Carreau parfait

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"Les boulots de survie dévorent la vie", dit Jim Harrison. Pour ma part, employé de bureau, manutentionnaire, G.O. équitation au Club Med, serveur-bagarreur en boîte de nuit, vendeur de voitures  [+]

Partout l’expression sans contrainte de la vigueur printanière le confirmait. Il le vivait enfin ce tournant tant attendu. Après toutes ces années velléitaires, à repousser l’évidence, c’était le moment. Il le sentait. Il allait se remettre à écrire.
Certes l’appartement qu’il venait d’investir avec sa famille était encore loin de son idéal en matière de logement. Ni tour ronde où « régner en maître », ni manoir normand tapi dans sa prairie d’herbe grasse, quatre cents mètres en retrait de la route. Juchée au sommet de sa colline, la petite résidence s’enorgueillissait d’épais boqueteaux épars. Il pourrait y nourrir un ersatz de rapport à la nature, romantique, idéel. Là, cinq pièces, dont une, vaste, avait illico englouti les fatals rejetons de sa passion délirante : quatre murs bardés de bibliothèques ; un bureau posé au milieu, face à l’unique fenêtre. Qu’importait ce pis-aller. Il allait se remettre à écrire. Le manoir normand attendrait.
A l’usage, il s’aperçut qu’il pouvait vivre là dans la plus parfaite indifférence aux deux nationales qui, de leur flot quasi incessant, jugulaient la minuscule commune. Les Impressionnistes l’avaient aimée, figurée, reproduite ; il la contemplait quant à lui de toute sa hauteur avec, à l’esprit, les tableaux de Sisley et de ce romantique de Kaspar David Friedrich. De sa fenêtre, il embrassait du regard le pont de chemin de fer et, au-delà, le clocher du village voisin, saillant au-dessus des frondaisons des arbres plus que centenaires du parc. Ce clocher parfois sonnait...
Chaque dimanche matin le voyait se glisser au-dehors dans le silence inanimé de cette banlieue coquette. De ses excursions au marché, il rentrait les poches gonflées de littératures, les bras chargés de fleurs. En plus de leurs couleurs, ses bouquets jetaient comme des reproches aux maris échoués devant les programmes sportifs télévisés. Il en tirait une sorte de fierté. Et son essoufflement ravivait le souvenir d’anciennes promenades en vraie nature.
Un jour, en marche vers les arches du viaduc, les enfants avaient tenu à explorer le cimetière, rue de l’Egalité. « Quelle meilleure adresse pour un cimetière ? » s’était-il exclamé, ironique – comme si la mort abolissait les disparités. Frais et candides, ils avaient égayé de leurs sauts à cloche-pied le gravier du carré militaire. Ils s’étaient esclaffés à la vue d’une tombe dont la dalle, de granit ordinaire, s’ornait du curieux hommage d’une triplette oxydée, impeccablement groupée autour du bouchon. Au-dessus de cette Trinité païenne, en épitaphe laconique : « Les boules ! ».

Il ressentit bientôt l’effet bienfaisant de ces promenades dominicales sur sa sève créatrice. Il y mettait à profit un sens de l’observation qu’il sentait son plus sûr allié, dévolu à sa vocation résurgente. Humble encore rue de l’Egalité, pétri de doutes à l’ombre du mur du cimetière, il se sentait conquérant en franchissant la nationale ; la Route de Versailles était son Rubicon. Il jugeait le viaduc comme son œuvre impériale. Au-delà, c’est en monarque absolu qu’il jaugeait les maisons voisines, tel Louis arpentant son domaine.
Au coeur de ce minuscule écrin préservé, à trente kilomètres de la capitale, la variété des constructions, dans la taille et l’allure, soulignait un fossé jamais comblé entre ceux qui avaient bâti leur position et ceux qui en avaient hérité. Les jardins mêmes, par leur surface et leur distance à la rue, cristallisaient le protocole des relations sociales. Cette géographie embrigadée dans une rigueur de jardin à la française aurait pu l’inciter à la modestie. Tant de fortunes sagement consacrées à l’érection d’un patrimoine tangible auraient dû l’acculer à la raison. Bien au contraire. Il persistait à inscrire son destin chimérique entre l’abscisse du Château de Monte-Cristo et l’ordonnée du Manoir du Cœur-Volant. Il vivait en funambule sur une ligne de partage des lettres, connues de lui seul, entre l’œuvre de Dumas Père et les vestiges d’un antique salon littéraire. Il ne lui en fallait pas plus pour se persuader dans l’adversité qu’il avait touché là sa Terre Promise. Sur le parking herbeux, en contrebas du cimetière, un Exodus domestique figurait son échouage littéraire, sous les aspects d’un break français exténué, de couleur ternie et d’assurance expirée.

Ses lectures, inspirées des Trois Mousquetaires et du D’Artagnan Amoureux, l’exaltaient, comme la vision proche, en surplomb, de Saint-Germain-en-Laye. Il dévorait ses chers ouvrages indifféremment dans son bureau ou sur le chemin de halage, au bord du fleuve, d’où il pourrait, en hiver, distinguer les toits de la magistrale demeure d’Alexandre le Grand. À condition de tenir jusqu’à l’hiver.
À la manière dont certains acteurs américains aiment à raconter qu’ils travaillent leurs personnages en immersion complète, itou travaillait-il le sien. Ecrivain. Sa dentition carnassière mordait la chair vive de ses auteurs fétiches au travers de biographies autorisées, dont toutes n’étaient pas de référence. Il y traquait implacablement l’analogie la plus infime, la moindre concordance de parcours. Il suçait là, en guise de substantifique moelle, la gelée royale de son éclosion prochaine.
Le fait est que, dans les conversations, au cours de quelques soirées frappées au sceau de la sympathie, sinon de l’amitié, une certaine éloquence éthylique le rendait convaincant sur le chapitre de ses projets littéraires. Il esquissait romans et nouvelles en circonlocutions alambiquées, transposant au futur immédiat des plans conditionnels. Les sujets en tournaient invariablement autour de sa multitude d’expériences professionnelles, passé simple fardé de fausse modestie.
Comme soucieux d’épaissir une hypothétique quatrième de couverture, ingénieux à fournir la matière de futures entrevues avec les critiques qui, il n’en doutait pas, ne manqueraient pas de faire antichambre au seuil de son antre, il avait fourbi sa bio, de crevasses en courbatures, de lettres de motivation en courriers de licenciement. Les expériences s’étaient ainsi accumulées, comme les marées se succèdent sur le bernicle indifférent. L’être pensant s’appliquait à tout endurer sous l’emprise de la fascination de son propre destin. Rien n’était trop laid, trop difficile pourvu que se forge une vie – peut-être une plume... - estimée à l’aune de ses modèles les plus emblématiques, de part et d’autre de l’Atlantique.
Ainsi avait-il été successivement et dans le désordre de sa vie Père Noël de supermarché ; manutentionnaire ; cavalier de spectacle équestre ; vendeur de voitures ; marchand de vin ; serveur-bagarreur en boîte de nuit ; journaliste en presse écrite, radio, vidéo ; reporter à Sarajevo pendant la guerre de Bosnie ; assistant social ; créateur d’ambiance sur les plateaux de télévision...
Mais le printemps signalait enfin à son esprit exaspéré le moment de convoquer tout ce matériau. L’heure sonnait de mêler le sable et l’eau, le ciment et le gravier, pour enfin sceller les fondations de l’œuvre.
Il avait noirci tant de feuilles. Les ramettes s’accumulaient à une extrémité de ce bureau élu, dans son antre. Il mettait les bouchées doubles, certains soirs, lorsque tout le monde dormait à la maison. Il éteignait cette télévision qui lui procurait par ailleurs sa subsistance. Il forçait ensuite son corps et son cerveau plusieurs heures durant.
Il carburait au daïquiri. L’approximation des proportions et l’accumulation des verres le submergeaient d’une confusion propice à sa transcendance. Et peu importait alors que trop rarement ces pages manuscrites supportassent la relecture.
Il s’était remis à écrire. Le climat du foyer s’en ressentait positivement. Sa vie, réchauffée au feu des chimères, connaissait une embellie. Les jours n’en étaient que moins lourds.
C’est dans cette disposition d’esprit qu’il aborda la Route de Versailles ce dimanche matin. Le temps était glacé. Le ciel et la circulation chargés. Une Toussaint en septembre. La saison se montrait précoce à l’écrivain tardif.
Authentiquement concerné par la sacralisation du sommeil de sa maisonnée, il avait emmené avec lui au marché le dernier né, le plus bruyant. Le bébé, dûment assujetti dans sa poussette, s’ébattait emmitouflé dans sa turbulette.
Père et fils s’éveillaient à leur nouvel environnement, tout en se berçant de jazz. Posé sur la capote de la voiture d’enfant, un énorme bouquet de lys immaculés jetait son éclatante blancheur sur l’asphalte gris, au bord de la route nationale. Sa femme les adorait, pour l’odeur autant peut-être que pour la couleur, symbolisant certaine vertu depuis longtemps violée.
Il aimait sa femme.

Comme Paul Anka égrenait les premières mesures de « Waiting for a Girl Like You », il s’avança vers le cimetière, indifférent à cette grosse berline grise contemporaine de ses rêves littéraires.
Un voisin penché sur son jardin proche, à l’ombre du pont de chemin de fer, entendant et voyant de loin l’accident, eût pu croire que l’attelage entier avait été atteint. Que nenni. Dans un grincement strident, la voiture stoppa ; l’homme seul fut percuté.
La poussette accosta doucement au trottoir, tandis que l’écrivain rêvé achevait sa trajectoire dans l’enceinte de pierre meulière. Plus précisément sur le modeste monument oxydé d’un bouliste défunt.
L’Officier de Police Judiciaire chargé du constat lâcha, laconique et dodelinant, un commentaire d’amateur éclairé : « Carreau parfait... »
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