Canicule

il y a
6 min
684
lectures
19
Finaliste
Jury
Recommandé
Image de Printemps 2013
Le village de Saint Amadou n’avait jamais connu pareille canicule. Les plantes en délire s'imaginaient des légions d’arrosoirs et leur manne providentielle. Les nains de jardin faisaient une fixation sur ces maudites gouttières qui ne versaient pas une larme de compassion ; certains d’entre eux avaient sommé leur syndicat d’intervenir au plus vite mais en vain.
Les pauvres cigales avaient fini par se taire, vaincues par les chars flamboyants de Phébus.
Le curé, qui avait prié comme un dia..., enfin... de toutes ses forces, avait prévenu : « J’ai fait tout mon possible mais vous savez, le bon Dieu, en ce moment... avec tous ces événements, il est difficile à joindre ! » Ce à quoi Vladimir Illitch Olive, l’instituteur, avait répondu : « Vous n’avez qu’à faire la quête pour lui offrir un portable ! »
Pierre Latorche, le maire, n’avait cessé de harceler les services de la météo : pas la moindre goutte d’eau en prévision.
— Et si on allait trouver Philomène, lui avait suggéré un villageois. Tout le monde sait qu’elle a des dons... des pouvoirs surnaturels...
— Cette vieille sorcière ! s’était exclamé Pierre Latorche. Vous savez bien que nos grands-pères étaient fâchés à mort, et qu’elle a juré que tant que je serais maire, elle ne ferait rien pour le village.
— Et pourquoi ils étaient fâchés ? avait demandé le villageois.
— Pourquoi ? Eh beh... parce que leurs grands-pères respectifs étaient fâchés ! Et puis d’abord j’ai pas envie de passer pour un fada, avec ces histoires de sorcellerie !
—Alors...futtt !... avait fait un autre en montrant la porte à Pierre Latorche, il n’y a pas trente six solutions...
—... Non ! Je vais pas démissionner pour que cette vieille sorcière fasse tomber trois gouttes d’eau sur le village.
Pierre Latorche avait fait semblant de réfléchir un instant puis :
— Je sais, il faut aller voir Honoré, son neveu. Je vais le convaincre de monter chez la vieille.

La conversation avait été âpre mais Honoré avait promis à Pierre Latorche d’aller voir sa tante, Philomène.
— Surtout ne lui dis pas que c’est moi qui t’envoie, avait précisé le maire.
Dans l’après-midi, Honoré se mit en route.

La maison de Philomène était à une heure de marche, en pleine colline. Honoré avançait péniblement ; les cailloux lui brûlaient la plante des pieds. « Un fakir n’y résisterait pas, pensait-t-il ». Il s’arrêta un instant, une lueur tragique dans le regard. Il dévisageait sa Provence à l’agonie et se sentait impuissant. Son cœur battait la chamade sous les assauts barbares du soleil.

— Tante Philomène ! cria-t-il en arrivant devant la masure. C’est moi ! C’est Honoré !
Un corbeau s’envola, soulevant la poussière. Il entendit la porte grincer. Un énorme chat noir détala dans ses jambes... et faillit le faire trébucher. « Capoun de boun Diéu ! » s’exclama-t-il. Mais il se tut aussitôt en apercevant le visage parcheminé de Philomène dans l’entrebâillement de la porte. Elle avait de ces petits yeux de fouine à vous transpercer l’âme comme une baïonnette.
— Tu viens pour l’eau ? demanda-t-elle sèchement.
— Tu l’as lu dans le fond de mes yeux ? s’inquiéta Honoré.
— Dans le fond de mon puits, imbécile ! Allez entre !
Il franchit le pas de la porte en courbant l’échine puis se passa la main dans les cheveux.  « Bah ! » fit-il, en chassant une araignée qui courait sur son visage. Puis, il s’enfonça dans la pénombre de la bicoque.
— Alors, ça commence à être dur en bas, lâcha Philomène.
— Y’ a tout qui crève.
— Oh non, pas tout, dit-elle, le regard pétillant de cynisme.
— C’est pour ça... J’ai pensé... que tu pourrais peut-être faire quelque chose... avec tes dons.
— Eh oui, quand tout va bien je suis une vieille folle, une sorcière bonne pour le bûcher... mais quand ça va plus... on vient me trouver pour faire des miracles. Alors je vais te dire une chose : si vous voulez de l’eau, allez vous-en à Lourdes !
— Tu peux pas laisser le village de tes ancêtres se transformer en désert.
— Moi j’ai encore assez d’eau dans mon puits pour tenir quelques semaines.
— D’ici là, en bas ça sera la lune. Je t’en supplie ! Fais quelque chose.
— Ils l’ont bien voulue la lune ! Ca c’est à cause...
— De leurs Spoutniks, je sais.
— Je veux bien faire un petit quelque chose... à une condition, dit-elle en pianotant sur la table.
— Une condition ?.. « Qu’est-ce qu’il va me falloir encore promettre ? » pensa Honoré.
— Que Pierre Latorche démissionne.
— Ah non ! Ca va pas recommencer avec ces histoires.
— Des histoires ?... Quelqu’un qui a voulu m’exproprier pour que son cousin puisse construire un restaurant panoramique ! Des histoires, ça ?...  
— Les élections ont lieu dans deux mois, il ne va pas démissionner avant. En plus il a bien l’intention de se représenter, il me le disait encore ce matin...
— Ah ! Tu l’as vu ce matin, alors. C’est peut-être même lui qui t’envoie, c’est ça ? Tu fricotes avec les escrocs, maintenant ? Tu vas voir ce que tu vas voir... Les élections, je te promets qu’il va les perdre ! dit la vieille d'une voix nasillarde.
— Oh ! avec un adversaire comme Fernand Boutentrain, il risque pas grand-chose. Vu qu’il est pas du pays, il aura du mal à s’imposer, le Fernand. Ou alors faudrait qu’il devienne sacrément populaire.
— Qu’est-ce que t’en sais ? D’abord on dit qu’il va s’installer ici pour de bon.
— Qui t’a dit ça ? s'étonna Honoré.
— Le berger. Paraît même qu’il aurait des relations dans la politique jusqu’à Paris. Des messieurs qui font la pluie et le beau temps dans la capitale.
— Hè bè, la pluie... qu’ils viennent un peu nous en faire ici alors. On dit surtout qu’il en a à Marseille, des relations... Et pas des meilleures ! On parle de magouilles que tu m’as compris...
— Magouilles, magouilles... On ferait mieux de parler de celles des Latorche, dit Philomène.
— En attendant si on a plus d’eau, plus d’élections !.. Et plus de village ! Tout est réglé.
— Vous allez en avoir de l’eau ! s’exclama Philomène, en tapant du poing sur la table.
Elle se leva, fila dans la cuisine. Honoré l’entendit trafiquer dans des bocaux. Elle revint avec un sachet de poudre jaune, une patte de lapin et un crapaud. Elle s’assit et se mit au travail.
Une heure plus tard, Honoré sortit de la bicoque. Il marmonnait en s’époussetant : « Poudre de perlimpinpin !.. Qué couillonnades !.. » Mais il se ravisa dès qu’il aperçut l’énorme chat noir sur le muret. L’animal se débarbouillait avec zèle, en se passant bien la patte derrière l’oreille.  « Oï ! fit Honoré, lou cat se farde ! »

De retour au village, en descendant la grand’rue, il entendit quelqu’un courir derrière lui. C’était Esprit, le fontainier. Il dévalait la pente à toutes pompes en criant comme un perdu. Ici on avait l’habitude de l'entendre gueuler, c’était comme ça à chaque fois qu’il avait trop bu et que sa femme le battait. Autant dire que les hématomes n’avaient guère le temps de désenfler...
Il s’immobilisa devant la fontaine, à bout de souffle. Un timide filet d’eau coulait encore du bec... puis ce ne fut plus qu’un goutte à goutte, et puis... plus rien.
Les apéritologues diplômés du « Bar de la fontaine », la main tremblante et la glotte faisant le yo-yo, posèrent alors leurs verres sur le zinc, comme autant de soldats en déroute déposant les armes. Un vol de corbeaux tournoyait dans un ciel d'acier. Au loin, un chien hurla à la mort, puis un silence lourd comme un Antonov vint se poser sur le petit village.
Silence aussitôt rompu par le mugissement d’un quatre-quatre, rutilant carrosse bardé de chromes, V6 turbo, trois litres, rouge vif, toutes options. Au volant : Fernand Boutentrain, ex-docker marseillais, docteur es-pétanque, pointeur en chômage, tireur en longue maladie, et propriétaire d’une jolie petite maison Place de la Fontaine à St Amadou. Il s’arrêta devant chez lui, coupa le sifflet aux cent vingt watts de l’auto-radio et descendit de son char.
Il aperçut Esprit agenouillé devant la fontaine. Il vint aux renseignements...
— Plus d’eau ?.. Oh, qué pàti !.. On va être obligés de boire le pastis pur, dit Fernand en ôtant sa casquette Eurodisney.
Honoré s’assit sur un banc. Sa vision se troubla, il revit le chat se passer la patte derrière l’oreille. Soudain, un grand cri le ramena à la réalité.
— Oh putain ! s’écria Fernand, les bras au ciel.
Des fientes comme des médailles olympiques décoraient avec éclat son quatre-quatre.
— Ma peinture ! Ca va me bouffer ma peinture !
A la terrasse du « Bar de la fontaine », on se délectait du spectacle, Pierre Latorche jubilait.
Fernand dit à Esprit :
— Trouve moi de l’eau pour nettoyer ça !
— Mais... mais... y a plus d’eau, bredouilla le pauvre homme.
— Je sais bien que tu préfères le vin, mais tu vas pas me dire que toi le fontainier, tu t’es pas fait une petite réserve d’eau ?... Hein ?... Si je deviens maire... Je saurai m’en souviendre. Allez va ! Ou je vais dire deux mots à ta femme.
— Bon, bon, ça va. Je vais voir si je trouve.
Il fila.
Un instant après il revint en claudiquant, un seau dans chaque main.
Les gens du village commencèrent à affluer sur la place.
Fernand s’empara d’un seau, y versa un peu de savon et se mit à astiquer sa bagnole avec une éponge. Quand le seau fut vide, il empoigna le second par la anse et sans aucune hésitation le balança sur le véhicule pour le rincer. Puis il fit signe à Esprit d’aller lui en chercher deux autres.
Des clameurs de protestations montèrent dans l’assistance.
Esprit s’exécuta et revint dans la foulée, avec le précieux chargement. Il titubait sous le poids comme un concurrent d’Intervilles sur un tapis enduit de savon noir.
Insensible à la vindicte populaire, Fernand jeta encore les deux seaux sur sa voiture.
Tandis qu’on frisait l’émeute et l’hystérie collective, le Marseillais passait méticuleusement sa peau de chamois sur la carrosserie jusqu’à ce que l’engin brillât de tous ses feux.
On vit alors aussitôt, courir sur les façades des maisons, l’ombre menaçante d’un énorme nuage, poursuivi par un tonnerre émoustillé comme un tambourinaïre.
Et il se mit à tomber des trombes d’eau.
— Eh fatche de con !... Je le savais !... cria Fernand, hors de lui. C’est toujours pareil !... Il suffit que je lave la bagnole pour qu’il se mette à pleuvoir !
Mais la foule en délire l’acclamait déjà et on le porta en triomphe à travers les rues du village.

Recommandé
19
19

Un petit mot pour l'auteur ? 5 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Michu Brochel
Michu Brochel · il y a
Et il fut élu maire.
Image de Mi
Mi · il y a
Merci je vais profiter de l'air de temps. Un site à visiter : http://boulevard-des-planetes.com/
Image de Arlo G
Arlo G · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
Image de Mimosa
Mimosa · il y a
haha c'est très drôle! on a tout un univers qui défile très vite, bien rythmé, et coloré effectivement ;)
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
J'ai tellement ri...
Merci pour ce texte très haut en images, en couleurs, en expressions, fort en gueule et en apéros ... Sacré texte et sacré Latorche !!!

Si vous voulez prendre le chemin qui mène à mon château, c'est par là ....
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-v-a-ntre-de-la-bete
Merci ...

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

La forme

Xavier Bray

— Pfff… Han… Pfff… Han…
— Papa, tu fais quoi ?
— Pfff… Des pompes… Han…
— C'est quoi des pompes ? C'est comme les chaussures ?
— Mais non voyons… Pfff… Tu vois... [+]


Nouvelles

Conte à rebours

Marie Vincent

Elle est née un beau matin dans un berceau La Roche-Bobois. Ses parents, étonnés, n’en revenaient pas. Ce petit être malingre n’était pas du tout conforme à l’image qu’ils s’étaient... [+]