Cap au sud

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Mère de famille, et même grand-mère, je suis musicienne, amatrice de mots et dévoreuse de livres. "Le poète est professeur d'espérance" V. HUGO J'ai publié 3 recueil de poèmes : "Eclats  [+]

Image de Eté 2017
David et Gédéon marchaient déjà depuis trois jours. Jeunes et habitués aux durs travaux des champs, ils couvraient aisément 12 à 15 lieues par jour. Ils évitaient les villes et dormaient à la belle étoile : il fallait se préserver des questions indiscrètes. David portait leurs réserves de nourriture dans sa musette : quelques livres de pain et de viande séchée qui avaient diminué de façon alarmante ; il faudrait bientôt trouver à se ravitailler. Ils allaient passer par le village de Saint Lyé, près de Troyes, ils y avaient un parent qui pourrait les aider.

Depuis leur départ de Savigny-les-Beaune, Gédéon s’appuyait sur une solide canne de hêtre, qu’il avait évidée dans sa partie haute. Il y avait empilé, sous un fort bouchon de bois, toute la fortune confiée par son père lors de son départ : quelques écus et des louis d’or, qui devaient servir à leur subsistance. Dans sa besace, sous quelques hardes de rechange, il avait soigneusement enveloppé quelques ceps de Chardonnay et de Pinot noir. Ils comptaient bien, s’ils arrivaient dans ce qu’ils imaginaient déjà comme un véritable havre de paix, reprendre la culture de la vigne. Au milieu de tout cela, se cachait le Livre défendu.

En ce mois de mars 1688, le printemps tardait. Levés dès les premières lueurs de l’aube, les deux frères se remirent en marche, s’enroulant frileusement dans leurs pèlerines.
« Voici le vent qui se lève, et vois ces nuages qui approchent. La journée va être rude, ne perdons pas de temps.
— Si nous marchons bien, avec la grâce de Dieu, nous serons chez notre cousin Abraham ce soir, nous pourrons y reprendre haleine. Puis il nous faudra continuer notre route vers le nord.
— Le plus dur sera de passer la frontière, en évitant de se faire prendre par les soldats du roi. Ils ont ordre d’arrêter toute personne cherchant à quitter le pays, ou de lui tirer dessus. Une fois aux Pays-Bas, les choses seront plus faciles. »

David et Gédéon avaient mûrement préparé leur voyage. Depuis la visite de Daniel, le colporteur à l’automne précédent, ils avaient réfléchi au moyen de s’enfuir. En effet, près de trois ans après la révocation de l’Édit de Nantes, la situation était devenue de plus en plus intolérable. La plupart de ceux que l’on appelait « huguenots » ou « religionnaires » étaient contraints d’abjurer leur foi s’ils voulaient échapper aux dragonnades. Les « dragons », soldats du roi envoyés par le marquis de Louvois, ministre de la Guerre de Louis-XIV, étaient connus pour se livrer aux pires exactions sur la population en vue d’obtenir les abjurations. C’est avec beaucoup de tristesse que les parents des deux jeunes gens les avaient vus partir, mais il en allait de leur survie. Ils ne voulaient à aucun prix renier la foi de leurs ancêtres et s’ils réussissaient dans leur entreprise, ils s’établiraient dans un pays accueillant et pourraient transmettre leurs convictions à leurs descendants. C’est à cette fin qu’ils emportaient le Livre défendu : la Bible. S’ils se faisaient arrêter et qu’on la trouvait sur eux, ils seraient condamnés aux galères, comme des criminels.

Lorsque le colporteur était passé, vendant toutes sortes d’objets utiles à la vie de tous les jours et distribuant en cachette des Evangiles ou des livres de prière, il avait longuement parlé, à la veillée. Il avait raconté les villages pillés, les fermes brûlées, les paysans ruinés, les femmes en pleurs et les abjurations en masse. Il avait évoqué aussi les confidences des familles qui avaient envoyé les aînés de leurs enfants à l’étranger. Il avait expliqué que les Hollandais de la Compagnie des Indes aidaient et soutenaient les fugitifs. David et Gédéon avaient alors décidé de tenter leur chance : s’ils parvenaient à rejoindre Amsterdam, ils trouveraient bien un navire pour embarquer. Ils étaient solides et ne craignaient pas le travail.
En arrivant ce soir-là chez leur cousin Abraham, ils furent accueillis avec chaleur. Une fois attablés avec la famille, Abraham les avait prévenus :

« Nombreux sont ceux des nôtres qui tentent de fuir. Soyez très prudents, car les soldats sont nerveux et vigilants. De plus, ne tardez pas, car je crois savoir que les vaisseaux de la Compagnie embarquent dès le mois d’avril, aussitôt que le temps le permet. »

Ils avaient décidé de traverser la frontière en passant par les Ardennes : le relief tourmenté et les bois seraient un atout pour se dissimuler. Après cinq jours de marches harassantes, ils arrivèrent aux abords de la magnifique forêt couvrant cette région. Mystérieuse et impénétrable elle était réputée offrir un abri à tout un monde de fées, de génies, et de sorciers. Mais nos huguenots n’étaient pas friands de telles superstitions, et s’y engagèrent d’un pas confiant. Ils entendirent bientôt le bruit des cognées : les bûcherons étaient au travail. Ne sachant trop si ceux-ci seraient amicaux ou non, ils décidèrent de s’éloigner de la zone de coupe. Cependant, comme l’après-midi tirait à sa fin, ils aperçurent une pyramide de branchages d’où s’élevait une fumée blanche. Une silhouette noire et poussiéreuse tournait autour, affairée. L’homme avait l’ouïe fine et les entendant, il se retourna vers eux.
— Bien le bonjour, mon brave homme, dit Gédéon, vis-tu seul ici ?
— Ma foi oui, dit celui-ci, je surveille ma meule, je dois produire le charbon de bois pour les forges d’alentour.
— Tu connais donc bien la région...
— En continuant par ici, dit-il en indiquant un sentier à droite, vous tomberez sur la Semoy, la rivière qui se jette dans la Meuse. Mais attention, la frontière n’est pas loin, et il y a parfois des patrouilles. Il ne fait pas bon se faire attraper.
— Qui te dit que nous cherchons à aller par là ?
— Oh ! dit l’autre avec un regard matois, j’en ai déjà vu des comme vous. Moi, ça ne me regarde pas, je vis dans ma hutte, et vous, vous allez là où vous voulez...

Les jeunes gens ne souhaitaient pas s’attarder, il aurait été imprudent de se laisser aller à des confidences. Ils passèrent leur chemin et arrivèrent bientôt en vue de la rivière. Ils décidèrent de se reposer quelques heures, puis de reprendre leur progression avant l’aube. Ayant dormi une partie de la nuit, ils s’apprêtaient à repartir à la clarté de la lune, lorsqu’ils entendirent des appels :
— Qui va là ?
— C’est moi, camarade. Je viens te relever.
— Le mot de passe !
— Par la foi de mon roi.

David chuchota : « Ils sont par là. Cela signifie que nous sommes bien vers la frontière. Attendons, ils vont s’éloigner pour faire leur ronde. »
Ils attendirent de longues minutes que les soldats soient partis, puis se décidèrent à traverser la rivière. L’eau glaciale leur montait jusqu’aux cuisses, mais le cours d’eau n’était pas large. Alors qu’ils grimpaient sur la rive, les soldats, alertés par le bruit, les aperçurent :
« Halte là, au nom du roi ! »
Et comme ils détalaient, ils entendirent des coups de feu, et sentirent les plombs leur siffler aux oreilles. Courant de plus belle, haletants d’angoisse, ils réussirent à disparaître dans le labyrinthe de la végétation, et comme ils n’entendaient pas de poursuivants, ils comprirent qu’ils avaient quitté le royaume de France. Au prix de beaucoup de fatigue et d’efforts, ils purent continuer leur périple. Arrivés à Amsterdam, ils apprirent qu’un navire de la Compagnie des Indes orientales devait appareiller deux semaines plus tard. Il leur fallait donc patienter : ils louèrent leurs bras pour le chargement et le déchargement des bateaux afin de gagner leur gîte et leur couvert.

La traversée serait longue et périlleuse. Le Trois-mâts abritait une lourde cargaison. Outre les réserves d’eau et de nourriture pour plus de 40 hommes d’équipage et autant de soldats, ainsi qu’une dizaine de passagers, le vaisseau transportait des étoffes, et des produits manufacturés qui seraient vendus en Afrique et en Asie. De là, il rapporterait à son retour des épices rares, des céramiques et du thé. David et Gédéon avaient été enthousiasmés à leur embarquement : enfin le grand départ, l’aventure... Mais maintenant il leur fallait s’habituer au tangage et au roulis. Les premiers jours ils ne quittèrent guère leur cabine : ne connaissant jusque-là que le « plancher des vaches » ils souffraient du mal de mer. Cependant, peu à peu, ils se sentirent mieux et purent se hasarder sur le pont pour humer l’air du large.

Un jour, alors qu’ils s’y promenaient et admiraient les reflets des flots, ils entendirent la vigie lancer l’alerte. Il y eût un grand remue-ménage, chacun courut à son poste en toute hâte. Le capitaine sortit sa longue-vue et expliqua qu’un navire espagnol approchait. Ne souhaitant pas engager le combat, il décida de faire augmenter la voilure. Cependant le Galion espagnol se rapprochait et le contact sembla bientôt inévitable. Ce fut pour les deux jeunes gens une expérience terrible, les canons tonnaient, les boulets sifflaient... Certains s’abîmaient en mer dans une gerbe d’écume, mais soudain l’un d’eux balaya le pont emportant deux marins. Les soldats hollandais réussirent alors à envoyer des torches sur l’ennemi et à embraser le navire. La nuit tombait, les flammes illuminaient de façon sinistre la bataille. Il s’en fallut de peu que les deux navires ne sombrent, mais finalement l’espagnol rompit le combat et s’en alla panser ses plaies au large. A l’escale suivante, il fallut réparer les dégâts et on prit du retard. Si bien que le bâtiment n’aborda au Cap, en Afrique du Sud que vers la fin juin : au début de l’hiver. David et Gédéon avaient mis quatre mois à atteindre leur destination.

Durant le voyage, ils étaient allés de surprise en surprise : tout d’abord, la mer, cette grande étendue mouvante et imprévisible. Elle pouvait être merveilleusement calme et rutilante sous le soleil ; pendant les belles journées, on pouvait admirer le vol des oiseaux marins, ou apercevoir les cachalots ou les dauphins. Puis quelques heures plus tard, le ciel se couvrait, le vent se levait, on voyait soudain les flots se déchaîner en lames impressionnantes comme des montagnes et menacer de tout engloutir. Il fallait alors amener la voilure et se terrer dans les flancs du navire, ou s’attacher pour ne pas tomber à l’eau, tant l’embarcation était ballotée et malmenée. Ensuite les conditions de vie durant la traversée étaient dures. La nourriture était sévèrement rationnée pour tenir jusqu’à l’escale suivante. Les querelles entre les hommes n’étaient pas rares, et il arrivait que le capitaine fasse fouetter un marin indiscipliné. Enfin, à l’occasion d’une escale ils avaient découvert des fruits merveilleusement savoureux qu’ils ne connaissaient pas, comme l’orange ou la papaye. Cependant les journées étaient longues sur le navire et Gédéon aimait regarder les marins à la manœuvre. Le lieutenant en second, Chris, un fort gaillard qui semblait approcher la cinquantaine, lui fit comprendre de ne pas trop se mêler aux matelots, ceux-ci n’aimant guère les blancs-becs qui n’avaient pas le pied marin. A grands renforts de gestes ils parvinrent à échanger et peu à peu Gédéon se familiarisa avec la langue du marin. Pendant ce temps David se renseignait auprès des autres passagers qui avaient déjà fait la traversée. Ceux-ci expliquaient dans un français approximatif mélangé de hollandais, que les vignerons français étaient les bienvenus au Cap, car leur savoir faire était apprécié. Cela encouragea nos deux fugitifs, qui redoublèrent d’ardeur pour mémoriser cette nouvelle langue et à leur arrivée, ils étaient capables de se faire comprendre.

Le gouverneur du Cap, Simon van der Stel (successeur de Jan Van Riebeek, fondateur de la colonie) accueillait avec bonhommie les nouveaux immigrants. Ceux-ci se voyaient offrir un terrain et une ferme avec un peu de bétail, à charge pour eux de faire fructifier la terre. Par-dessus tout, Simon van der Stel voulait développer la culture de la vigne, pour être en mesure de fournir en vin les bateaux de la compagnie qui faisaient escale au port. Or les Français étaient réputés bons vignerons et fins œnologues. Aussi, David et Gédéon se virent-ils rapidement dirigés vers le village de Franschhoek (ou coin des français) à l’est du Cap, en bordure des montagnes. Pour eux, c’était un paradis, le climat très propice à la vigne devait leur permettre de planter leurs ceps et d’élever leur vin : les températures étaient relativement modérées, les étés chauds sans être arides, et les hivers doux. David et Gédéon purent s’établir et commencer une nouvelle vie, au milieu de leurs compatriotes et coreligionnaires.

Les quelques 200 familles de huguenots français arrivés au Cap à cette époque, avaient apporté avec eux, non seulement la nostalgie de leur pays d’origine et leur foi, mais aussi leur savoir-faire et leur ardeur au travail. Ils ont considérablement contribué à l’essor de la culture viticole dans leur pays d’adoption et sont à l’origine du succès actuel des vins d’Afrique du Sud.

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