Cannelle

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En réalité, ce n’est pas elle, l’ourse qui m’a fait souffrir. Les vrais coupables, ce sont les hommes.
Longtemps pourtant je lui en ai voulu, et c’est elle que j’ai blâmée pour tout ce qui m’est arrivé depuis ce fameux jour de notre rencontre. Je lui en ai voulu – de s’être dressée devant moi menaçante, babines retroussées, effrayante comme seule peut l’être une ourse en colère ou apeurée (ou les deux à la fois, car il semble bien que chez les mammifères, ces deux sentiments se confondent et se nourrissent à la fois), même si cela aussi, je n’ai pas réussi à le dire lors du procès. Les mots m’ont manqué. Alors c’est l’avocat qui les a dits, les mots, oui, je me souviens bien de la phrase exacte qu’il avait dû préparer soigneusement à l’avance comme le font les avocats : « Monsieur le Président, je vous assure que personne ne sait ce que c’est que de se retrouver face à une ourse en colère, une ourse qui craint pour son petit, et qui se dresse de toute sa hauteur et prête à bondir. Ce n’est une expérience que je ne souhaite à personne – à personne, avait-il répété en secouant la tête d’un air sombre pour mieux souligner ses propos. Et c’est pourtant ce à quoi mon client a dû faire face, et il n’a eu que quelques secondes, moins même, pour réagir, pour prendre la décision de défendre sa vie en tirant, car je vous l’assure, Monsieur le Président, s’il avait hésité ne serait-ce qu’une seconde de trop, il ne serait pas aujourd’hui devant cette Cour. S’il n’avait pas appuyé sur la gâchette, l’ourse aurait bondi sur lui et il n’aurait eu aucune chance de s’en sortir. » Cette dernière phrase, sur le moment, je l’ai trouvée bien, et les jurés aussi d’ailleurs car j’ai vu quelques hochements de tête ça et là, pour signifier qu’ils comprenaient, qu’ils voyaient enfin la scène sous le même jour que moi. Mais avec le recul, je ne suis plus si sûr. Peut-être qu’elle était un peu trop emphatique, cette phrase, un peu trop dramatique, et que même si sur le moment, elle avait produit son petit effet, à cause de cet effet justement, elle avait fini ensuite par perdre un peu de son crédit, reléguée au rang d’effet de manche. Oui sur le moment, les jurés avaient hoché la tête. Mais ensuite ils avaient mis la phrase à distance, doutant de la sincérité du frisson qui avait parcouru leur échine, se sentant légèrement blousés par le trop talentueux avocat, défiants de l’art oratoire et de ceux qui savent l’utiliser.
Les mots d’ailleurs ne sont rien face à la réalité de la rencontre avec l’ourse. S’il me fallait décrire cet instant (et même si je n’ai pas réussi à le faire au tribunal, dans ma tête pourtant, je l’ai ressassée mille fois cette scène, et mille fois j’ai essayé de lui donner un sens avec des mots), ce n’est pas le terme de peur que j’emploierais. Car peur, non, je n’en ai pas eu le temps. Je débouchais d’un petit sentier à peine visible sous le fouillis de la végétation basse, et qui montait vers la crète. Cette piste que je suivais depuis le matin, c’était celle du cerf, pas celle de l’ourse. Comment aurais-je pu m’imaginer me retrouver nez à nez avec elle ? Le chien n’a rien vu venir non plus. Il faut bien comprendre une chose : l’ourse on en parle, c’est sûr qu’elle fait causer le soir lorsque les chasseurs se retrouvent pour boire un coup, mais un peu à la manière d’un animal mythique qu’on ne risque pas de croiser pour de vrai un jour. Donc bon, lorsque j’ai débouché de mon raidillon, le fusil en bandoulière, le visage levé vers la crète (car je vous rappelle que ça montait), et qu’en lieu et place du ciel bleu et de la ligne lointaine des rochers, c’est une immense gueule ouverte, des crocs jaunâtres, des pattes ouvertes comme pour une embrassade mais munies de griffes énormes, qui m’ont accueilli, barrant tout mon champ de vision, l’ourse déjà dressée et grondante car elle m’avait sentie bien avant que j’arrive et semblait s’être mise en embuscade au-dessus de moi, me surplombant de sa hauteur d’ourse et plus encore – ce n’est pas de la peur que j’ai ressentie, mais comme un grand coup de surprise. Oui, de l’incrédulité. Et j’ai eu le temps de penser : « personne ne va me croire quand je vais raconter ça. » Ce genre de pensée, ça vous traverse le cerveau à la vitesse de l’éclair avant même qu’on ait réalisé quoi que ce soit, et c’est après qu’on se demande bien pourquoi diable on est capable de pensées aussi futiles et déplacées dans ce genre de situation. Mais bon, tout aussi vite, j’ai saisi mon fusil, dans un réflexe de chasseur et je l’ai mise en joue.
Il y a eu cet instant comme suspendu, où nous nous sommes jaugés, son regard et le mien se rejoignant par-delà les quelques mètres qui nous séparaient. Je suppose que c’est ce calcul très rapide que mon cerveau a dû faire : la distance bien trop faible entre nous, le fait qu’en un bond elle pouvait être sur moi, ma position instable, et la chute qui m’attendait en contrebas si je voulais l’esquiver sur le côté, car d’un côté le passage m’était barré par un taillis dense de végétation, de l’autre c’était la pente rocheuse où les cailloux formaient des éboulis, presque un petit précipice. Tout s’est passé très vite bien sûr, comme l’a dit l’avocat d’après le récit que je lui en avais fait. Le coup est parti sans même que je souvienne avoir décidé de tirer, et sans que j’accorde une seule pensée au fait que c’était la dernière ourse – bon sang la dernière ourse des Pyrénées et la montagne d’emmerdes que cela allait m’occasionner.
Mais en même temps que le coup de feu, au moment même où je l’ai vue partir en arrière sous la force du coup, sa gorge s’étoilant de rouge, je l’ai réalisée : l’énorme erreur que je venais de commettre, mais voilà, trop tard.
On voudrait pouvoir revenir en arrière, rejouer la scène, effacer ce qui vient d’être fait : comme dans un film qu’on rembobine, on voudrait voir l’ourse rapidement se redresser, prendre sa position initiale, gueule à nouveau grondante et gorge épargnée, et soi-même repartir dans le chemin à reculons, très vite sans hésitation, les pas s’effaçant les uns les autres, jusqu’à un embranchement en contrebas, et là marquer un temps d’arrêt, et puis dans la marche avant à nouveau enclenchée, hésiter un instant, flairant quelque chose, avec la prescience d’un danger, et décider de ne pas gravir ce sentier, plutôt tourner à droite, loin du drame. Prendre un autre chemin et changer le cours des choses. Mais bien sûr, ce n’est pas possible dans la réalité. Ce qui est arrivé ne peut être défait, et la connaissance de l’événement ne donne aucun pouvoir sur lui. Elle donne juste le sentiment d’un destin qui s’accomplit.
Ma rencontre avec l’ourse était-elle marquée ? N’aurais-je rien pu faire pour l’éviter ? Certains de mes détracteurs ont été jusque-là : à juger coupable mon absence de précaution pour ne pas la rencontrer – alors même qu’elle avait été repérée errante dans cette portion de la montagne, et que cela devait être su par un chasseur un peu conscient de ce qu’il fait, un peu averti, et qu’à tout le moins ma totale ignorance de sa présence dans ces parages, le fait que je ne sois pas un peu plus renseigné avant de partir ce matin là pour la chasse, était le signe d’une négligence, pire d’une incompétence qui devait me déclarer coupable.
Mais le vrai nœud de la discussion au tribunal, puisque la situation s’était présentée comme cela, et que c’est bien ce moment dramatique de la rencontre qui focalisait les esprits et les échauffait, c’est « devait-il tirer, oui ou non ? ».
A cette question, je n’ai pas moi-même de réponse. J’ai tiré, c’est sûr, mais je mentirais en affirmant que c’était après avoir pesé les risques, mesuré les différentes options, acquis la certitude que l’ourse allait m’attaquer. C’est pourquoi je me suis tu au tribunal, préférant laisser la parole aux autres, à ceux qui n’ont pas peur de déformer la réalité avec des mots, pourvu que ces derniers servent leur but.
Il y avait tous ceux qui prenaient ma défense, mes amis, mes proches, les chasseurs, les habitants des petits villages de nos montagnes, qui par empathie pour un des leurs, me disculpaient entièrement. Ils jugeaient que confrontés à la même situation, ils en auraient fait tout autant. C’est bien légitime de défendre sa vie, après tout. Surtout lorsqu’on a un fusil. C’est d’ailleurs là que le bât blesse : voilà bien le danger des armes à feu, voilà pourquoi il ne faut pas en avoir. Mais sans elle, il serait mort, l’ourse l’aurait attaqué c’est sûr, puisqu’elle défendait son petit. Une mère devient toujours dangereuse quand elle protège sa progéniture, et l’on comprend pourquoi elle était ainsi prête à l’assaut, face à celui qui s’était trouvé au mauvais moment et au mauvais endroit. Voilà ce qu’ils disaient, mes défenseurs, des arguments sensés et qui me redonnaient du courage. Pourquoi ils prenaient ma défense, je peux aussi le comprendre : par amitié pour moi, par défiance des autres, ces parisiens qui sont farouchement opposés à la chasse alors qu’ils n’y connaissent rien, par défense de notre mode de vie, et quelque part aussi, par fierté.
Mais il y avait aussi tous ceux qui étaient absolument sûr que je n’aurais pas dû le faire : les militants écologiques, les défenseurs de la nature, les journalistes et l’opinion publique en général, choqués par la disparition de la dernière représentante des ours des Pyrénées. Et je ne peux pas leur en vouloir, car ce n’est pas rien, d’être celui qui est responsable de l’extinction d’une espèce, c’est un poids que je ne souhaite à personne d’avoir à porter.
Normalement, ce n’est pas comme cela que ça se passe, ce n’est jamais un individu qui est responsable à lui tout seul : des espèces animales disparaissent tous les jours, à ce qu’il parait, par dizaines ou centaines, et l’humanité qui est collectivement à l’origine de cette destruction massive en est à peine émue, d’ailleurs elle n’en a presque pas conscience, si ce n’est sporadiquement lorsqu’un reportage évoque le phénomène ou qu’une association réussit à émouvoir avec le massacre des bébés phoques (dont le sang rouge sur le pelage crème et sur la neige blanche est tellement photogénique). Il y a les chasseurs d’éléphants qui tuent des bêtes superbes, des patriarches porteurs de toute la sagesse millénaire de la race, pour n’emporter que les défenses, par appât du gain. Il y a les pêcheurs en Asie, qui mutilent les requins pour leurs ailerons qui raviront des gourmets trop raffinés dans des soupes dont la saveur intrigue les occidentaux, et qui les relâchent ensuite à la mer, comble de la cruauté ! Il y a aussi, moins spectaculaire et moins choquant si l’on veut, mais encore plus inquiétant car plus insidieux, il n’y a alors personne à haïr ou à blâmer – ni méchant chasseur, ni trafiquant sans scrupule : les effets de la déforestation, de l’urbanisation, la disparition des habitats naturels, le changement climatique qui fait fondre la banquise et les glaciers, chassant les ours polaires toujours plus loin vers les terres, la pollution des mers, la folle prolifération des plastiques, avec même l’équivalent d’un sixième continent formé par les courants dans les confins des océans avec toute cette matière fabriquée par l’homme. Moi aussi, j’en ai vu de ces reportages qui renvoient immuablement l’humanité à sa responsabilité destructrice de la nature, et moi-aussi j’ai ressenti ce malaise composé de culpabilité et d’incapacité à savoir quoi faire pour agir. Alors je comprends que lorsqu’enfin on peut mettre un nom et un visage sur celui qui s’est rendu coupable, individuellement, d’un tel crime contre la nature, il y ait un déferlement de haine et de colère, un véritable défoulement.
Moi-même je l’ai porté, ce fardeau, j’ai courbé l’échine en pensant à ce qui par ma faute s’était produit, la fin des ours dans nos montagnes, ou plutôt la fin de nos ours, puisque d’autres depuis sont venus les remplacer, amenés par l’homme depuis la Roumanie pour – quoi au fait ? se donner bonne conscience ?
Pour quelqu’un qui ne connaît pas bien, il n’y a rien qui ressemble tant à un ours qu’un autre ours. Alors qu’en fait, ils sont tous tellement différents. Des tailles et des pelages – de roux à noir - dissemblables. La forme de la tête, le museau plus ou moins allongé, la façon de marcher avec les pattes qui s’étendent sur le côté comme pour mieux assurer leur équilibre, l’échine plus ou moins proéminente, les yeux plus ou moins à fleur de tête. Certains ronds comme des nounours. D’autres élancés et hauts sur pattes. Je sais que rien ne pourra remplacer l’ourse que j’ai tuée, unique parce qu’elle était la dernière avec son petit qui est mort lui aussi privé des soins de sa mère (deuxième morsure de culpabilité), mais pour les caméras et pour apaiser la souffrance de l’opinion publique, les nouveaux ours venus de Roumanie font bien l’affaire. Le drame a pu être surmonté, le méchant chasseur a été jugé, et à nouveau le cycle de la vie a repris. Fin de l’histoire.
Mais non, ce n’est pas si simple. D’abord j’ai été déclaré non coupable. Malgré la vindicte populaire, le tribunal ne m’a pas condamné. La justice a cela de bon qu’elle prend son temps, et que sa décision a été rendue lentement, avec ce décalage salutaire qui a permis aux colères de retomber. Il y a eu la décision en première instance, puis l’inévitable appel formé par les associations de défense de la nature. Car malgré tout, et même si ma défense en vaut bien une autre (en quoi un seul homme serait-il plus coupable que toute l’humanité ?) – cette défense-là, c’est celle que je me suis forgée, c’est celle que je vous livre car elle me sauve de moi-même, et non pas celle que mon avocat a choisie de retenir au tribunal, car il sait avec son expérience que la vraie justice n’est pas celle qui se pratique parmi les hommes – donc malgré cela, la question qui est demeurée en suspens, impossible à trancher, est bien celle de ce tir que j’aurais pu ou non éviter. Le doute profite toujours à l’accusé, c’est bien connu.
Voilà pourquoi j’ai été acquitté par le tribunal des hommes. Mais le verdict du tribunal n’est pas le seul qui compte, loin de là. Bien sûr, cela m’a soulagé, ces décisions, surtout la première d’ailleurs, lorsque j’étais encore un peu naïf, un peu inconscient des rouages de la justice et de l’acharnement que cela pouvait bien être. Sur le moment, je me suis dit : « c’est fini, voilà je suis débarrassé enfin de cette histoire. C’était un accident malheureux, bien sûr un accident que j’aurais dû éviter, mais il y a des choses qui arrivent et après tout on n’y peut pas grand-chose. Un moment de ma vie a été mis entre parenthèses, le cours normal des choses s’est comme suspendu, pendant ces mois qui ont suivi l’événement, je n’ai plus été le mari, le père, le grand-père, le voisin, l’ami, le simple habitant de mon village, mais seulement l’homme qui a tué la dernière ourse des Pyrénées. Cela m’a valu d’être le centre de l’attention générale, et je vous assure que je m’en serais bien passé. Mais maintenant c’est fini, et la vie va reprendre exactement là où je l’ai laissée, et le temps fera son œuvre et effacera peu à peu jusqu’au souvenir de ces événements. » Mais bien sûr je me trompais, et rien ne s’est passé comme ça : la mort de l’ourse ne s’est pas effacée, je ne suis pas redevenu l’homme que j’étais avant, et personne n’a pu oublier ce qui s’était passé.
Celui qui n’a jamais connu ce que c’est que d’être au centre de la vindicte populaire ne peut le comprendre. Tous ceux qui ont exprimé leur émotion et leur indignation, même s’ils ne prononçaient pas directement des mots de haine à mon égard, me désignaient en creux comme le responsable du drame. C’était même pire que de m’insulter (même si certains ne se sont pas privés de le faire), car c’était comme si j’étais innommable, un point aveugle que la lumière contourne mais qui fascine et horrifie à la fois. Comment peut-on faire une chose pareille ? c’était la question que tout le monde avait sur les lèvres. L’acte que j’avais commis, et surtout ses conséquences démesurées, me définissait désormais tout entier. Je n’avais plus d’autre substance, plus d’autre existence que celle que mon doigt sur la gâchette avait fait survenir : celle d’un monstre. Ce n’était bien sûr pas vrai dans le regard de mes proches. Même si en fonction de la position plus ou moins éloignée dans le cercle concentrique de mes relations, la compréhension à mon égard se renforçait ou faiblissait. Même ceux qui avaient le plus de confiance en moi pouvaient être touchés par le doute. Un jour, j’ai su par ma fille que mes petits-enfants avaient posé des questions sur moi au retour de l’école : « c’est vrai que grand-père c’est un meurtrier ? » Ils demandaient sans comprendre, en répétant ce qu’ils avaient entendu dire par leurs camarades. J’aurais préféré que ma fille ne m’en parle pas, car ce jour-là j’ai réalisé que je ne pouvais nulle part être à l’abri, même au sein de ma propre famille.
Alors ne parlons pas des autres, à commencer par les journalistes, qui auraient dû faire leur boulot objectivement, mais qui venaient en fait avec tous leurs a priori, leur grille de lecture des événements, et qui m’avaient bien sûr condamné avant de m’entendre. Au début, lorsque je ne méfiais pas encore, j’ai répondu à quelques-unes de leurs questions. Je ne comprenais pas pourquoi, derrière les sourires polis, les manières courtoises, je voyais cette lueur dans le regard (narquoise, légèrement dégoûtée ?) et ces airs entendus lorsqu’ils prenaient note de mes réponses. J’étais maladroit dans mes réponses, bien sûr plus taiseux par nature que grand communiquant, mais rendu encore plus gauche par le malaise que je ressentais sans me l’expliquer, face à ces regards sans aménité - jusqu’à l’œil froid et obscur de la caméra qui me regardait fixement en semblant me juger.
Il y avait aussi les extrémistes : les ardents défenseurs de la vie animale, certains poussant jusqu’au délire leur passion, et déversant leur haine sans retenue à mon égard, moi qui étais le commode bouc-émissaire, un visage et un nom enfin mis sur tout ce qui pouvait causer leur indignation. J’ai vite appris que la seule à chose sensée à faire avec eux était de soigneusement les éviter. Avec eux, il n’y avait pas moyen de parler et de se défendre, et si certains avaient eu des pierres, je suis sûr qu’ils me les auraient lancées sans hésiter.
C’est pour ça que je vous dis : ce sont mes semblables qui m’ont fait souffrir, pas cette pauvre ourse. Elle, cela fait longtemps que je ne lui en veux plus de s’être trouvée sur mon chemin. Il y a encore des nuits où je la vois en rêve. C’est une rencontre qui est comme le double inversé de celle qui s’est produite dans la réalité. C’est toujours la nuit. La lune baigne le ciel nocturne d’une lueur apaisante et bleutée. Je monte sur le sentier, et je m’approche doucement sans qu’elle ne me voie. Elle est dans la clairière avec son petit. Elle se tourne alors et me parle doucement dans sa langue inconnue mais que paradoxalement je comprends sans peine. Elle me dit que ce n’est pas ma faute, et tout en elle est amour et compréhension, et en ces beaux moments je sais que nous sommes liés pour toujours et que je suis pardonné.
Mais au réveil, le songe se défait, et je sais que moi, je ne me suis pas encore totalement pardonné. Maintenant que tout est fini et que les années ont passé, que je jette un regard plus apaisé sur toute cette histoire, je me pose encore la question, sans jamais trouver la réponse : aurais-je pu, en ce fatal matin, relâcher la pression de mes doigts, laisser passer quelques instants, voir l’ourse retomber sur ses pattes, toujours grondante, certes, mais moins menaçante, et lentement, sans jamais la quitter du regard, à pas mesurés, reculer dans la sente puis m’enfuir ?
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Caroline Bonnet · il y a
Merci pour votre lecture et votre commentaire. Vos remarques me seront très précieuses pour mes prochains textes !
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Sylvie Talant · il y a
Un texte à visée écologique; bien incarné à travers une confrontation plus vraie que nature entre le promeneur (tout de même chasseur) et l'ourse qui l'attaque et qu'il tue. C'est très bien décrit. L'argumentaire est nuancé, prenant soin de développer le pour et le contre. Un ensemble travaillé et efficace mais peut-être un peu trop long et qui aurait gagné au début à contenir davantage de paragraphes.