Caspian, l’homme de paille

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L’épouvantail se penche vers les citrouilles qu’il caresse d’une main douce. Le champ est envahi par les cucurbitacées, pour la plus grande joie des enfants, car Halloween s’approche à grands pas.
Caspian se détache du morceau de bois qui le retient, faisant s’envoler de jeunes moineaux et les corbeaux, jusqu’alors perchés sur ses bras étendus à l’horizontale.
L’homme de paille fait quelques pas, ferme la barrière blanche derrière lui et s’enfonce dans la forêt qui borde la maison de briques rouges.
C’est une belle journée d’automne, et le soleil laisse passer ses rayons à travers le feuillage ocre des hêtres et bouleaux. Sur le chemin de terre, des chrysanthèmes poussent entre deux brins d’herbe. Caspian penche sa tête jaune en arrière et respire à grande goulée l’odeur de champignons et humidités qui règnent entre les arbres.
L’épouvantail aime ses moments où il peut bouger. Il passe plusieurs heures par jours attaché à un piquet de bois sans pouvoir se dégourdir les jambes et cela lui pèse. De ses yeux en boutons noirs, il ne peut que fixer la forêt en rêvant d’y vivre de fantastiques aventures. Aussi, à chaque fois que le propriétaire de la maison part au marché vendre ses fruits et légumes de saison, Caspian en profite pour s’échapper et se promener.
Il longe une rivière à l’eau claire où nagent de petits Goujons. Caspian continu jusqu’à un verger où il ramasse une pomme bien rouge. Il la croque et sens l’acidité à peine sucrée envahir sa bouche de paille.
Il décide de marcher encore un peu sa balade, avant de faire demi-tour et rentrer à la maison. L’après-midi touche à sa fin, le soleil se fait plus et l’air se rafraichit. Il croise un groupe d’enfants, chaudement emmitouflé dans des manteaux, avec pour certains, des bonnets avec un pompon sur le dessus, tandis que d’autres préfèrent l’écharpe en laine, nouée autour du cou.
Poliment, fillettes et garçons le saluent.
— Bonjour, monsieur l’épouvantail.
L’homme en paille leur fait une révérence en ôtant son chapeau. Amusés, les enfants éclatent de rire. Caspian remarque alors que beaucoup portent des paniers en osiers. Curieux, il demande :
— Qu’avez-vous trouvé ?
Un jeune garçon lui tend sa cueillette. L’épouvantail y jette un coup d’œil et secoue la tête.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Ben, des châtaignes, répond une petite fille.
— Oh non! J’en ai déjà vu et ce n’est pas ça, affirme Caspian.
— C’est normal, explique un enfant. Celles que nous avons ramassées ont encore leur bogue.
Ravi, Caspian en touche une et remarque :
— C’est la première fois que j’en vois ! Aïe ! Ça pique !
— Oui, la bogue protège le fruit. Tu en veux ? La châtaigne c’est très bon une fois grillée.
— C’est gentil, mais je ne me nourris que de pommes et de graines d’oiseaux.
Une légère brume s’échappe du sol, entourant les pieds des marcheurs et cachant le sentier.
— Vous devriez rentrer, s’inquiète l’épouvantail. La nuit tombe vite en octobre.
Les enfants font un signe de la main à leur nouvel ami et s’éloignent en chantonnant de jolies comptines. Caspian lui-même prend le chemin du retour. Une brise légère se lève et les feuilles mortes tourbillonnent dans la nappe vaporeuse. L’ombre du soir s’étend lentement sur le paysage. Un lapin sort d’un terrier tandis qu’au loin un hibou hulule. L’homme de paille est soucieux. Il craint que le propriétaire de la maison ne soit déjà rentré et n’ai constaté son absence. Il hâte le pas, du foin s’échappant de sa veste en tissu de mailles fin. De loin, il distingue de la fumée sortant d’une cheminée et de la lumière transparaître à travers les fenêtres. La lune se lève, éclairant d’un halo blanchâtre la nature environnante. Caspian aperçoit la barrière, et dans le champ... un épouvantail. L’homme de paille s’arrête instantanément. S’il avait un cœur, celui-ci battrait à mille à l’heure. Il entend alors une voix tout près de lui.
— Tu crois que je ne savais pas que tu t’échappais pour gambader ? Je le remarquais bien lors des récoltes. Voilà, maintenant, je t’ai remplacé par un mannequin plus sophistiqué.
La tête basse, Caspian interroge l’homme :
— C’est-à-dire ?
— Il est en fer, planté à même le sol. Il n’a pas d’yeux, de bouche. Il sert juste à faire fuir les oiseaux.
— Je vois, répond tristement l’homme de paille. Et que vais-je devenir ? Je ne sais rien faire d’autre qu’épouvantail.
Son ancien propriétaire hausse les épaules.
— Aucune idée, ça ne me concerne plus.
Résigné, Caspian s’éloigne de la maison qu’il a toujours connue. Ne sachant où aller, il marche au hasard. La nuit est tombée. Des étoiles clignotent doucement, éclairant le chemin d’une lueur rassurante.
Caspian croise une vieille dame au chignon blanc, ployant sous le bois des branchages qu’elle porte dans son dos. L’épouvantail va aussitôt à sa rencontre.
— Laissez-moi vous aider.
— Ah, merci bien. Je craignais de ne pas arriver à rentrer chez moi.
L’homme de paille soulève sans difficulté les fagots et suit à grands pas l’inconnue. Cette dernière est assez bavarde.
— Je m’appelle Dolly. J’habite juste à l’entrée du village. Il me semble t’avoir déjà vu. Tu n’es pas l’épouvantail de la maison en brique rouge à l’orée de la forêt ?
— Oui.
— Pourquoi est-ce que tu n’es pas planté dans le champ ?
Caspian murmure un peu honteux :
— J’ai rêvé de liberté, de balade dans les bois, et à cause de ça, j’ai était remplacé par un personnage de fer.
Dolly fixe sur son compagnon un regard perçant. Elle lui tape alors dans l’épaule, le faisant presque trébucher. D’une voix forte et joyeuse, la vieille dame lui dit :
— Si cela te convient, je te propose de venir t’installer chez moi. Tu m’aideras au ménage, dans le jardin, et pour le bricolage. En échange, tu auras le gite et le couvert et lorsque je n’aurai pas besoin de tes services, tu pourras gambader dans la nature autant qu’il te plaira. Est-ce que ça te convient ?
S’il avait eu des larmes, Caspian aurait pleuré de joie. Il se contente de regarder Dolly avec gratitude.
— Oh, oui ! J’aimerai beaucoup.
— Alors tope là !
La vieille dame lui tend la main, dans laquelle l’homme de paille, met la sienne. Le pacte est ainsi conclu.
L’automne passe doucement. Caspian coupe du bois pour la cheminée, pendant que Dolly prépare une soupe de potiron. Lorsque le soleil fait son apparition, le drôle de couple va ramasser des champignons qu’ils dégustent le soir. Les jours de pluie, l’épouvantail prend un parapluie et part sauter dans les flaques d’eau. Puis Halloween approchant, Dolly et Caspian s’affairent à sculpter des têtes dans les citrouilles orange.
Caspian est heureux et profite de chaque instant. L’après-midi de la fête des morts, l’homme de paille décide d’aller jusqu’au verger niché dans la forêt afin de cueillir quelques pommes pour les déposer dans un récipient rempli de liquide. Au loin le tonnerre se fait entendre et une légère bruine commence à tomber sur le paysage. Puis alors que Caspian a chargé son panier de fruits, des nuages noirs s’amoncèlent au-dessus de sa tête et des trombes d’eau s’abattent sur le sol, trempant entièrement l’épouvantail.
— Les pluies cévenoles sont là, songe Caspian.
La foudre fend un pommier en deux, faisant sursauter l’homme de paille. Ce dernier se met à courir comme s’il voulait aller plus vite que l’orage. Le chemin de terre est désormais une bande de boue dans laquelle Caspian s’enfonce. Il ne parvient à rentrer que difficilement. Dolly prépare une grande flambée dans la cheminée, auprès de laquelle l’épouvantail se réchauffe.
Les semaines passent et l’automne touche à sa fin. Dolly assisse sur un fauteuil à bascule, tricote un pull en laine qu’elle destine à son compagnon. Ce dernier, à ses pieds, lui lit un poème de Guillaume Apollinaire ʺAutomne Maladeʺ.
Dolly interrompt le silence amical qui est installé pour avouer un secret à l’homme de paille :
— Caspian. Notre rencontre n’est pas due au hasard. La nuit où tu m’as aidée, je cherchais une âme charitable, prête à secourir une vieille dame. Je m’étais promis que lorsque je la trouverais, j’exaucerais un de ses souhaits. Et c’est toi qui es venu vers moi.
Caspian, surpris, lève son visage vers son amie.
— Je ne suis pas certain de comprendre.
— Je suis une fée.
— Oh !
L’épouvantail est émerveillé.
— Alors, dis-moi, as-tu un vœu ?
— J’en ai bien un oui, confie Caspian, rougissant un peu.
— Lequel ?
— Devenir humain.
Dolly sourit.
— Bien. Je vais avoir besoin de quelques ingrédients de saison pour ma potion.
La fée écrit sur un parchemin une liste qu’elle tend à Caspian.
— Trouve-moi tout cela et je ferais de toi un mortel.
L’épouvantail va dans le potager où il ramasse du fenouil puis cueille des dahlias dont il ne garde que les tiges et des pétales de Crocus sativus. Dans la cuisine, il récupère les graines de courge et un peu de cannelle. Il amène sa récolte à Dolly qui met le tout à cuire dans un chaudron. Elle verse ensuite la mixture dans une fiole, qu’elle tend à Caspian.
— Bois, dit-elle gentiment.
L’homme de paille s’exécute.
Un tourbillon de feuilles d’un joli brun roux entoure Caspian puis explose en une pluie de confettis et à la place de l’épouvantail, un jeune adulte apparait.
Il a des cheveux mi-long, jaune comme le foin. Le teint pâle et des lèvres fines. Caspian tourne sur lui-même, se penche, touche son visage... il s’observe sous toutes les coutures.
— Oh merci !
Et alors que l’automne s’éloigne pour laisser venir l’hiver, l’épouvantail est un homme heureux.
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De margotin · il y a
Oui il se sens dans le vent. J'aime
Je vous invite à découvrir mon Dessin. Merci beaucoup
https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/au-bord-de-la-plage-1

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Ode Colin · il y a
Merci de votre passage. Je vais aller voir votre dessin 😊
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Daniel Nallade · il y a
Une belle histoire à lire avec mes petits-enfants !
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Ode Colin · il y a
rien ne pourrait me faire plus plaisir :-) merci beaucoup d'avoir pris le temps de me lire !
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Eric diokel Ngom · il y a
Bjr si tu a du temps merci de lire la saga du Corona mania l
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Ode Colin · il y a
avec plaisir
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lucile latour · il y a
buccolique, conte et si fluide écriture.
Ode vous êtes venue soutenir mes écritis. et j'en sui heureuse. ils sont en finale et j'espère qu'avant ce dimanche soir vous pourrez revenir m'apporter vos voix. voici les titres: "sur le chemin qui mère au puits" la nouvelle et" jusqu'à la pointe" poésie vers libres.. ils vous attendent pour avancer... merci beaucoup et encore bravo à vous:

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Ode Colin · il y a
merci pour votre commentaire (j'adore le terme buccolique). C'est avec plaisir que je vais soutenir une nouvelle fois vos écrits. Passez une belle journée :-)
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Ombrage lafanelle · il y a
Chouette histoire qui se lit d'une seule traite ☺️
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Ode Colin · il y a
C'est très gentil, merci !
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Marie Juliane DAVID · il y a
Très belle petite histoire!
Un plaisir de vous lire Ode!
Bonne continuation!
En passant, si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire mon texte"Mésaventures nocturnes" en lice pour le Prix des jeunes écritures.
Pour y accéder plus facilement, vous pouvez cliquer sur mon nom en haut de ce commentaire. Merci d'avance de passer.

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Ode Colin · il y a
C'est gentil d'avoir pris le temps de me lire. C'est avec plaisir que je vais découvrir votre texte.
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Joachim MATTHIA · il y a
Joli.J'aime.
Je vous invite à me lire, à commenter histoire de m'aider à murir ma plume. Et si vous aimez, votez pour moi.

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Ode Colin · il y a
Merci d'avoir pris le temps de me lire. C'est avec plaisir que je répond à votre invitation en allant découvrir votre histoire :-)
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Eric diokel Ngom · il y a
Un plaisir de vous lire je suis un débutant Admiratif.vos impressions me permettront sûrement de progresser..voici mon œuvre que vous pouvez également soutenirMon soutien renouvelé voici mon œuvre en lice au prix jeune écriturehttps://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamo
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Ode Colin · il y a
c'est sympa de m'avoir lu, à mon tour je vous rends la pareille :-)
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Brandon Ngniaouo · il y a
C'est du beau. J'ai adoré vous lire. Bravo à vous, et bonne suite. Vous-avez ma modeste voix.

Je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs, et à me soutenir avec vos voix, si jamais il vous plaît.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11
J'adorerais également lire vos commentaires avisés qui m'aideront à me parfaire.

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Ode Colin · il y a
Merci de votre lecture :-) je vais de ce pas découvrir votre histoire.
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N'guessan K. · il y a
Belle plume. J'ai pris plaisir à vous lire. En passant j'aimerais vous inviter à découvrir mon œuvre par ce lien et à donner vos impressions https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/confusion-15
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Ode Colin · il y a
c'est gentil, merci et je vais cliquer sur votre texte :-)

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