque la vie est là, avec ses surprises, ses offrandes et ses partages.

« Au fond, moi, il faudrait que je sois aphone plus souvent, se dit Iris, gravement. »

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