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Carpe Diem

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Alain Keralenn

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CARPE DIEM


La porte du sas se referme. Le dernier obstacle, matérialisé par un écran, signale : “Placez l'index de la main droite sur le point rouge”. Bruno s'exécute. Après un instant de réflexion, le panneau donne son verdict : “Bruno Coutard, accréditation conforme, admission à 10h36”.
Pas très malin de prendre son service à cette heure tardive, songe-t-il. Encore un moyen de se faire remarquer, surtout lorsque l'on est coutumier du fait...Il entrevoit déjà les sourires entendus des collègues l'accompagner lorsqu'il traversera l'espace de travail: “Ah, ce Coutard, quel farceur !”. Sans compter la perspective de remarques acerbes de l'adjudant Rochon -“tire-au-flanc”, “clampin”- dans la meilleure tradition des sous-officiers.
Il s'engouffre dans l'ascenseur. A l'intérieur, une annonce bien en vue proclame : “Demain à 8h00 précises, démonstration des robots en présence du chef d'état-major. Vous êtes convoqué pour assister au défilé. Soyez ponctuels !”
La présentation des robots, déjà ? Le projet est pourtant lancé depuis à peine plus d'un an. Il est vrai que la concurrence devient rude. Chaque armée veut disposer de son unité de robots guerriers et entend marquer les esprits par des démonstrations tonitruantes. Il y va du prestige national. Avec de juteux marchés en perspective, bien sûr.
Bruno longe l'enfilade de bureaux en rasant les murs, dans l'espoir de ne pas être remarqué. Son cubicule, encombré de câbles, de périphériques et de boîtiers divers, lui laisse à peine de la place pour s'asseoir. Au moins dispose-t-il de son espace propre et, luxe suprême, d'un vasistas qui permet d'entrevoir la lumière du jour. Un luxe qui révèle son statut de privilégié, le signe de la place à part qui lui revient dans l'unité de robotique des forces armées.
Sans doute, aurait-il gagné des fortunes dans une entreprise privée. Mais très peu pour lui. La compétition, la productivité, l'ambition, ce n'était pas son style. Alors quand il avait découvert cette campagne de recrutement de l'armée, il n'avait pas hésité.
Les militaires entendaient constituer des cohortes de robots soldats. Ils n'avaient pas oublié que beaucoup d'inventions -les radars, l'internet- résultaient d'applications guerrières. D’où leur détermination de ne pas se laisser distancer dans la nouvelle promesse technologique que représentait l'intelligence artificielle. Quelques gradés avaient proposé de choisir une voie parallèle: s'orienter vers la recherche dans le domaine de la bêtise artificielle. Ils avaient plaidé qu'avec cette démarche inusitée les militaires auraient un avantage comparatif. Pour des raisons mal élucidées, cette option n'avait pas été retenue.
Donc, Bruno s'était enrôlé, à la grande surprise de sa famille et de ses amis. Avec ses tenues fantasques, son apparence négligée, son refus du conformisme, il ne paraissait pas taillé pour ce genre d'institution. Mais lui ne lui ne voyait que des avantages à cette embauche : le gîte et le couvert, de longues vacances, pas de course à la rentabilité. En somme l'assurance d'une vie tranquille, sans pression, convenant à un prodige un peu marginal comme lui.
Les militaires, eux, s'estimaient heureux d'avoir pu, avec leur offre modeste, recruter ce petit génie de la cybernétique.
Chaque partie savait à quoi s'en tenir et respectait sa part du contrat.
Bruno lance la routine de démarrage de ses machines, avec les litanies de codes à valider. Bientôt, l'on consacrerait plus de temps à se conformer aux procédures plutôt qu'à se consacrer à de véritables activités créatrices!
Un signal finit par indiquer qu'une session est ouverte. Il s'enthousiasme toujours à l'idée qu'il va pénétrer au plus profond du cerveau des robots. Au-delà même du cerveau, dans leur hypothalamus, cette région mystérieuse d'où, à l'image des humains, proviennent les impulsions vitales. Étrange mission que la sienne : défaire les instructions initiales des robots pour les adapter aux exigences d'un nouvel utilisateur, en l’occurrence l'armée. Par traité international et par la loi, en effet, tous les robots, dans le monde entier, quelles que soient leurs fonctions, intègrent des commandes leur enjoignant de toujours protéger et aider les humains. L'idée était de prévenir tout risque de “révolte des robots”. Ces prescriptions s'étaient inspirées des célèbres lois de la robotique, élaborées à l'origine par les auteurs de science-fiction.
C'était une conception sympathique dans la vie civile mais fort peu adaptée à l'art de la guerre. Les militaires entendaient contourner cette contrainte et avaient confié à Bruno cette mission délicate. À lui d'éliminer les instructions trop pacifistes et d'élaborer des consignes plus martiales. Ainsi, il dénichait les lignes de code non violentes, les supprimait et les remplaçait par des directives plus belliqueuses. Comme s'il transformait, d'un coup de baguette, un paisible félin domestique en féroce chat sauvage...Seul inconvénient, dans la précipitation, il n'avait pas eu le temps de tester les résultats de la nouvelle programmation. Le comportement de ces robots guerriers promettait des surprises!
Il pianote sur son clavier, jongle avec le langage de programmation, file entre les lignes de code. Comme dans un jeu électronique, mais en vrai ! C'est très distrayant.
La matinée s'écoule rapidement.
Soudain, une alerte clignote sur son écran : “fermeture de la cantine dans 30 minutes”. Dans son élan, il a oublié les nourritures terrestres! Se priver de délicieux dessert, jamais !
Il sort en trombe et dévale l'escalier vers la salle à manger. Le choix est restreint mais il reste, fort heureusement, des pâtisseries. Autant se servir sans compter...
Il se dirige vers une table ou devisent quelques collègues. En chemin, au détour d'une colonne, une forte carrure l'intercepte :
-“Alors, Coutard, on resquille à nouveau !” émet la voix de crécelle de l'adjudant Rochon.
Le sous-officier irascible désigne d'un doigt vengeur les deux portions de dessert sur le plateau. Son attitude exprime une haine à peine contenue. Quel est ce monde, pense-t-il sans doute, ou un bizuth s'autorise de pareilles dérives?
Interloqué, Bruno se sent instantanément une vocation de héros pacifiste. Il réplique sur le même ton :
-“Allons, adjudant, si vous êtes sage vous aurez votre part de dessert...”
Le ton de l'échange s'élève, au point d'interrompre les conversations dans la salle. L'algarade n'est pas loin. L'adjudant finit par trouver une échappatoire :
-“J'informerai le colonel de votre conduite !” s'exclame-t-il en tournant les talons.
Qu'il en parle au colonel...grogne Bruno en haussant les épaules. Le gradé dispose sans doute déjà d'un dossier bien fourni sur ses retards, ses manquements au code vestimentaire et autres entorses au règlement. Jusqu'ici, la hiérarchie n'a jamais osé faire d'observation. Son statut hors norme le protège. Et puis, à la veille de la démonstration des robots, personne n'osera s'en prendre au surdoué de l'intelligence artificielle.
Lorsqu'il revient à son bureau, l'incident est déjà oublié. Il lui reste à fignoler quelques détails des instructions destinées aux robots et il sera tranquille.
Dès sa relance, la machine affiche un message :
“Mon cher Coutard,
Je suis saisi par l'adjudant Rochon du démêlé que vous venez d'avoir. Ce n'est pas la première fois que mon attention est attirée sur diverses anicroches depuis votre arrivée parmi nous.
Sachez que nous apprécions beaucoup votre travail. Mais je dois vous rappeler que vous êtes dans un milieu militaire soumis à des règles collectives. Je m'efforce de les appliquer avec souplesse et ai donc besoin de la contribution de tous.
Je suis sûr, mon cher Coutard, que vous comprendrez les contraintes qui pèsent sur nous tous et je compte sur vous pour remédier à ces petits débordements.
Signé: le colonel, chef de l'unité robotique.
PS : comme vous le savez, nous présentons demain matin le grand défilé des robots. Ce sera un moment de gloire pour toute l'équipe. Je compte sur vous.”
De petits débordements ? relit Bruno. De quoi se mêle-t-on! Personne, pas même le colonel, n'a autorité pour s'adresser à lui sur ce ton. Le traiter, lui, le surdoué de l'informatique au même niveau que l'adjudant Rochon, sans même entendre sa version, ni tenter une confrontation ! Cette vexation se paiera cher !
Les yeux rivés sur l'écran, un léger tremblement au bout des doigts, il se force à poursuivre sa tâche. Les lois anciennes de la robotique ont été effacées des cerveaux électroniques. L'aboutissement de sa mission est à portée de main, juste à temps pour le défilé du lendemain.
Ce défilé, le colonel semble beaucoup y tenir. À tout instant, en tout lieu, il met en exergue la cérémonie. Bien sur, ce sera un moment de gloire, l'équivalent d'un fait d'armes pour une unité nouvellement créée. Les gradés en attendent un triomphe et, par ricochet, un sensible avancement de leur carrière.
En y songeant, Bruno a une idée. Une idée toute simple, qui s'impose comme une évidence: puisqu'il vient de supprimer les lois de la robotique, rien n'interdit de les remplacer par d'autres. Tels quels, avec les adaptations qu'il avait apporté, les robots militaires étaient censés répliquer les codes agressifs des sociétés humaines. Eh bien, il allait enrichir leur programmation par d'autres composantes comportementales, humaines!
Inutile d'aller chercher bien loin, il s'inspirerait de sa propre doctrine épicurienne: “carpe diem”, profite de l'instant présent. Littéralement, selon le poème d'Horace, “cueille le jour présent sans te soucier du lendemain”. Le petit monde de la scolastique avait donné différentes interprétations de cette maxime. Le transfert d'une doctrine pertinente pour des mortels dans le mode opératoire de machines intemporelles était susceptible de créer des surprises... En tout cas, le bel ordonnancement militaire de la démonstration de demain risque de s'en trouver perturbé. Sa petite vengeance se dessinait...
Il se remet à l'ouvrage, tapant frénétiquement sur son clavier. Sur l'écran défilent les chiffres et les sigles. Beau défi, songe Bruno, que de transcrire en instructions cybernétiques une philosophie évanescente inspirée d’Épicure.
Il tente plusieurs approches de programmation, recherchant la solution la plus élégante. Après quelques heures de travail acharné, un témoin lui indique que les commandes sont à présent correctement mises en forme pour être assimilables par le cerveau des robots. Sans hésiter, il appuie sur le bouton: “Envoi”.
Dorénavant tous les robots sont astreints à suivre la règle épicurienne. L'on verrait, demain, comment ils l'interpréteraient.
À son accoutumée, Bruno dort du sommeil du juste.
Au réveil, une forme d'impatience le saisit. Il veut connaître les conséquences de son expérimentation. Il revêt un uniforme impeccable et veille à la ponctualité. Pour une fois, compte tenu de son rôle éminent, il doit être placé au premier rang des officiels.
À l'heure dite, tout est en place. L'esplanade de la caserne a été déblayée et nettoyée avec soin. Des marques fraîches de peinture indiquent, au sol, l'emplacement de chaque unité. Encore au repos, les soldats vérifient leur harnachement. Des bannières claquent au vent. Une petite tribune surélevée accueille les commandants des unités et les hauts gradés du ministère.
Bruno y prend place, un peu en retrait. Il songe aux robots qui se trouvent là-bas, dans le vaste hangar dont la vielle façade écrase les environs. Ces machines prodigieuses, merveilles de technologie moderne, ont passé une nuit d'attente, déjà sorties depuis plusieurs heures de leur léthargie, leurs circuits électroniques en alerte. Elles aussi doivent être anxieuses de réussir leur défilé en formation parfaite, alignant leurs carapaces rutilantes en rangs serrés, leurs diodes au diapason.
Ici s'ouvre une nouvelle ère, celle de la guerre par prétérition, sans effusion de sang, ni familles endeuillées. Une guerre lisse, propre, éthérée. La guerre parfaite, en somme.
-“Garde-à-vous !”
Dans un mouvement impeccable, les soldats se figent sur l'esplanade. L'hymne retentit, éclatant de majesté. Peu à peu, les porte du hangar coulissent, laissant place à un gouffre obscur.
Autour de Bruno, les visages se tendent, mélange d'impatience et d'anxiété. La promesse de temps nouveaux sera-t-elle au rendez-vous ?
Devant lui, le colonel, agité d'imperceptibles tics oculaires, peine à dissimuler son appréhension. Un long moment se passe dans le silence.
Chacun pense à une mise en scène soigneusement étudiée pour accroître l'impact de l'événement.
Mais les minutes passent, rien n'émerge du hangar mystérieux.
Le colonel finit par se décider. D'un pas d'abord hésitant, puis de plus en plus empressé, il se dirige vers l'intérieur du bâtiment. Une petite escorte, dont Bruno fait partie, le suit quelques pas en arrière. Ils franchissent le seuil et s'efforcent de deviner la pénombre.
Non loin, dans un coin du hangar, frémit un signal, une légère agitation. En écarquillant les yeux, ils devinent un amas d'assemblages métalliques. Plusieurs robots, affalés contre la paroi, s'animent mollement. Le contenu d'une armoire dont les portes sont défoncées est répandu le sol. Des fils reliés à un chargeur -visiblement en surcharge- émettent un grésillement ténu. Les diodes sur le sommet des crânes ovoïdes s'animent comme des lucioles en goguette. À chacun nouvelle dose de courant électrique, la physionomie sommaire des androïdes exprime un contentement proche de l'hébétude
Interloqué, le groupe des officiels poursuit sa progression. À présent, leurs yeux se sont acclimatés. Ils distinguent, au centre du hangar, un autre groupe de robots.
Les regards des humains se figent.
Devant eux, les machines s'agitent lentement, leurs corps mécaniques entrelacés, dans des positions suggestives que la morale et la décence cybernétiques interdit de décrire. Mais les soupirs langoureux qu'exhalent leurs haut-parleurs intégrés laissent deviner la nature de leurs activités.
Soudain, venant du fond du hangar, un robot solitaire s'approche en titubant. À l'extrémité de son bras articulé, agité d'un tremblement convulsif, il tient un bidon et tente sans succès d'en verser le contenu dans l'orifice qui lui tient lieu de bouche. Dans un effort pour avancer encore, il glisse sur la flaque qu'il vient de répandre et s’affale dans un fracas de métal froissé.
Le silence revient, rompu par un murmure :
-“Mais...mais...il est saoul! énonce le colonel.
Bruno contemple la scène. La transcription cybernétique de “carpe diem” a fonctionné au delà de ses espérances. Cestes, les robots lui ont donné l'interprétation hédoniste. Ils font la fête, boivent, se droguent, copulent. Voilà des comportements bien rassurants: toutes immortelles que soient ces machines, elles ont fait un effort méritoire pour se rapprocher des humains.
La guerre idéale n'est pas près d'être déclarée.

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