Capitale Franc-Comtoise de la douleur

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Solitaire, intuitif, imprévisible, lunatique, créatif, optimiste, excessif, anarchiste, rebelle, réfractaire, paresseux, drôle, austère, contrasté, humaniste, dépressif, enjoué, modeste  [+]

Le soir tombait sur la ville et les boulevards s'emplissaient de véhicules de toutes sortes. Travailleurs pressés de rentrer chez eux, parents allant chercher les gosses, dernières livraisons.
Le mois d'avril touchait à sa fin, chaque jour le soleil se couchait un peu plus tard et les terrasses de bistrot devenaient plus animées.
C'était l'heure à laquelle Romy prenait son service au café de la Madeleine, rue Battant, à deux pas de l'église du même nom.
Un bistrot de jour ouvert très tôt et qui fermait aux alentours de vingt heures.
Même s'il ne travaillait que deux heures par soir, cinq jours sur sept, ce petit boulot lui plaisait et lui permettait de rester en contact avec sa belle ville de Besançon.
Ce soir-là, un mardi, seuls quelques habitués sirotaient au bar, la terrasse était déserte et pour cause : il pleuvait des cordes depuis le matin.

Lætitia fit son entrée au moment où l'averse redoublait d'intensité, trempée jusqu'à l'os, son parapluie s'étant disloqué sous les bourrasques.

- Garçon, un muscadet !
- Je ne suis plus un garçon poulette, répondit Romy.
- Et moi je suis plutôt une vieille poule !
- Une poule mouillée même.

Lætitia rit et s'assit sur l'un des grands tabourets de bar.

- Tu sais qui je viens de rencontrer au Monoprix ?
- La providence ?
- La sœur de Gaëtan.
- Gaëtan Fontanel ?
- Fanny, oui.

Lætitia et Romy étaient ensemble depuis moins de deux ans, autant dire qu'ils en étaient au stade des roucoulades, des dimanches au lit, des petits cadeaux-surprise, des illusions.
Gaëtan Fontanel c'était l'ex de Lætitia mais, bien avant ça, le meilleur ami de Romy. L'amitié de Gaëtan et Romy datait du collège. De la cinquième à la troisième ils avaient été indécollables. Premier groupe de rock, premiers joints, premiers flirts, premiers émois, premiers chagrins. Ensuite, ils avaient fait une seconde ensemble au lycée, puis Romy avait décroché et était parti en apprentissage chez un boulanger. Les parents de Gaëtan en avaient




profité pour lui faire remarquer à quel point son ami n'était pas sérieux.
Le jeune homme s'était plié à l'exigence parentale et avait poursuivi ses études, sans brio et sans passion, jusqu'à l'obtention de son doctorat en biologie moléculaire.

- Je croyais que Fanny était partie en Angleterre ?
- Elle vit à Londres, elle est de passage. Tu veux un scoop ?
- Gratis ou à troquer ?
- Gratis, elle est sur le point de se marier.
- Fanny, se marier ?
- Oui, ça m'a étonnée autant que toi. Elle est amoureuse d'un musicien camerounais, un batteur.
- Et ils vont se marier à Londres ?
- Oui, elle est enceinte !

Romy avait secrètement été amoureux de Fanny. À l'époque, Gaëtan et lui étaient en quatrième. Ils avaient monté un groupe de rock psychédélique et Fanny, qui était au lycée, venait parfois les écouter répéter. Les jupes ras le bonbon et les T.shirts moulants de Fanny, qui était dans sa période punk, mettaient Romy dans tous ses états.

- Je parie qu'il n'a pas de papiers en règle et demande la nationalité britannique.
- Gagné ! Il était en tournée avec Féla Kouti figure-toi.
- Classe ! Batteur de Féla, il doit être bon !
- Et beau comme un dieu paraît-il. Le problème est que Fanny n'est pas sûre que l'enfant soit de lui.
- Merde.
- Oui, elle sortait tout juste d'une histoire avec un bel Italien.
- Et elle n'a jamais entendu parler de contraception ?
- Bah, les accidents, ça existe.
- J'imagine la scène, les deux possibles pères présent à l'accouchement, tenant chacun une main de Fanny, attendant qu'apparaisse la tête du bébé. Elle t'a donné des nouvelles de Gaëtan ?
- Oui et non, en fait il n'a pas donné de nouvelles depuis un an.

Le café commençait à se remplir. Dehors l'orage tonnait de plus en plus fort et la pluie battait le pavé.

- Je te laisse, on s'appelle demain ?

Romy eut juste le temps de lui faire un signe de la main et alla changer le fût de bière.








Le samedi suivant, les jeunes amoureux avaient prévu d'aller visiter Salins-les-Bains. Romy avait préparé un programme pour la journée entière : promenade le long de la Furieuse puis visite de la saline-musée le matin ; déjeuner dans un petit restaurant local ou, plus vraisemblablement (au vu de leurs finances), pic-nique dans les environs ; l'après-midi il avait dans l'idée d'aller tester cette nouvelle piscine dont on lui avait dit le plus grand bien et qui était équipée de saunas et de hammams puis, avant de prendre la route de retour vers la capitale Franc-Comtoise, passage obligatoire à la fruitière de Salins dont le Comté était une pure merveille de saveurs, un enchantement pour les yeux, les narines et les papilles.

Joli programme auquel Lætitia avait adhéré entièrement avec enthousiasme.
Elle qui était originaire d'un minuscule village de Haute-Saône au doux nom de Mailleroncourt-Charette, situé entre Luxeuil-les-Bains et Vesoul, était toujours partante pour visiter la région et surtout, sortir de la ville.
La Haute-Saône représentait pour les gens du Doubs la France profonde, rurale, paysanne, et par extension : épaisse, inculte et réactionnaire. Romy étant natif de Besançon-même ne se privait pas pour chambrer son amie sur son pays d'origine, avec l'ouverture d'esprit dont il était capable évidemment et les deux jeunes gens s'en amusaient beaucoup.

Joli programme qui fût remis à plus tard.
La petite A 112 qu'une ancienne collègue de travail avait donné à Romy et dont le capot tenait avec du fils de fer refusa tout net de démarrer. Après avoir vidé la batterie en vaines tentatives, ils décidèrent d'aller en forêt à vélo, avec l'espoir de ramener quelques trompettes de la mort.

Les mollets furent mis à l'épreuve dès les premiers tours de pédales, malgré la relative habitude qu'ils avaient pris de sortir à vélo dès que la météo et leur emploi du temps le leur permettait. De toutes façons il fallait se faire à l'idée que, la ville se trouvant dans une cuvette, sauf à suivre la rivière, pour en sortir il fallait monter.
Ils décidèrent d'aller vers les Grandes Baraques en forêt de Chailluz, à environ dix kilomètres. Cette connexion à la nature et surtout à la forêt, était ce qui les faisait vibrer à la même fréquence et peut-être même ce qu'ils partageaient de plus fort.

Sitôt arrivés en lisière de forêt, ils cachèrent et attachèrent leurs VTT puis s'enfoncèrent dans l'immensité feuillue. C'est Lætitia qui était dotée d'un sens de l'orientation infaillible. Romy, lui, se serait perdu immanquablement. À cette époque le GPS n'existait pas et encore moins le téléphone portable. Ils marchèrent silencieusement pendant un petit quart d'heure puis Romy fit part à Lætitia de ce qui le tourmentait :

- J'ai peur que Gaëtan fasse une connerie
- Tu veux dire se suicide ?
- Il a déjà fait plusieurs tentatives.
- Certes, mais il y a longtemps non ?




L'un et l'autre parlaient tout en balayant des yeux le sol du sous-bois, en marchant lentement, avec le secret espoir d'être le premier à trouver un cèpe, un pied de mouton ou une trompette.

- Que t'a dit exactement Fanny ?
- Pas grand-chose je te l'ai dit. Aux dernières nouvelles Gaëtan était en Australie, elle ne sait même pas s'il travaillait. La dernière lettre qu'elle a reçue date de juin de l'an dernier. Il lui avait écrit qu'il avait voyagé avec un couple de Québécois en Tasmanie et qu'il comptait rester à Melbourne aussi longtemps que durerait son visa. Mais elle n'a jamais eu d'adresse où lui répondre. Elle est vraiment inquiète, à sa connaissance elle est la seule qui ait jamais reçu de nouvelles.

- S'il est encore en train de voyager alors ça doit aller, je crois qu'il n'y a rien qui puisse le rendre plus heureux. A quand remonte la dernière fois où tu as parlé à Gaëtan ?

- Tu le sais très bien Romy, quand j'ai rompu.

Ils venaient de traverser un sentier et arrivaient au seuil d'une sorte de clairière entièrement couverte de plantes aux feuilles minuscules d'un vert profond. Instinctivement ils en firent le tour, comme pour ne pas souiller un tapis de grand prix que l'on aurait installé depuis peu.

- »Ça sent le champignon » dit Romy
-« Vous, les citadins, vous y connaissez rien» répondit Lætitia, et ils partirent dans leur jeu favori pour quelques répliques : t'façon en Haute-Patate... ; y paraît qu'en ville..., etc.

Lætitia avait emmené Romy dans son pays natal, il avait adoré. Les forêts profondes, le bocage, les vallons, les pâtures, les champs cultivés, tout. A croire que le remembrement n'était pas arrivé jusque là et avait préservé l'arrière pays, les haies, les petites parcelles pentues. A la demande de Romy ils étaient revenus plusieurs fois dans la région. Sa petite Autobianchi lui prouva qu'elle pouvait prendre tous les chemins. Lætitia n'avait plus de famille au village et plus aucun contact en Haute-Saône mais prenait plaisir à venir s'y promener, surtout avec Romy.

- Et toi ?
- Moi quoi ?
- La dernière fois que tu as parlé à Gaëtan ?
- Quand il a appris que nous étions ensemble.
Il m'a téléphoné et m'a donné rendez-vous sur le champs au café des Italiens. Je lui ai dit que je ne pouvais pas, j'étais en train de faire les planches-contact de ma dernière pellicule, et il est venu chez moi. Il est resté sur le seuil, m'a dit que ça ne se faisait pas, m'a copieusement insulté, en a fait profiter les voisins et est parti en trombe.
C'est la dernière fois que je l'ai vu.

- Il avait raison.
- De quoi ?
- De penser que ça ne se fait pas.
- Lætitia, vous étiez séparés depuis trois mois !
- Même. Entre copines en tous cas ça se fait pas. Tourne-toi.
- Quoi ?
- Tourne-toi j'ai besoin de pisser.
- Non, je regarde.
- Pas question.

Elle courut quelques secondes et alla se soulager derrière un bouquet de charmes.

- Romy !
- Oui mon amour ?
- T'as encore perdu !

A deux pas des charmes quelques trompettes, à peine visibles, émergeaient du tapis forestier. Les champignons paraissaient êtres nés du matin même, rassemblés en petites grappes éparses et formant une sorte de vague. En suivant son origine ils arrivèrent sur une énorme plaque. Les champignons présentaient toutes les nuances qui séparent le gris du noir.
L'heure qui suivit fut silencieuse. Concentrés, tout à leur cueillette, ils se laissèrent envelopper par les sons de la forêt et les parfums d'humus de la terre humide.






























- Oui allô ?
- C'est moi.
- Bonjour mon amour.
- Je te dérange ?
- Mais pas du tout ma belle.
- Je m'ennuie au boulot, il y a personne.
- Et tu veux que je te divertisse ?
- Non je voulais te parler de Gaëtan.
- Tu as eu des nouvelles ?
- Non mais je suis tombée sur son bouquin préféré en faisant du rangement à la bibliothèque : L'écume des jours de Boris Vian.
- Au fait ton contrat est renouvelé ?
- Oui pour six mois, ils me l'ont dit ce matin.
- T'es contente ?
- Oui mais je préférerais travailler en librairie.
- Et la porte noire ?
- Elle doit me dire fin juin si elle m'embauche.
- À mi-temps au salaire minimum ?
- Ben oui.
- Tu devrais écrire un roman qui fasse scandale.
- Tu penses à "J'irai cracher sur vos tombes "?
- Oui, il paraît que Vian l'a écrit en deux semaines.
- J'arrive même pas à finir mes nouvelles, j'en ai trois en cours.
- L'écume des jours j'ai jamais réussi à le lire jusqu'au bout.
- Gaëtan pouvait en réciter des passages entiers.
- J'avais bien aimé l'histoire du piano à cocktails. Tu sais il aimait tellement Vian qu'il voulait jouer de la trompette, il s'était même inscrit au conservatoire.
- Gaëtan ?
- Oui, il a choisi la basse à cause de son asthme.
- J'aimais bien comment il jouait.
- J'ai des vieilles cassettes de nos répettes si tu veux, on enregistrait avec un Tascam quatre pistes, c'est inécoutable tellement c'est mauvais.

- Il te manque des fois ?
- Il me manque tout le temps.


- J'ai vraiment merdé, on aurait dû rester des potes.
- Mais peut-être qu'on ne serait pas ensemble toi et moi.
- C'est vrai. Je dois te laisser y a du monde.
- Tu passes demain ?
- Oui je t'attends chez toi, je prévois le dîner.






Après en avoir longuement discuté Lætitia et Romy avaient décidé de ne pas vivre sous le même toit. Certes ils y perdaient en confort et en espace mais, malgré les difficultés financières, pensaient que c'était la meilleure solution.
Romy vivait dans un deux pièces avec cheminée et sans salle de bains, rue de Vignier, au-dessus du bar. Lætitia logeait dans un studio qui appartenait à ses parents du coté de la Gare d'Eau. Romy allait souvent courir dans cette direction le matin. Il descendait sur les quais après le pont Battant et courait jusqu'aux écluses, parfois jusqu'à Velotte par le chemin de Mazagran.

Ce mercredi il quitta son service vers vingt heures trente. Le mercredi c'était le jour des joueurs d'échecs, ils occupaient trois tables du côté des banquettes.
Romy aimait bien cette ambiance. Les clients entraient et sortaient, parlaient, riaient, le monde s'agitait, bruissait, mais dans le coin des joueurs se créait une sorte de sas de silence intemporel, de silence et de réflexion. En passant près des joueurs les gens baissaient la voix, ralentissaient le pas.
Certains soir, à peu près une fois par mois, Wajdi venait jouer. C'était un Libanais qui tenait un restaurant haut de gamme près de la cathédrale dont il était à la fois le propriétaire et le chef. Ces soirs-là il y avait beaucoup de spectateurs autour des échiquiers. L'air était plus dense, la tension palpable. Wajdi, d'une élégance sobre en costume de lin clair, le sourire radieux éclairant son visage, menait simultanément trois ou quatre parties et les gagnait.
L'enjeu pour ses adversaires n'était pas tant de gagner la partie que d'être le dernier à perdre. Romy, à certains comportements, soupçonnait les spectateurs de faire des paris.
L'année passée, vers la fin de l'été, Wajdi avait invité Lætitia et Romy à venir dîner dans son restaurant. Il leur avait réservé la meilleure table, en retrait sous une alcôve, derrière des colonnes de granit. Ils en avaient été très impressionnés, et même un peu gênés, quand le chef en personne était venu à la fin du repas bavarder avec eux et leur offrir le digestif.
Mais ce soir-là Wajdi devait être occupé ailleurs, les parties d'échecs étaient moins intenses.
Romy remontait la rue de la Madeleine comme quelqu'un qui a tout son temps, heureux de savoir que sa douce amie l'attendait chez lui.
En guise de repas, Lætitia avait apporté un pain d'épeautre, du Comté, des noix et une bouteille de Savagnin.
Ils avaient prévu d'aller chez des copains de la fac de lettres qui organisaient une petite fête à l'autre bout de la ville et renoncèrent en dégustant patiemment la bouteille de nectar mordoré.

Après avoir longuement parlé des lectures et des auteurs qui les accompagnaient ces dernières semaines, la conversation glissa vers les souvenirs qu'ils gardaient de Gaëtan. Les deux jeunes gens s'accordaient sur le genre de qualificatifs qui pouvaient définir leur ami. Qualificatifs au demeurant très contrastés voire antinomiques. Romy louait l'humour de son copain, son rire communicatif, drôle en lui-même et l'instant suivant Lætitia évoquait à quel point cet humour contrastait avec l'infinie tristesse , la mélancolie incommensurable dont le personnage était capable. Une personne assistant à la conversation et ne connaissant pas l'individu dont il était question aurait eu bien des difficultés à cerner sa personnalité tant les termes la définissant étaient contradictoires. Il était possible de faire l'éloge à la fois de sa capacité à vous faire partager ses passions du moment comme de son talent à briser son propre enthousiasme, ses élans artistiques, ses émerveillements de passages. Capable d'exprimer les lieux communs les plus triviaux comme de faire preuve de finesse d'analyse, de subtilité complexe.
Ils partageaient ce même sentiment qu'il n'était pas aisé d'être l'ami d'un tel personnage tout en étant frustrés de ne pouvoir jouir de sa présence.

Puis ils s'endormirent au son du feu qui crépitait doucement dans l'âtre.













































Depuis la rencontre, deux semaines auparavant, de Fanny et Lætitia, Romy pensait à Gaëtan tous les jours. On aurait pu également le formuler ainsi : Romy ne pouvait s'empêcher de penser à Gaëtan tous les jours. Les déclencheurs étaient multiples. La plupart du temps, le jeune homme ne s'en rendait pas compte. Il y avait comme un petit programme qui se mettait en route, de façon autonome, dans une partie de son cerveau. Il pouvait être occupé, voire même concentré sur une tâche, comme par exemple le développement d'une pellicule photographique, tâche qui demande présence et attention, il y avait toujours un moment où il prenait conscience qu'une partie de lui-même était avec Gaëtan. Des photos qu'il avait faites au concert qu'ils avaient donné pour la fin du collège apparaissaient dans son esprit, ou des souvenirs de la cuite mémorable qui s'en était suivie. Ou bien il marchait dans la rue et croisait un type qui avait la même coupe de cheveux que Sting à l'époque du premier album de The Police et, pour un moment indéfini, il replongeait dans l'atmosphère de cette année-là, alors qu'ils écoutaient cette musique pour la première fois. Un autre jour c'était un client du bar qui avait un air de ressemblance avec le père de Gaëtan.
Ainsi, jour après jour, toutes les expériences sensorielles auxquelles il était confronté lui rappelaient son ami d'enfance, son ami perdu.
Puis, ce qui était au départ en arrière plan, comme une image floue dont les contours lui auraient échappés, commença par occuper sa conscience en permanence. Il ressentait le besoin de faire des liens entre les événements de son quotidien et les souvenirs qu'il gardait de son ami.
Romy sentait bien qu'il y avait là quelque chose à régler, à ajuster, peut-être même à guérir, sans savoir de quelle manière appréhender le problème. Fallait-il choisir entre faire le deuil de son ami et tenter de reprendre contact avec lui ? Y avait-il des remords, de la rancœur à soigner ? Se sentait-il coupable de trahison ?
Toutes ces interrogations occupèrent entièrement son mois de mai. Sa sérénité, sa gaieté naturelle commença à perdre du terrain. Rien de très sérieux au début, une contrariété apparaissait, une petite angoisse passagère, une peur irraisonnée, des émotions fugaces, mais de plus en plus régulières.
Il se levait plus tard le matin, puis parfois d'humeur maussade. Lui qui était d'ordinaire enthousiaste, plein d'allant, toujours en train de découvrir de nouveaux centres d'intérêts, d'acquérir de nouvelles connaissances, se mis à faire l'expérience de l'ennui, à manquer d'énergie. Ce ne fut pas un changement radical, du jour au lendemain, mais plutôt un glissement sournois, insidieux, imperceptible. Quand Lætitia l'interrogeait sur ces changements d'humeurs Romy soutenait que rien n'avait changé, qu'il était le même et que c'étaient les circonstances qui changeaient. Tel jour il se plaignait des évènements internationaux comme les tensions en Palestine, puis le lendemain faisait le constat que dans ce monde tout était organisé pour que les corrompus, les salauds, les violents réussissent aux dépends des rêveurs, des artistes, des doux. Bref, au fur et à mesure que le printemps avançait, Romy s'enfonçait dans une mélancolie chaque jour plus profonde qui ne lui ressemblait pas. Il lui arrivait même de ne pas avoir envie de voir Lætitia et ses visites chez elle après s'être espacées, disparurent. Il ne courait plus, n'avait plus envie de se perdre en forêt. Au bistrot les clients remarquèrent ses changements d'humeurs et en firent la remarque à son patron. Wajdi le joueur d'échecs, qui aimait bien Romy, et le voyant s'éteindre, l'invita à exposer ses photos dans son restaurant. Un mur s'y prêtait particulièrement, blanc et nu. Romy en satura les douze mètres carrés d'images sombres, en noir et blanc, représentant des arbres morts, des coupes à blanc, des crapauds écrasés, des ruines sous l'orage.
Arrivé au solstice de juin, alors que les citadins baignaient dans une insouciance et une joie de vivre toute estivale, Romy touchait le fond de sa dépression.















































Depuis quinze jours Lætitia travaillait à la librairie de la Porte Noire et se sentait frustrée de ne pouvoir partager cette nouvelle avec Romy. Elle était chargée, en résumé, de s'occuper de tout : accueil de la clientèle, conseils de lecture, conception de la vitrine, réception des colis, expéditions, commandes. En plus de se tenir au courant de tout ce qui se publiait et de lire au moins trois livres par semaine. Très vite, il lui fut demandé de travailler à plein temps, du mardi matin au samedi soir et elle en était tout à fait satisfaite.
Roselyne, à qui l'on venait de diagnostiquer un cancer du sein, avait créé cette librairie six ans auparavant. Elle prenait encore en charge la communication, l'approvisionnement, la comptabilité et la gestion des stocks. Par chance les deux femmes s'entendaient bien et partageaient certaines affinités littéraires, comme leur attirance pour la littérature latino-américaine.

Lætitia, qui n'avait pas vu Romy depuis trois longues semaines, reçu un matin une lettre de sa main. Cette lettre lui faisait le reproche d'avoir rompu avec Gaëtan puis de l'avoir séduit lui, malgré l'amitié et la loyauté qu'il éprouvait envers son ami. Romy y développait ses arguments sur trois pages, d'une écriture anguleuse et malaisante, expliquant qu'il se sentait manipulé, acculé dans un rôle qu'il ne voulait pas jouer.
Lætitia tombait des nues.
Elle se demanda même s'il ne s'agissait pas d'un canular, tant cela aurait pu ressembler à « l'ancien » Romy. Puis elle s'interrogea sérieusement sur la santé mentale de son amant, soupçonnant l'intervention d'un groupe sectaire qui, comme les témoins de Jéhovah, venait frapper à votre porte pour vous donner des nouvelles du « royaume ». Mais après avoir mené l'enquête auprès des amis de la fac de lettres, du club photo, de la clientèle du Gibus- café-concert qu'il fréquentait- elle se rendit compte que personne n'avait vu Romy depuis des semaines.
























Lundi matin. Il est encore très tôt.
Les oiseaux chantent déjà, le ciel a revêtu sa robe blanche, la ville est encore endormie.
Lætitia écoute les yeux ouverts le chant du matin.
Elle a passé la nuit à lire « Capitale de la douleur » de Paul Éluard. Elle se sent seule, abandonnée. Elle ne réussit pas à éloigner les sentiments d'infinie tristesse qui l'ont fait pleurer toute la nuit. Depuis des jours elle n'a fait que chercher l'homme qu'elle aime. L'envie de ne plus rien ressentir est submergée par son désir de vivre pleinement ses émotions. Elle sait que son histoire avec Romy ne peut se terminer ainsi.
Elle prend la mesure de son amour pour lui, réalise avec son absence à quel point leur amour aura été profond. Elle réussit à se persuader que ce passage si douloureux servira à consolider leur relation, qu'il serait absurde d'en rester là. Elle se remémore les moments d'intense bonheur, toutes les fois où elle a senti que le temps se figeait.
Elle rit au souvenir de leur complicité, de leurs fous rires, au souvenir des listes qu'ils faisaient, des endroits où ils avaient imaginé faire l'amour.
Elle sait à quel point ce bonheur partagé est un cadeau de l'univers, un cadeau précieux qui leur a été confié et dont il convient de prendre soin.
Elle veut croire qu'il comprendra que les difficultés qu'ils traversent sont comme une étape, une épreuve qu'ils ont la capacité à franchir et qui consolidera leur amour.

Laetitia ne le sait pas encore, mais Fanny a été informée la veille, par ses parents, que son frère Gaëtan, accompagné de Romy, ont été retrouvés dans les décombres de l'autobus qui relit Amritsar à Dharamsala en Inde.

Capitale de la douleur est sur la table de nuit. L'idée de l'offrir à Romy lui traverse l'esprit.
Les oiseaux ne chantent plus, la ville s'éveille.
Le soleil a passé la crête, Lætitia s'endort.
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