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Cash machine

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Malgré un soleil éclatant, l’air reste très frais par cet après-midi de novembre.
Pierre farfouille au fond de sa sacoche pour y dénicher son portefeuille.
A chaque fois qu’il s’en empare, il ne peut s’empêcher d’en humer l’odeur de cuir qu’il savoure allègrement.

- Bonjour et bienvenu, veuillez insérer votre carte.

Pierre écarquille les yeux et fronce son sourcil gauche.

- Pardon ? C’est à moi que vous vous adressez ?
- Veuillez insérer votre carte, s’il vous plait...

« Tiens, cette machine doit être équipée d’un détecteur de mouvement », se dit-il

- Veuillez insérer...
- Ok, c’est bon, j’ai compris. Comment savez-vous que je me suis arrêté pour ça ?
- Vous stationnez dans mon périmètre de détection et comme je ne suis pas un distributeur de boisson, c’est que vous désirez retirer de l’argent, non ?
- Oui, bien sûr, mais, attendez... Vous n’êtes qu’un distributeur de billets... Donc, comment pouvez-vous tenir une conversation ?
- Je suis équipé du nouveau système de relation publique bancaire AXb73 en release 3.0 et d’une puce qui me permet une analyse et une réflexion accédant à une base de donnée d’expressions humaines très variées et qui s’adapte automatiquement à la clientèle détectée. Je puis d’ailleurs vous proposer différents tons et types de voix à la convenance que vous désirez. Pour cela il vous suffit de sélectionner via le bouton « voix » et...
- C’est bon, on ne va pas y passer le reste de l’après-midi non plus, sinon ça va bientôt être pire que chez le boulanger ou au salon de coiffure de ma femme.
- N’exagérons pas, d’ailleurs, votre femme se porte mieux ?
- En quoi cela peut vous intéresser ?
- Dison qu’elle est devenue une habituée et que je lui ai trouvé mauvaise mine tout au long de cette semaine.
- Vous plaisantez ? elle ne vous raconte pas toute notre vie j’espère, parce qu’elle ne sait faire que ça, paraît-il...Vous n’enregistrez pas au moins tout ce qu’elle vient ragoter ?
- Ah oui, j’avais oublié de vous informer de ce détail. Dans le but d’améliorer nos services et de mieux répondre à vos besoins, toute cette conversation sera enregistrée, mais vous n’êtes pas obligé d’appuyer sur dièse, vu que tout ici est automatique.
- Non mais, je n’y crois pas. De quel droit mémorisez-vous notre vie privée ?
- Je n’y peut rien, personne ne l’oblige à se confier. Ceci dit, elle est relativement bavarde.
- Je ne le sais que trop. Quand vous dîtes qu’elle vient souvent, elle a encore retiré combien cette semaine ?
- Désolé, mais ceci est une information confidentielle.
- Ben voyons, vous avez le droit de tout savoir mais nous, non...
- C’est la législation en vigueur Mr Pierre Girod
- Et en plus vous savez comment je m’appelle ?
- Evidemment, puisque je suis en train de lire les infos de votre carte et, comme je vous l’ai dit, je mémorise les habitués.
- Bientôt on aura même plus besoin de l’introduire...
- Exactement... A terme, c’est ce qui arrivera et je ne m’en plaindrais pas. Si vous saviez à quel point ce va et vient et ce frottement rugueux peut irriter mon organe de lecture interne...
- C’est bon, je ne suis pas là pour suivre un cours d’anatomie numérique ou virtuel. Je n’ai pas que ça à faire et j’aimerais vous ramener à vos obligations premières.
- Bien sûr. Que voulez-vous ?
- Comment ça, qu’est-ce que je veux ? qu’est-ce que j’attends d’un distributeur à billets, d’après vous ?
- Excusez-moi, avec tout ça, j’avais presque oublié l’essentiel de votre visite.
- Non mais, ce n’est pas possible ce truc.
- Alors, combien voulez-vous ?
- Je vous le dis à haute voix ou le tape au clavier ?
- A votre guise, mais au clavier ce serait plus discret vis-à-vis des passants.
- Les passants...

Pierre se redresse, jette discrètement un œil à gauche, puis à droite. Il y a effectivement pas mal de monde qui circule dans cette rue très passante et il trouve que certaines personnes le regardent bizarrement.
Tout ce dialogue, qui lui parait soudain absurde, l’avait isolé de la réalité.

- Alors, combien voulez-vous ?
- Attendez...
- Ce n’est pas pour vous presser mais je crois qu’il y a deux personnes qui attendent derrière vous.

Pierre se retourne. Un homme et une femme sont plantés là et semble effectivement attendre leur tour patiemment, même si cette dernière tapotte doucement du pied droit en se tordant la bouche. Il leur sourit maladroitement et s’en revient vers la machine.

- Alors, combien...
- C’est bon, je viens de le taper, là...
- Ah oui, pardon, en effet. Nous traitons votre demande, veuillez patienter...
- Oui, patientons.

Pierre refait un signe de la tête aux deux personnes derrière lui, comme pour s’excuser.

- Nous traitons votre demande, veuillez patienter...
- Je crois que vous me l’avez déjà dit. A la pointe de la technologie communicative mais pas de la vitesse apparemment.
- Vous avez dépassé la limite du montant autorisé, on dirait...
- Vous voulez rire ?
- Ah non, autant pour moi. C’était le compte de votre femme.
- Bordel, ne me dîtes pas qu’elle a épuisé son crédit en une semaine ?
- Désolé, mais ceci est une information confidentielle...
- Oui, et bien moi je lui garanti une conversation très confidentielle, dès que je serais rentré.
- Veuillez sélectionner vos billets.
- Comment ça, sélectionner ? On a le choix des couleurs peut-être ?
- En quelque sorte, oui. 50, 20 ou 10 ?
- Faîtes-moi un panachage, ça m’arrangera.
- Avec ou sans glaçon le panaché ?
- Non, là c’est trop, me dîtes pas qu’ils vous ont aussi installé une option « humour à deux balles », en plus.
- Non mais la diversité de mes fréquentations a parfois une drôle d’influence sur mes circuits mémoriels.
- Et bien, essayez de moins vous laisser influencer à l’avenir, ce ne sera pas plus mal.
- A votre convenance. Veuillez reprendre votre carte et ne pas oublier vos billets.
- Je ne vois pas comment ça pourrait m’arriver.
- Pourtant, je vous assure que ça arrive à certaines personnes.
- Dans ce cas mémorisez que je ne suis pas de ces gens là. Je n’oublie jamais, moi.
- Merci de votre visite et bonne fin de journée.
- Oui, merci.

Pierre engouffre son portefeuille dans sa sacoche et s’en retourne d’un pas alerte chez lui, avec l’intention de régler quelques comptes.

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Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Très amusant, je poserai désormais un autre regard sur mon dabier ;-)
Je pense qu'il est inutile de vous signaler mon vote : cette machine le fait depuis peu... ;-)
Bonne journée :-)

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Image de Prijgany
Prijgany · il y a
Asolument génial ; mon style ; ce que je lis habituellement, ce que j'écris ; quelle trouvaille en cette fin de matinée ; + 1 évidemment
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