Carte postale

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Plus envie de lire et encore moins d'écrire... Merci à ceux qui passent encore sur ma page et pardon si je ne vous réponds pas. Prenez soin de vous ! J'apprends la cyberattaque, quelle ... [+]

Image de Grand Prix - Été 2018
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— Viens Anne, dépêche-toi, ça va commencer !
— Oui, j'arrive, mais tu sais bien que depuis hier soir je suis atteinte de fringale dévastatrice !
Allez pousse toi, dit-elle gaiement à sa sœur, en lui tendant un bout de pain où elle a fourré une barre de chocolat.
— Merci, on y va ?
— OK c'est parti !

Elles connaissent par cœur le nom des cyclistes célèbres de l'époque. Bien sûr il y a le grand champion Eddy Merckx mais Anne a un faible pour celui qui est souvent second :
— J'aimerais bien que Poulidor il gagne cette année !
— Ah ben rêve pas, tu verras que ce sera encore Merckx !

Elles sont assises sur la table de la cuisine, balançant dans le vide leurs jambes de jeunes adolescentes et regardent une porte sur laquelle elles ont punaisé une carte, offerte par l'épicier du coin, où figure le tracé du Tour de France de ce mois de juillet.
Quand il fait beau, elles préfèrent étendre une couverture dans leur petit jardin, à l'ombre d'un grand prunier, pour écouter les retransmissions des étapes à la radio en même temps qu'elles jouent aux cartes avec leur grand frère et quelques amis toujours partants.

Quand il pleut comme aujourd'hui, les deux sœurs peuvent s'adonner à leur toute nouvelle passion. Elles suivent la course à la radio, coupent parfois le son et ce sont elles qui commentent. Elles ont appris tous les termes techniques, elles connaissent parfaitement le parcours qu'elles suivent chaque jour, elles ont regardé dans leur vieux dictionnaire le nom des villes que le Tour traverse et ont appris ce qu'il fallait en dire. C'est fou comme elles ont progressé en géographie et en histoire de France !
De temps en temps par intermittence, elles remettent le son pour voir si leurs commentaires sont en concordance avec ceux des speakers. Ça les fait beaucoup rire quand elles tombent pile poil sur une échappée ou quand elles décrivent une arrivée au sprint et que c'est exactement ce qui se passe. Pour Anne, commenter une arrivée au sprint est un moment d'exaltation, le débit de sa parole doit se calquer sur la vitesse des coureurs qu'elle imagine en plein effort. Elle a alors ce sentiment d'y être, elle est en parfaite osmose avec eux et ça la rend euphorique, passionnée, haletante comme si c'était elle qui franchissait la ligne d'arrivée les bras levés !
Quand la course est finie, elle joue à interviewer sa sœur aînée qui sera le maillot jaune, le maillot vert ou encore le meilleur grimpeur... Sa sœur se prête au jeu et répond à la brosse à cheveux tendue en guise de micro avec un humour et un sérieux qui enchantent Anne.
Ensuite, elles miment qu'elles vont sur le podium claquer la bise aux héros du jour qui brandiront leur joli bouquet de fleurs une fois leur maillot de vainqueur revêtu.

Elles attendront avec impatience que leur ami épicier leur donne le journal le lendemain, une fois qu'il l'aura lu, pour visualiser les images qu'elles auront vécues par procuration la veille.
Elles découpent chaque jour les articles pour pouvoir mieux s'imprégner d'une atmosphère qu'elles imaginent, n'ayant jamais eu la chance de pouvoir assister à une course en direct près de chez elles, ni même à la télévision car leur mère n'a pas les moyens d'en acheter une.

Anne regrette que le Tour de France se déroule pendant les vacances scolaires parce que son amie Marie-Claire est en Italie chez ses grands-parents, sinon, c'est sûr, elle lui dirait de venir parfois le regarder à la télé. Elle aime beaucoup aller chez son amie qui a une si jolie maison. Elle va souvent l'aider à faire ses devoirs, à chaque fois émerveillée de voir que Marie-Claire a une chambre pour elle toute seule, presque plus grande que le tout petit logement vétuste que la famille d'Anne occupe.
Chez Anne, les devoirs se font sur un coin de la vieille table de cuisine quand elle est libre. Elle partage sa chambre avec sa mère qui dort avec son petit frère dans le lit collé à celui qu'elle occupe avec sa sœur. Entre la cuisine et cette chambre unique il y a une salle à manger où dort son frère aîné, un rideau séparant son lit du reste de la pièce qui sert aussi de buanderie, les toilettes sont à l'extérieur, dans le jardin, et il n'y a pas de salle de bains. On se lave à l'évier de la cuisine, parfois on fait chauffer de l'eau sur le poêle et on remplit la grande bassine où le bain devient un moment privilégié. Alors que chez Marie-Claire il y a deux salles de bains...mais Anne n'est pas jalouse car ça ne lui ferait pas avoir une plus belle maison.

Anne est comme ça, jamais elle n'a envié ce que les autres ont, même si elle aussi aurait aimé que sa famille soit plus aisée, mais elle sait qu'on doit faire avec ce qu'on a.
Et puis si elle devait choisir elle préfèrerait qu'on achète un lave-linge parce que devoir faire la lessive à la main, surtout les draps, c'est autre chose que de se passer de télé. Ou alors un frigo car ça doit être si sympa de pouvoir avoir des boissons fraîches, du beurre, des produits laitiers, quand on en a envie, elle en rêve souvent.
Elle aime particulièrement aller regarder Zorro chez Marie-Claire, les jeudis après-midis, elle a beaucoup d'admiration pour ce cavalier noir qui dans la nuit surgit au galop sur le dos de Tornado que le fidèle Bernardo a préparé pour voler au secours des opprimés. Et puis même les méchants sont rigolos, un sergent Garcia ça vous réconcilie avec la justice !

— Vivement qu'on discute avec les copains de cette étape, c'était génial aujourd'hui. Au fait tu sais ce qu'il m'a dit hier ton ami Daniel ?
— Non, répond distraitement Anne, qui déjà s'est plongée dans la suite des aventures du Club des Cinq qu'elle voudrait terminer.
— Il a dit qu'il était très amoureux de toi, et qu'il aimerait bien sortir avec toi.
— Pff, il est gentil et intelligent mais pas du tout mon genre, et puis sortir avec moi ça veut dire quoi ? S'il croit que j'ai envie qu'il me fasse des bisous !
— Ah ben tu vas rire parce qu'il m'a dit qu'il voudrait bien sortir avec toi parce que tu étais la fille la plus intelligente de sa classe même si tu avais encore des lacunes en maths, mais ça c'est pas grave, il t'aiderait à progresser.
Anne lève la tête de son livre et regarde sa sœur, amusée.
— Il a dit aussi que tu n'étais pas la plus belle mais que c'est mieux parce que comme ça vous iriez bien ensemble.
Elles éclatent de rire.... si elles avaient pu deviner que cette phrase allait devenir un des plus grands tubes du hit français, elles en riront souvent plus tard quand elles l'entendront.

— Il m'a demandé s'il avait ses chances avec toi parce que vraiment il t'aime beaucoup. Je suis chargée de te sonder et de lui dire ta réponse.
— Ben, il a qu'à me le demander lui-même, dit Anne qui s'est déjà replongée dans sa lecture.
Sa sœur esquisse un sourire, elle la laisse lire tranquille. Anne a promis de leur organiser un grand jeu de détectives dans le grand champ près de leur maison où elles aiment se réunir avec les amis, la famille, les voisins.

Anne lit beaucoup et adore tous les livres où les héros doivent résoudre des énigmes policières . Ses préférés du moment sont Hercule Poirot et Sherlock Holmes. Mais pour reconstituer les jeux d'enquête elle préfère se servir des aventures d'Alice ou alors du Club des Cinq car elle trouve qu'ils sont faciles à mettre en scène et passionnants, même devenue adulte elle aimera encore les lire.
Elle se souviendra, des années plus tard, avec tendresse, de cette rivière de diamants volée et cachée. Un vieux collier gagné à la fête foraine, qu'il fallait retrouver au bout d'un temps imparti à l'aide d'indices et du grand jeu de piste qu'elle avait minutieusement préparé.

Un sifflet tire Anne de ses réflexions, c'est comme ça que son frère Victor lui demande si elle veut venir le rejoindre. Elle va à la fenêtre et le trouve entouré d'un groupe de filles et garçons, de 12 à 17 ans, un ballon sous le bras. La pluie d'été s'est arrêtée, laissant place à un doux soleil pour la fin de la journée.

— Vous venez jouer au foot avec nous ? On fait les garçons contre les filles.
— On arrive ! Répond Anne, en mettant de côté ses récits et ses plans, suivant sa sœur qui a déjà chaussé ses baskets.

Anne adore ces grandes parties de foot ou de balle aux prisonniers, entre copains, sur le grand lavoir vers lequel toutes les rues de leurs cités d'usines convergent. Souvent le ballon atterrit en dehors du champ mais il y a très peu de voitures qui circulent. Ça ne dérange personne sauf quelquefois la mère Pillard qui, rouge de colère, confisque le ballon pour les punir d'avoir « saccagé son beau jardin », « bandes de petits voyous... », aime-t-elle à répéter, plus pour le plaisir de s'animer que de vraiment s'énerver. Elle ne leur rendra le ballon que le lendemain, pour ne pas donner l'impression d'être trop gentille, attendant la visite de Victor qui viendra s'excuser et promettre de faire plus attention.
Le ballon confisqué, on improvise alors de grandes parties de cache-cache qui ne se terminent jamais, obligeant à stopper le jeu, parce que sinon certains seraient morts momifiés car jamais retrouvés. Ils enchainent avec un « tu brûles, tu refroidis, c'est tiède » où l'objet caché donne des sueurs froides, avant qu'on ne parvienne à le dénicher !
Anne est particulièrement heureuse quand le soir, après dîner, les parents se joignent aux enfants pour de grandes parties de colin-maillard, ou des jeux de mimes improvisés, tous se déguisent, chantent, dansent, vivent !


Plus de quarante ans se sont écoulés et ce soir Anne et son mari regardent Tf1. Elle se dit qu'Arthur n'a rien inventé car ses « Vendredi Tout Est Permis », elle les a connus bien avant la télévision, ils n'étaient pas alors des enfants de la télé, ils étaient la télé  !
Ses deux enfants sont à l'étage chacun dans leur chambre, devant leurs écrans, dialoguant et jouant par écrans interposés.

Demain, Victor et sa famille viennent passer le samedi soir chez Anne qui se réjouit de leur visite.
Victor et Anne aiment feuilleter avec leurs enfants des vieux albums photos, ils se font gentiment chambrer sur leurs tenues vestimentaires et leurs coiffures des années 1970. C'est l'occasion de grands fous rires et aussi d'évoquer certains souvenirs de leur enfance.
Victor a un réel talent de conteur, et tous sont suspendus à ses lèvres quand il raconte les hivers d'autrefois, quand ils pouvaient profiter de grands champs vides tout près de leur maison. Il montre des photos où il y a tellement de neige qu'on s'enfonçait jusqu'aux genoux, mais c'était l'occasion de descentes de luges et de batailles de boules de neiges interminables.
Il raconte aussi leurs étés, à la recherche de fraîcheur, quand on se donnait rendez-vous dans la forêt toute proche, et Anne se souvient que sa mère y a appris à faire du vélo, elle qui n'en n'avait jamais eu dans son enfance.

— Mamie se jetait parterre dans les fourrés parce qu'elle ne parvenait pas à s'arrêter ni aller droit devant-elle ! Ca avait fini par payer, elle était fière de dire à qui voulait l'entendre qu'il n'y avait pas d'âge pour apprendre.

— Oui, Mamie nous a déjà souvent raconté cette histoire...Vous ne sortiez jamais ? Enfin à part jouer dehors, vous faisiez quoi ?

Victor répond qu'il arrivait qu'on prenne l'autobus pour se rendre à la piscine et que c'était un plaisir qu'on savourait d'autant plus que c'était rare de pouvoir en profiter, comme celui d'aller voir un film au cinéma, car l'argent destiné aux loisirs était quelque chose d'exceptionnel. Il dit que parfois on aurait aimé profiter aussi un peu plus des manèges de la fête foraine qui s'installait sur la place de la foire pour environ un mois. Il raconte les journées passées à jouer aux gendarmes et aux voleurs, à imaginer des grandes parties de combats de guerre, avec des costumes qu'on se fabriquait avec ce qu'on trouvait.
Anne intervient pour dire qu'elle adorait fabriquer des couronnes de fleurs dont elle affublait tous les participants. Parfois des garçons râlaient pour la forme, mais ils finissaient toujours par se laisser faire. Ils lui avaient appris à confectionner des lance-pierres, des épées en bois, puis des cabanes où ils aimaient se retrouver pour commencer à se confier leurs premiers émois.

— Vous jouiez à quoi là maman sur cette photo ?
— Là sur les vélos ? C'est un jeu que tonton Victor avait inventé. On devait faire le tour du quartier le plus lentement possible à vélo, pendant qu'on répondait à des questions posées par la personne qui marchait à nos côtés et qui vérifiait bien qu'on ne trichait pas. Interdiction absolue de poser un pied à terre ou de s'arrêter, ben c'était drôlement plus dur que de battre un record de vitesse !
— On pourra y jouer quand il fera beau? Ça sera marrant !

Anne sourit, son amour pour le jeu depuis l'enfance ne l'a pas quittée. Elle a transmis cette passion à ses enfants avec qui elle aime aussi beaucoup jouer à des jeux vidéos qu'ils lui font découvrir. Elle doit avouer que les réflexes et la stratégie de ses enfants la laissent muette d'admiration.
La télé ou la radio ont pratiquement disparu de leur horizon, remplacées par de multiples écrans. Elle comprend leur intérêt car elle-même a beaucoup de mal à décrocher de toute cette connaissance et ouverture sur le monde qu'offre internet.
Ses enfants lui ont aussi fait découvrir Netflix, depuis ils aiment débattre en famille de la dernière série qu'ils ont regardée. Ils établissent un classement des séries qu'ils ont préférées. Souvent leurs goûts sont les mêmes, alors ils peuvent chacun donner leur avis et comparer leur ressenti.

Habituellement, que ce soient les deux garçons d'Anne ou les trois enfants de Victor, ils ne sortent jamais de leurs chambres, sauf pour venir à table, et c'est à celui qui pourra remonter le plus vite pour continuer à discuter ou à jouer sur leurs écrans avec leurs amis.
Quand ils reçoivent du monde, ils ne sont jamais pressés de quitter la table et demandent :

— On joue à quoi ce soir ?

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