Capital, l'histoire du petit garçon qui ne savait pas jouer

il y a
6 min
10
lectures
0
Par une froide nuit d'hiver naquit Capital. Cela dérangea Piété-homme et Piété-femme, ses géniteurs, qui durent attendre que la neige fonde pour se rendre à la grotte de l'Oracle. Après quelques mois et une journée de marche, ils entendirent ce qu'ils devaient savoir : "S'il joue avec les enfants, il entraîne l'humanité à sa perte". Il fut donc interdit à Capital de jouer, et ce fut la seule règle qui lui fut imposée. Longtemps, il n'eut pas l'occasion de la transgresser.
Par une froide nuit d'hiver naquit Capital et par une humide après-midi d'automne il rencontra Libérale. Elle ramassait les champignons dans le tapis de mousse de la forêt, elle fredonnait un air qu'il ne connaissait pas. Il la regarda sans être vu le temps qu'il parvint à rester silencieux. Un faible bruit trahit sa présence. Elle leva la tête vers lui et, sans un signe de peur ou de surprise, elle lui demanda :
- "Comment tu t'appelles ?
- Je m'appelle Capital, et je n'ai pas le droit de jouer.
- Ah... c'est pour ça que je t'ai jamais vu au terrain vague... Ben moi je m'appelle Libérale et j'ai le droit de faire tout ce que je veux !
- C'est bien de faire ce qu'on veut ?
- Ben oui ! Quelle question !
- C'est quoi le terrain vague ?
- C'est là où on joue à cache-cache.
- C’est bien cache-cache ?
- C'est mieux que bien ! Dommage que tu peux pas jouer...
- Ouais... en même temps, si Piété-homme et Piété-femme n'en savent rien, je peux bien essayer...
- Aide moi à ramasser les champignons d'abord."
Sur le chemin, Libérale expliqua à Capital les règles du cache-cache.
- "Il y en a un qui compte jusqu'à cent. Pendant ce temps, les autres se cachent. Quand il arrive à cent, le compteur crie : 'Un cachez vous bien, deux cachez vous mieux, trois j'arrive !' et commence à chercher. Le premier qu'il trouve a perdu, et c'est lui qui comptera le coup d'après. Et c'est le dernier à être trouvé qui gagne.
- Qu'est-ce qu'il gagne ?, interrogea Capital.
- Ben... il gagne, c'est tout !
- Mais pourquoi il gagne alors ?
- Nan mais t'as de ces questions !... Tu comprendras quand t'auras joué !"
En quoi elle se trompait. Même après avoir joué, il n'y comprenait toujours rien.
Par une froide nuit d'hiver naquit Capital et par un beau matin de printemps il eut une révélation. Jouer n'était pas amusant. Il fallait les convaincre qu'il manquait quelque chose... Non. Plus simple, leur donner envie de ce quelque chose. Une méthode simple : Invoquer le nom de ce qui ne peut être remis en cause. Les abreuver de beaux discours. Leur vendre du rêve.
Il passa la journée à préparer des images. Il y dessina des visages radieux, les entoura d'or et de fleurs et courut au terrain vague. Il monta sur un piédestal et attira l'attention des joueurs :
- "Je suis allé voir l'Oracle. Il m'a dit que j'avais des pouvoirs. J'ai créé des images et si vous les regardez assez longtemps, vous ressentirez ce qu'elles ressentent, vous vivrez ce qu'elles vivent."
L'attroupement qu'il avait formé se mit à crier :
- "Fais voir ! J'en veux une !"
Capital répondit :
- "L'Oracle m'a aussi dit que mes pouvoirs devaient se mériter, alors j'en donnerai une à ceux qui gagneront à cache-cache.
- Et si c'est toi qui gagne ?
- Alors le perdant devra me rendre une image. J'ai préparé un tableau pour tenir les comptes."
Ils prirent la nouvelle donne avec enthousiasme et presque à l'unanimité. Certains jurèrent : "Je ne toucherai pas à ces foutues images". Ceux qui en gagnèrent une l'observèrent longtemps, en secret, et ils ressentirent, ils vécurent ce que ressentait et vivait l'image.
Au bout de quelques semaines, chacun en avait eu au moins une entre les mains, sauf ceux qui avaient juré. Quelques uns en avaient plusieurs de retard, d'autres, comme Libérale, Profit, Ordre, les jumeaux Progrès et Confort ainsi que les amoureux Production et Consommation, les collectionnaient. Mais ils commençaient à se lasser. Alors Capital prépara de nouvelles images. Il y dessina des visages comblés, les entoura de lauriers et de diamants. Au terrain vague, il annonça :
- "Il n'y aura bientôt plus d'images radieuses, alors j'en ai créé des comblées. Je donnerai une image comblée en échange de trente images radieuses."
Cette fois-ci, les détestateurs des images s'exprimèrent. Egalité s'exclama :
- "C'est pas juste ! Y en a qu'en ont déjà vingt-cinq et d'autres qui sont à moins cinq !
- Ouais, et puis va y avoir des jalousies et cache-cache, si on est pas plein, c'est nul !", aida Communauté.
Anarchie compléta :
- "Et puis pourquoi on devrait faire comme tu dis ? Parce que t'as des pouvoirs ? Viens te battre si t'as des pouvoirs !"
Capital sut au peu de signes approbateurs qu'il pouvait facilement balayer les critiques :
- "Vous les voulez ces images ?"
Un grand "oui" vint désespérer Egalité et Communauté, qui partirent en silence. Exaspérée, Anarchie hurla :
- "Ah vous voulez des images c'est ça ? Ben faudra pas venir pleurer quand vous serez devenus des moutons à cause de ses vrais faux pouvoirs. Faudra pas venir me demander de vous aider avec ma vraie vraie force et mon vrai vrai courage !"
Certains se réveillèrent à ces paroles et suivirent leurs amis. Autorité partit aussi, mais du tout dans la même direction.
Pour montrer que ses pouvoirs étaient vraiment vrais, Capital recopia dans la nuit le tableau des comptes sans les lignes des contestataires et alla remplacer l'autre, cloué au chêne-liège du terrain vague. Il s'y rendit avant l'aube et put faire croire que les lignes s'étaient effacées par magie. Quand l'hiver revint, Capital prépara de nouvelles images. Il y dessina des visages soumis mais contents, qu'il entoura de vignes chargées de fruits et de coffres emplis de trésors. Il en fabriqua sept spéciales. Il s'y trouvait des visages sévères occupés à dominer la foule. Au terrain vague, il fit une nouvelle déclaration :
- "L'Oracle m'a dit qu'il faut aussi que je partage mes pouvoirs gratuitement. J'ai créé de nouvelles images, je les donnerai à tout le monde.” Libérale, Profit, Ordre, Progrès, Confort, Production et Consommation reçurent les visages sévères. Les autres obtinrent les visages soumis. Longtemps, chacun observa son image en secret, et chacun ressentit, chacun vécut ce que vivait et ressentait l’image.
Pendant ce temps, Communauté, Egalité, Anarchie et leurs partisans cherchaient un moyen de ramener le terrain vague à la raison. Communauté et Egalité étaient prêts à sacrifier leur libre arbitre aux noms de leurs idéaux, mais Anarchie ne voulait pas entendre parler d’autorité. Pour elle, seule le sens de la responsabilité devait pousser à quoi que ce soit. Et, de dialogues de sourds en dialogues de sourds, la conversation se transforma en baston. En peu de temps, ils ne surent même plus ce qui les avait amenés à se trouver ensemble dans cette partie de la forêt. Anarchie ne voulait pas convaincre, elle n’y voyait pas d’intérêt.
- "On a qu’à les laisser avec leurs images, puisque ça leur plaît !”
Egalité ne savait que rétorquer. Pour être tous égaux, il fallait être tous. Communauté faisait semblant de ne rien entendre. Au bout d’un long silence, la première lâcha :
- “On ne peut pas être tous libres, Anarchie, mais on pourrait être tous égaux.
- C’est la chose la plus bête que tu aies jamais dite. Etre libre, c’est pas faire ce qu’on veut, c’est être responsable. Tout le monde peut le faire. Alors que, par contre, personne n’est égaux. Et personne ne le sera jamais.
- Mais si on veut jouer à cache-cache, il faut essayer de contenter le plus grand nombre...
- ça, Communauté, c’est de la lâcheté. Je préfère encore jouer à cache-cache toute seule qu’être lâche.”
Tous rirent.
- “Vous pouvez bien rigoler ! C’est vous qui êtes drôles, avec vos compromis, votre besoin d’approbation et vos illusions de rassembler... Moi, j’me casse !”
Même sans Anarchie, ceux qui restèrent ne parvinrent à se mettre d’accord.
Par une froide nuit d’hiver naquit Capital et par une douce soirée d’été, sans avoir levé le petit doigt, il avait gagné. Les voix, divisées, n’avaient pu crier assez fort. Rien ne pouvait plus s’interposer entre son plan et la réalisation de son plan. Communauté et ses partisans, parmi lesquels Justice, finirent même par les rejoindre. Il les accepta dans l’intention de s’en servir, pour les apparences. Mais quand les rebelles d’un temps revinrent au terrain vague, plus personne n’y jouait à cache-cache depuis longtemps. D’enfants, tous étaient devenus adultes et avaient construit une immense ville où l’on avait pas le droit de marcher. Il fallait payer de l’essence pour pouvoir y circuler. Elle occupait une colline entière. En son sommet, visible à des kilomètres à la ronde, se hissait le Temple à l’individu. Exactement en dessous on avait enterré, le plus profondément possible, la prison à responsabilité. En y arrivant par le Nord, la cité n’était qu’un entassement d’immeubles résidentiels dont on devinait la petitesse des espaces et distinguait, puisque le soleil n’y brillait presque plus, la lumière des écrans filtrant à travers les meurtrières. Une vision sinistre, surtout pour ceux qui avaient vu sa face sud. A l’Ouest, la gigantesque boîte de nuit, qui abritait aussi le cimetière, resplendissait des lumières bariolées de milliers de spots. On y célébrait en permanence la consommation massive de produits destructeurs. A l’Est souriait l’hôpital. Sous son air affable, on s’occupait à rendre tout aseptisé et sans saveur. On y guérissait la différence et on mettait des étiquettes. Non loin fumait la cheminée du crématorium à espoir et humanisme, dont sortait de grandes bouffées irisées qui éclataient en vol. En bas, au centre, se trouvait le Mémorial au premier profit, large rectangle de cuivre où l’on rendait ses hommages. En remontant s’étalait le musée de la manipulation, vaste bâtiment dont le but était de faire passer le confort pour le bonheur, l’achat pour la joie et l’anarchie pour le chaos. L’espace restant était comblé par des banques aux façades toutes plus tapageuses les unes que les autres, et dont les conduits d’aération crachaient en continu des confettis de billets.
Partout étaient affichées des images, et partout on se perdait à les contempler.
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,