7
min

Capricorne et Sagittaire

Image de Digut

Digut

63 lectures

5

Lilian avait douze ans. Il passait ses premières vacances estivales à Oshun, un petit village paisible du pays des elfes des cimes forestières d’Orient, bien loin de la grande cité minière d’Ye où ses parents travailleraient tout l’été. Depuis plus de mille ans, les elfes avaient été obligés de remplacer les mineurs des tribus des nains. Les extraordinaires petites tailles avaient disparu en une nuit. La communauté des hommes avait accusé les elfes d’en être responsables.
Lilian était installé dans le chalet de son grand-père maternel qui, depuis cinquante ans, occupait les fonctions de juge du comté.
La veille, Lilian s’était méchamment battu avec deux elfes de son âge pour épater une jeune fée prénommée Alicia. Sa jolie peau rose, ses grands yeux violets et ses larges oreilles pointues, la rendaient irrésistible pour les garçons. Son grand-père les avait séparés brutalement car des coups, des insultes et des menaces de mort avaient été échangées.
- Soyez tous les quatre chez moi demain à quinze heures. Sinon, le cuir de vos fesses saignera, je vous le promets, avait grondé le vieux magistrat.
La mine penaude et le regard dans les chevilles, les trois adolescents se présentèrent à l’heure dite devant la porte d’entrée du chalet. Lilian les accueillit poliment et le petit groupe se dirigea vers le bureau de son grand-père.
- Entrez donc jeunes gens et déposez vos arcs dans le hall. Je vois que vous vous êtes calmés. C’est bien, commenta le vieux troll. Asseyez-vous sur ce tapis, et écoutez l’histoire que je vais vous raconter.

« La grande voile rectangulaire était aux couleurs du clan des Sagittaires : mauve et bleue. Le vent d’hiver de la saison sombre poussait de gros morceaux de glace sur la route de la nef royale du roi d’Uyit, capitale des elfes de l’île de l’arc qui se prononçait « Gretiydt » en sagittaire archaïque.
Dans deux jours, le prince héritier Etr Joiyr présenterait à sa mère les coffres remplis d’or, de précieuses améthyste, de rares azurites et de perles que ses trente guerriers avaient pillés à Bnez, la capitale de leurs cousins, les elfes cornus de Capricorne. Ces elfes géants et violents vivaient dans des logements troglodytes creusés dans d’immenses arbres sur les falaises des mines à ciel ouvert. Ces elfes étaient devenus d’extraordinaires mineurs en vivant au contact des nains de la Terre. Ils avaient également appris à façonner tous les métaux : l’or qu’ils transformaient à volonté en bijoux, les pierres précieuses et les cristaux de quartz et d’onyx. Leur outil préféré était un marteau en cristal de roche au long manche recourbé qui pouvait, dans les mains d’un adulte, fracasser le crâne de n’importe quelle créature.
Son navire à fond plat et pont unique alignait onze rangs de rame. Debout, immobile, un bras accroché à la proue en forme d’arc, le prince vainqueur regardait songeur l’étrave fendre la houle de Toz, l’océan des ombres glacées. Les elfes cornus n’avaient même pas essayé de les poursuivre. Il avait pourtant longtemps étudié les hauts fonds des passes de Capricorne, où le fond plat aurait pu faire merveille en se faufilant entre les rochers. Pourquoi une telle apathie chez leurs ennemis héréditaires ? Les cornus avaient-ils perdu leur fierté ? Y avait-il un piège caché derrière cette résignation ?
Qui se souvenait de la raison de cette guerre éternelle entre deux peuples d’îles quasi jumelles ? Sa mère, la reine Vlsaz Gyter, ne le lui avait jamais expliqué. Sans doute l’ignorait-elle. En revanche, elle lui avait souvent raconté la légende des magiciens de Gretiydt.
Une nuit, il y avait de cela une éternité de lunes, deux magiciens puissants luttèrent à mort pour le cœur d’une jolie elfe sagittaire. Joiyr l’ancien possédait la capacité de se transformer en brouillard pour égarer ses adversaires. Il fut vaincu par Oraz, qui pouvait se changer en feu et dessécher en quelques instants n’importe quelle matière végétale et animale. Le vainqueur embarqua avec sa conquête sur un voilier qui navigua plein Est. Ils s’établirent sur l’île de Capricorne. Vingt ans plus tard, des navires pirates inconnus accostèrent sur Gretiydt. Ils attaquèrent, pillèrent Uiyt jusqu’à ce qu’une créature extraordinaire, ressemblant à un elfe ailé gigantesque, armée d’un arc et de flèches de fumée les tua jusqu’au dernier. L’incroyable sauveur disparut aussi brusquement qu’il était apparu. Dans le donjon royal, le cri de douleur du roi Joiyr domina le silence de la fin de la bataille. Son fils, le prince régnant Yzeiyt avait disparu. Une simple inscription était tracée à l’encre de méduse sur le drap de lit : les dveza filmr : les vapeurs d’esprit. Son fils avait donc réussi à métamorphoser le brouillard magique en une créature invincible mais éphémère. Son fils lui avait caché cette magie car il savait qu’en tant que roi, il devait en être le seul détenteur pour protéger le peuple. A la fin de sa vie, le vieux roi découvrit la formule : le premier nouveau-né de chaque famille régnante la posséderait.
Les marins profitaient du vent pour lever les rames et discuter bruyamment de leurs exploits guerriers de la veille. En effet, les cornus n’avaient quasiment pas résisté à leur assaut brutal. Sans qu’aucun d’entre eux ne soit blessé, ils revenaient chez eux les poches remplies de fabuleuses richesses. Mais la vie était trop courte pour penser à ces bizarreries. Les sagittaires mesuraient en moyenne deux mètres, ils étaient larges d’épaules avec des cheveux noirs coiffés en longues nattes, et aux yeux violet en amande. L’une de leur particularité était de ne pas respecter la tradition elfe qui voulait que les femmes aient tous les pouvoirs. La parité homme-femme était scrupuleusement respectée. La moitié des équipages était donc masculine. Cependant, dès le début du voyage retour, les matelots et maîtresses d’équipage de la nef royale s’étaient mis à tousser et à cracher une mousse spumeuse rosée
Trois jours de mer plus tard, les richesses dérobées aux cornus des îles Capricorne se déversaient dans les boutiques de la vieille citadelle d’Uyit, lieux réputés pour les plaisirs faciles et rétribués. Dans la longue nuit qui suivit leur retour victorieux, les équipages se ruinèrent dans les tavernes et les échoppes de signes claniques elfiques, où femmes et hommes livraient leurs peaux aux aiguilles remplies d’encre de méduse des maîtres tatoueurs. Au petit matin, leurs cadavres jonchaient les ruelles et les caniveaux de la ville et du port.
Le prince Joiyr commença à tousser le dernier jour de mer. Sa mère Vlsaz Gyter, avait été ravie des célébrations populaires lors du retour des marins de son fils unique. Elle avait ordonné que les rues soient décorées avec les traditionnels paniers de bouquet de violettes. Magicienne des potions, elle avait immédiatement compris que la toux n’était pas celle d’un rhume banal. Elle ordonna à son fils de se reposer et de ne pas participer aux festivités malgré les tentations. Elle se rendit ensuite dans son laboratoire où algues et mollusques lui permettaient de fabriquer des médications. Le décès de des marins de l’équipage du navire royal confirma ses craintes sur la gravité de la maladie de son fils. Grande, corpulente, son visage était toujours lumineux malgré les profondes rides qui lui entaillaient le front et le pourtour de ses lèvres épaisses. Le surlendemain matin, à peine avait-elle franchi la pas de la porte de la chambre, qu’elle fut effrayée par les yeux sanglants et l’odeur soufrée de l’haleine de son fils. Elle se couvrit dans l’instant sa bouche et son nez avec une écharpe de lin.
- Etr ! Est-ce que tu m’entends ?
Le prince gisait immobile. Elle le secoua en vain. Le pouls était impalpable, la mort approchait. La reine prit alors une petite seringue remplie d’un liquide jaune citron. C’était un concentré d’anémone de mer et d’adrénaline de bœuf. L’aiguille biseautée trouva la veine du pli du coude ; le vaisseau sanguin se tendit sous la pression du liquide. La magicienne pleurait silencieusement en quittant la pièce. Elle ne le reverrait plus dans ce monde ; mais elle avait pu lui injecter le seul antidote capable de lui donner assez de force pour se métamorphoser et sauver le peuple des Sagittaires.
Les vapeurs d’esprit avaient décomposé le corps du jeune homme. Elles s’échappèrent au dessus du donjon et suivirent les vents dominants. Elles ne disposaient que de deux jours pour arriver dans les mines de cristaux, découvrir l’origine de cette guerre biologique que les cornus avaient osée déclarer et revenir à Gretiydt avec le remède.

Depuis deux siècles, les cornus subissaient défaite sur défaite. Pourtant Oraz 98, le maire de la capitale Bnez, buvait, buvait encore et encore. En riant. Il était fils d’Oraz 97 et petit-fils d’Oraz 96. D’une taille gigantesque pour un elfe, il avoisinait les quatre mètres. Sa spécialité était d’extraire des cristaux de fluorite, nécessaires pour la fabrication d’alliages métalliques des galets des broyeuses de roches.
Sa coupe d’onyx et de quartz était toujours pleine de Retza, mélange de jus de belladone et d’alcool de chèvrefeuilles. Dans cet univers minéral souterrain, où la poussière obscurcissait le jour, une plante et ses insectes leur avaient donné la victoire. Il riait et le peuple de Capricorne riait à l’unisson. Les femmes étaient tellement joyeuses qu’elles s’étaient toutes habillées. Ce qui était le comble de l’érotisme pour une population quotidiennement habituée à ne porter que des casques de protection de mineurs.
Incroyable ! Depuis des siècles, les toxines métalliques avaient empoisonné les nappes phréatiques qui à leur tour avaient entrainé, depuis des dizaines de générations, des troubles endocriniens chez les mâles. Devant les faiblesses érectiles récurrentes de leurs mâles, les femmes elfes avaient utilisé, imaginé beaucoup de procédés aphrodisiaques. Il riait en se souvenant de ce petit vers luisant au creux de la large main velue de sa femme Ljeit. Elle avait broyé l’insecte, avait mélangé la poudre obtenue dans un petit verre d’huile d’olive et lui avait tendu le tout. Immédiatement après avoir bu le liquide, il se jeta sur son épouse. Toute la nuit, amoureux il avait été. Sa femme surprise mais incroyablement heureuse d’une nuit si dynamique, avait donnée la recette de sa potion d’amour à toute la communauté.
Cependant, les premiers effets si appréciés firent rapidement place à des effets secondaires dangereux : brûlures intenses de la bouche chez ceux qui en buvaient trop, hémorragies oculaires, urines sanglantes, baisse de tension, mort. La potion permettait aux elfes de se reproduire mais elle pouvait également exterminer les mâles.
Il riait en se souvenant de son idée. Ils allaient planter des hectares de chèvrefeuilles, élever des centaines de milliers de vers luisants puis répandre méthodiquement la poudre obtenue dans les coffres d’or et de pierres précieuses que les princes de Gretiydt ne manqueraient pas de piller lors de leurs prochaines attaques. Et c’est exactement ce qui s’était déroulé. Le plus difficile avait été de faire semblant de les combattre et de ne pas les poursuivre en mer. Aujourd’hui, le plan devait avoir porté ses fruits. A l’heure où son peuple dansait, buvait et chantait, les Sagittaires devaient être morts ou en proie à une sanglante agonie. Son seul regret était qu’il ignorait pour quelle raison ce conflit avait commencé ?
L’injection de concentré de poison d’anémone avait bloqué temporairement les récepteurs de fixation de la cantharide, le principe actif de la poudre des vers luisants. Les deux poisons entraient en compétition au niveau des cellules des vaisseaux sanguins. L’adrénaline lui avait donné la force de prononcer la formule magique pour la métamorphose. Le prince Joiyr murmura l’incantation. Il se dilua en vapeurs d’esprit qui se condensèrent au dessus de l’océan en un elfe immense, haut de dix mètres, avec six yeux, six bras et...quatre ailes de trente mètres d’envergure. Il avait deux arcs à double courbure, un double carquois contenant d’innombrables flèches de brume. Créature volante terrifiante, elle traversa l’océan des glaces en quelques heures pour se poser dans un mélange de vapeurs et de lumière grise, au milieu de la foule joyeuse de Bnez.
Les flèches de brouillard transpercèrent les elfes mâles au milieu des festivités, dans leur fuite, dans les logis souterrains et les mines. Les femmes cornues se ruèrent sur l’archer. Elles se déchainèrent contre lui, avec leurs masses, leurs mains, leurs poings, leurs dents. Elles périrent par milliers.
La panique et le sang vidèrent les mines et la cité. Pendant quarante heures, les flèches obstruèrent les cieux et fauchèrent, sans jamais rater leurs cibles, la population elfe. Puis la créature géante s’évanouit brusquement. Les chèvrefeuilles, les oliviers et les elfes mâles avaient totalement disparu de Capricorne.
La gigantesque créature elfique ne put achever son voyage retour vers Gretiydt. La métamorphose se dispersait, entrainant le prince vers les eaux glacées. Il n’avait pas l’antidote à la cantharide qui avait repris, dès la disparition du poison de l’anémone, la lente reconquête de ses veines, de ses artères et de ses capillaires. Une simple mouche avait détruit son peuple. L’insecte avait exterminé tous les mâles ennemis. Pourquoi ? Au moment où il disparaissait dans les flots, il eut l’impression de pénétrer dans un brouillard en feu où deux magiciens semblaient l’attendre. »
Le bureau demeurait silencieux. Les yeux d’Alicia cherchaient en vain à accrocher le regard de l’un de ses camarades.
- Ils sont vraiment tous morts ? demanda-t-elle.
- Oui. Ils sont tous morts, répondit le grand-père.
- Mais pourquoi se faisaient-ils la guerre ? interrogea Lilian.
- Les deux peuples l’ignoraient. Mais par orgueil, par intérêt ou tout simplement par bêtise, ils n’ont jamais su faire la paix. Et vous ?
5

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de K. GIBI
K. GIBI · il y a
Je reconnais bien là le conteur qui a commencé par écrire des histoires pour ses enfants. Mes propres talents de conteur se sont limités à la cour de récréation où je régalais mes camarades avec mes histoires !
Désolée que votre Barcasse n'ait pas été élue pour le Prix Bibliothèque Pour Tous, il y avait là un texte de qualité. Mon texte n'a pas été élu non plus !
A bientôt vous lire.

·
Image de Digut
Digut · il y a
Mci pour ces commentaires très sympa. A vous lire également.
·
Image de Thara
Thara · il y a
J'aime bien cette nouvelle, avec ses airs de conte, + 1 vote pour avoir apprécié cette lecture !
·
Image de Digut
Digut · il y a
Merci pour la lecture et l'avis. A vous lire prochainement.
·
Image de Roebben
Roebben · il y a
Je suis passé vous lire et je me suis permis de voter. En tant que fan d héroïque fantaisie, J ai bcp apprécié ce texte. De plus, je suis impressionné par votre incroyable imagination. ;)
·
Image de Digut
Digut · il y a
Merci pour votre avis plus que positif - à vous proposer une histoire...
·
Image de Roebben
Roebben · il y a
Bien sur. Avec plaisir. Par contre il ne faudra pas être trop presse car j ai des histoires en retard et je suis très Lent !Mais merci bcp :)
·
Image de Digut
Digut · il y a
Pas de pbe - La micro nouvelle http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/la-barcasse-1 est l'introduction de plusieurs relatives aux tribulations d'un médecin de la marine - une d'entre elles pourrait vous intéresser. A vous lire .
·
Image de Yannick Pagnoux
Yannick Pagnoux · il y a
Très honnêtement puisque vous me l'avez demandé et bien je ne sais pas trop. Niveau écriture rien à dire mais je trouve soit que la violence décrite dessert le propos ou au contraire d'un Brett Easton Ellis, elle n'est pas assez poussée. On flotte trop entre les deux frontières, je pense que vous auriez dû plus vous lâcher maintenant ce n'est que mon humble avis.
·
Image de Digut
Digut · il y a
Merci pour votre avis et le conseil. A bientôt.
·
Image de Emma
Emma · il y a
Passée vous lire, j'ai eu le temps de signaler que j'aimais votre nouvelle mais pas de commenter. Vous avez inventé un monde très poétique dans sa violence. Une violence archaique pour démontrer que l'orgueil ou la bêtise d'un peuple mène à la destruction. Vous imaginez fort bien les personnages et les lieux. En quelques lignes ce monde prend vie. Cela m'impressionne...
·
Image de Digut
Digut · il y a
Je vous remercie pour votre commentaire - je vous proposerai bientôt un txt plus" aventurier" mais peut être aussi pour de plus jeunes lecteurs.
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Six heures trente du matin. Rohan quittait son appartement, un confortable trois pièces de la place Saint-Martin à Brest. Au pied de l’immeuble gris, de la couleur du ciel, le jeune médecin ...