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Cancer

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Joel

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« Un ange ? Êtes-vous... un ange ? »
C’était la première fois que je la rencontrais, et c’était les seuls mots balbutiants que je pouvais prononcer. J’étais saoul, comme un curé tombé dans le fut de vin de messe, ma vision était troublée par l’alcool et cette apparition. Malgré cela j’avais cette sensation bizarre d’être conscient de mes gestes sans pour autant parvenir à les coordonner, comme si j’étais dans un jeux-vidéo à la troisième personne et je déplaçais mon propre corps.
Le salon ou la salle à manger dans laquelle je me situais, étais sombre, derrière moi une chauffeuse s’étalait sur un tapis de fourrure synthétique, entre une télé cathodique minuscule et un radiateur inutile pour la saison. Devant moi cette femme aux longs cheveux blonds et dorés auréolé d’un abat-jour, qui l’éclairait telle une maesta renforçait cette sensation de rêve. Je n’entendis pas le flot doré de mots doux qui sortirent de ses lèvres, je ne perçus que ce sentiment de réconfort qu’elle me procurait tandis que je chutais lentement, mollement comme sur un nuage de barbe à papa. Mon corps, libéré de tous ses capteurs flotta un instant au-dessus du sol puis retomba sur le lit improvisé. Sa main recouvrit mon torse et elle poursuivie sa litanie jusqu’à que je ferme les yeux.
Au matin suivant j’émergeais d’une gueule de bois aussi douce que du papier de verre à gros grains. Je grattais ma barbe naissante et fit tomber quelques peluches de coton. Mes vêtements empestait la sueur et la fumée, mon boxer me collait à l'aine comme une sangsue mal placée, et quelques courbatures m’indiquaient que j’avais du dormir dans une position peu confortable. Autour de moi le soleil se levait péniblement à travers les portes fenêtres, comme si lui aussi avait fait la bringue de l’autre côté de l’atlantique et rechignait à éclairer les quelques corps ronflants qui m’entouraient. Je m'appuyant sur mon bras gauche pour me redresser, quand ma vessie m’indiqua que le niveau de ‘trop plein’ était désormais dépassé depuis longtemps. Après avoir enjambé quelques personnes j'atterris dans un long corridor aux couleurs saumon. Dans mes souvenirs la première porte à gauche était la salle de bain, celle de droite était un vestibule, les secondes portes devaient être des chambre d’où me parvenait des soupirs, et enfin le but de ma quête, mon Graal personnel, les toilettes. Tel Arthur, mais sans ses chevaliers, je parcourus les quelques mètres qui me séparait de la porte. J’hésitais un instant, de peur de voir quelqu’un dormir dans ce lieu incongru, mais une nouvelle alerte de ma prostate balaya mes réflexions, il était temps d’agir, pas de réfléchir. Dieu merci, personne ne se trouvait sur le trône de faïence, mais une odeur nauséabonde m’envahit les narines, m’indiquant qu’un ou plusieurs vomis avaient été déposés avec soin dans le cabinet avant d’être nettoyé par un bon samaritain. Je tentais de focaliser mon attention sur les livres devant moi. J'enverrais les tranche qui se trouvaient dans mon champ de vision : "le petit Spirou", "le soupir d'un ange", "les chérubins cherchent ils les sushis dans les champs ? " et enfin "le journal d'un incongru". J'étais mentalement un carré autour de ses 4 points de repères et me concentrait pour fixer le monde mouvant autour. Les murs et le sol ondulaient fortement, une vague venue de la porte derrière moi me fit basculer vers l'avant. Je pliais les genoux pour garder le haut de mon corps à niveau, tandis que l'évaluation d'urgence de l'alcool se poursuivait. Plus je pissais et plus mes idées s'éclaircissaient. La dernière goutte tomba en même temps que ma vision se stabilisait.
Mon esprit remis à neuf, je sortis des WC avec un sourire de satisfaction. J'errais un temps dans le corridor puis sortit sur la terrasse. La fraîche rosée humidifiait les mégots de cigarettes et les cendres du barbecue de la veille, dégageant une odeur désagréable de tabac froid mélangée à des relents de bières. Moi qui pensais m'oxygéner un peu en sortant, j'étais fortement déçu. La table en plastique qui hier soir contenait divers salades pour accompagner le barbecue était désormais recouverte de canette de bière vide. Le changement de régime était radical, pensais-je. Certaines servaient de cendriers et d'autres rendues anonyme par le retrait de leur étiquette m'indiquaient que je n'avais pas été le seul à abuser de l'alcool. Au milieu de ces cadavres de bouteilles s'éparpillaient quelques saucisses ou merguez.
"Salut, tu ne dors plus ?"
La voix caverneuse qui venait de prononcer ces mots appartenait à Nicolas, l’organisateur de la soirée et fils du propriétaire de l'appartement. Je me retournais vers lui, et constatait la vaste étendue de ces cernes, son teint blafard, et ses cheveux hirsutes. La nuit avait été courte pour lui.
" Plus vraiment non, et toi ?
- Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit."
Un ange passa pendant lequel, chacun de nous s'observait, et se jaugeait.
" Sacré barbecue ! M'exclamais-je pour rompre le silence.
- En effet, reprit-il en clignant des yeux comme si il parlait mécaniquement sans être conscient de ses paroles.
- Mais bon, on ne réussit son bac qu'une fois dans sa vie. "
À travers ce maigre échange, je tentais de le maintenir éveiller. J'avais besoin de lui pour savoir qui était cette fille que j'avais rencontré la veille.
Un mince filet de bave coula de la commissure de ces lèvres, m’indiquant que s’il était bien présent physiquement, son cerveau devait encore être embourbé dans le marasme alcoolisé de ses souvenirs nocturne. En clair, il dormait debout sans s'en rendre compte. Je devais le tenir éveillé seulement quelques secondes, le forcer à me fournir l'information dont j'avais besoin, ensuite il pourrait s'éloigner dans les bras de Morphée de tout son saoul.
" Tu as vu cette fille hier soir ? Le pressais-je.
- Q... Que... qu'elle fille ? "
Ça rhétorique n'était pas fausse, ma description était bien trop vague, je devais préciser. Mais au moins il lui restait assez d'esprit pour me répondre, ce qui me rassurait.
" Une blonde, grande qui ressemblait à un ange et qui m'a sans doute tenu compagnie pendant que je m'endormais sur le tapis du salon. Ça ne te dit rien ? "
Il dodelina de la tête, pour secouer la grosse boîte à souvenirs dans sa tête, un peu comme une boule à tombola. Intérieurement je priais pour avoir le ticket gagnant.
" Tu parles de Joséphine ? "
Ça voulait dire, ton numéro n'est pas sorti au tirage, essaye encore.
" Non je connais Joséphine. Là c'est une fille que je ne connais pas et que tu ne m'as jamais présenté auparavant. "
Nouveau tirage au sort, je croisais les doigts et invoquait le Dieu de la chance intérieurement.
" La copine de Bérénice ? "
Mes prières avait dû être entendues, pensais-je, même si je ne connaissais ni Bénédicte, ni sa copine.
" C'est possible oui. Tu sais où elle est ? Demandai-je enthousiaste.
- Partie
- Comment ça partie ? Tu veux dire partie de l'appartement ? Partie de la soirée ?
- No... Non partie loin.
- Loin de quoi ? De qui ? Insistais-je.
- N... Non... Loin d'ici. A l'étranger. "
Mes espoirs avaient disparus depuis longtemps, la seconde fois que je la vit. Ce fut à un moment plus tragique. Je venais rendre visite à ma grand-mère un peu souffrante, à l'hôpital. Lorsqu'elle m'apparut sortant de son médecin en larme. Je ne la reconnus pas immédiatement, ses traits étaient déformés par la tristesse et le chagrin, mais son visage conservait cette apparence angélique que j'avais reconnu auparavant. Je la laissais prendre l'ascenseur dont je sortais, et les portes se refermèrent, à l’instant où je réalisais qui elle était. Descendant en trombe, les escaliers de service, et au risque de renverser quelques pensionnaires, je parvins à temps, à la rattraper à la sortie de l'hôpital. Ses parents l'accompagnaient, et ils m'éloignèrent d'elle. J'ignorais alors tout de ses problèmes, et me promis de la revoir. Si elle fréquentait la même clinique que ma grand-mère, il me suffirait d'y passer chaque fois que j'en aurai l'occasion et d'attendre qu'elle réapparaisse.
Deux mois étaient passés, et je commençais à renoncer. Le contact avec l'hôpital n'était guère sain pour mon moral. Même si j'avais noué quelques liens avec le personnel de l'hôpital, des médecins et des infirmiers, afin de retrouver sa trace, ce fut peine perdue. Parler de maladies, et croiser des personnes à moitié morte me déprimait. En revanche, j'en appris plus sur comment éviter les microbes et les virus, qu'un de mes meilleurs amis de l'époque qui avait fait deux années de médecine. Ma persévérance finit néanmoins par payer.
Je visitais pour la énième fois les chambres de l'hôpital, quand enfin, je pus la revoir. Qu'elle était belle dans son lit blanc, comme les ailes d'un ange. Ses vêtements aussi étaient immaculés. Sa tête reposait juste sur un oreiller auréolé de transpiration, Ses cheveux blonds très clairs rayonnaient dans toute la pièce. Elle était toujours angélique à mes yeux. Je restais sur le seuil de la porte béat d'admiration pendant plusieurs minutes. Elle dormait d'un sommeil léger, presque céleste. Elle se réveilla à mon approche. Entamer une conversation, n'était guère mon fort, de plus je craignais qu'elle me prenne pour un pervers qui la suivait partout. Je préférais donc me faire passer pour un infirmier en civil venu chercher un objet perdu, tout en prenant soin de cacher mon visage.
" Excusez-moi mademoiselle, je suis passé un peu plus tôt quand vous dormiez. J'ai dû laisser tomber mon stéthoscope par ici. Puis-je jeter un œil, s'il vous plaît ? "
Elle m'autorisa à fouiller d'un murmure à peine audible. C'est ainsi que la conversation démarra.
" Merci bien " répondis-je en faisant mine de chercher un objet dont je connaissais l'absence. Mon regard se posa sur sa table de chevet encombrée d'une pile de médicaments.
" C'est un lourd traitement que vous avez là. " Remarquais-je en désignant la petite table du regard. Elle tourna lentement la tête sur le côté pour observer la montagne de pilule et acquiesça mollement. Sous l'effet des médicaments, ses pensées devaient être aussi embrumées que les miennes le lendemain de notre première rencontre.
" Vous souhaitez un verre d'eau peut-être ? " demandai-je.
Nouveau mouvement lent de la tête.
Je m'engouffrais aussitôt dans la salle de bain adjacente pour y remplir un verre.
" Buvez lentement, lui indiquais-je en lui tendant l'eau."
Ses lèvres bougèrent dans un merci qui n’atteignit jamais mes oreilles.
" Vous allez mieux ? " m'enquérais-je.
Elle déglutit une dernière fois avant de répondre.
" Un peu mieux, oui. "Répondit-elle d'une voix légèrement flutée.
Enfin, m'écriais-je en moi-même, j'entendais enfin sa voix. C'était bien elle, que j'avais rencontré quelques mois auparavant. Même si la plupart des souvenirs étaient vague, le son de sa voix était bien gravé dans mes souvenirs. Je l'aurais reconnu entre mille.
" Avez-vous besoin de quelque chose d'autre mademoiselle... Euh...
-Mademoiselle Fer, mais appelez-moi Lucie, et non ça ira, merci bien. "
La roue de tombola s'arrêta dans ma tête libérant deux petites boules sur lesquels étaient inscrit : nom et prénom. Juste derrière un rayon de soleil m'éclaira à travers les nuages grisonnants, comme un acteur de théâtre lord d'un deus ex machina. Tandis que des chérubins s'approchaient de moi en jouant de la trompette, un énorme feu d'artifice se déclencha et je me sentais mon corps s'élever dans les airs, attiré par une félicitée divine. Les notes d'une orgue remplir mes oreilles, pendant que j'atteignais l'Eden accompagné désormais d'ange vêtus de toges.
Mon regard devait être perdu dans cette vision de mon esprit, car elle me demanda :
" Vous allez bien ? "
Cette question me fit redescendre de mon nuage en quelques secondes.
" On ne peut mieux, répondis-je dans un sourire béat.
- Il me semble vous avoir déjà vu quelque part... Elle ne termina pas sa phrase cherchant à faire le point dans ses souvenirs à travers la brume des médicaments."
Je compris alors que si je me cachais derrière un masque, je n’avancerais pas et cela ne servirait à rien. Un peu d'amour, lui rendrait sûrement des couleurs, elle qui était si pâle. Je stoppais mon simulacre d'inspection et me posais au bord de son lit. Peu m'importait des conséquences désormais.
Les techniques de drague que j'utilisais d'habitude n'étais pas d'usage, ni approprié pour une situation telle que celle-ci. Je lui racontais tout. Depuis sa première apparition dans ma vie, jusqu'au moment où je m’asseyais à son chevet. Je conclus mon récit en lui disant que je l'aimais. Une larme perla à l'extrémité de son œil gauche.
"Je ne peux pas être aimé, répondit elle froidement. "
L'orgue cessa instantanément sa musique. Les anges se figèrent aussitôt dans une expression triste, comme des statues de mausolée.
" Mais pourquoi ?
-Pourquoi ? Tu me demande pourquoi ? As ton avis pourquoi suis-je ici ?
-Appendicite ?
-Non plus grave.
-Fracture de la hanche ?
-Non plus grave.
-Fracture d’une jambe ?
-Non plus grave.
-Fracture du bras ?
-Non, ce n’est pas une fracture.
-Ok, alors on va te retirer un kyste ?
-Non plus, c’est plus grave que ça.
-Un pontage coronarien ?
-Non plus grave.
-Une vasectomie ?
-Bien plus grave.
-Alzheimer ?
-Encore plus grave
-Parkinson ?
-Non plus.
-Mais ce n’est pas possible de faire plus grave que Parkinson.
-Leucémie, lâcha-t-elle avec un ton grave. Cancer du sang, rajouta-t-elle comme un second coup de burin dans mon cœur."
Mon assomption avait pris fin brutalement et je chutais de tout mon poids vers le sol. Déjà les anges ne m'étaient plus visibles, et la lumière divine s'était éteinte. Les chérubins qui m'avaient si joyeusement acclamé s'écartaient sur mon passage, me fuyant comme un pestiféré. Ma descente semblait interminable, je m'écrasais finalement au sol tel une fiente de pigeon. Lorsque je me relevais, seule la grande roue se dressait face à moi. Je devais la relancer, rebondir, répliquer, ne pas rester sur cet échec. Il y avait sûrement quelque chose qui pourrait lui redonner le sourire.
"Moi aussi, je suis du signe du cancer, et... je ne terminais pas cette boutade, car le regard que m’envoyait Lucie était lourd de reproches. Ok, elle est nulle celle-là. "
La roue tourna à nouveau et deux boules en sortir : "échec" "ultime". La brume se répandit masquant la tombola. Un corbeau croassa au loin, tandis que je grelottais. Des arbres noirs sans feuilles poussèrent soudainement autour de moi, et une nuée de chauve-souris me frôla. Des tombes fleurirent de part et autres, rapidement recouvert de lierres et de lichens.
"C'est la pire qu'on puisse faire dans cette situation, acheva-t-elle. "
Le sol se déroba sous mes pieds et des dizaines de mains m'aspirèrent. Je devais rebondir, il ne fallait pas que je me laisse engloutir par ce faux pas. Il fallait attraper quelque chose avant d'être enfoui à jamais dans le cimetière des blagues nulles. Je devais me raccrocher à quelque chose de positif. Je pris sa main dans le mienne et ce fut comme si mon double imaginaire attrapait une liane ou une branche dans mon esprit. C'était osé, mais c'était la seule chose qui me venait à l'esprit.
" Peu importe ta maladie, je t'aime et t'aimerais quand même. "
Je me penchais vers elle pour l'embrasser. Je me sentais tirer vers le ciel, loin des morts putrescents qui m'appelaient.
" Non ! Asséna-t-elle fermement. Je ne peux pas être aimée. Je te l'ai déjà dit ! Rajouta-t-elle en me repoussant. Je stoppais là ma montée céleste pour atterrir mollement sur le sol spongieux du cimetière. Déjà les cadavres me rappelaient à eux. J'avais gagné une seconde chance. Je ne devais pas me rater pour la suite.
" Je comprends ta douleur, et je compatis du mieux que je peux. Je sais que c'est une maladie douloureuse au traitement thérapeutique lourd. J'ignore si avant ou même maintenant tu avais ou tu as encore un petit ami. J'ignore aussi dans quelle mesure tes parents t'aiment et t'aident à supporter cela. Je souhaite simplement t'apporter mon soutien dans cette épreuve.
Je sais que je t'aime et même si ce sentiment n'est pas partagé, même si tu dois mourir demain, je continuerais à t'aimer. Autorise-moi à te voir et te parler, les prochains jours...
- Non ! Stoppa-t-elle. Je ne veux pas te voir demain, ni les jours suivants. Tu ne comprends donc pas ? Laisse-moi tranquille ! " me déclara-t-elle d'un ton à la fois sec et faible à cause de la maladie.
Je me levais du lit, le cœur gros, et piétinais jusqu'à la porte. Les larmes me montaient aux yeux, mais je les refoulais. Je ne voulais pas y croire, je ne m'avouais pas vaincu pour autant, j'allais trouver une solution, dire quelque chose et elle changerait d'avis.
Rien, absolument rien ne me vint à l'esprit. Aucune répartie, aucune déclaration ne sortit de ma bouche. Je me résolus à quitter la pièce, non sans la regarder une dernière fois.
Elle s'était tournée de manière à ce que je ne voie pas son visage, et même aujourd'hui, je me demande si elle ne pleurait pas à cet instant.
Le lendemain j'achetais le plus gros bouquet de fleurs que je pu et lui apportait en prenant soin de me cacher derrière les fleurs. Après tout elle avait dit ne plus vouloir me voir, mais elle n'avait pas dit qu’elle ne voulait pas de fleurs. Du moment qu'elle ne me voyait pas, je respectais sa demande. A peine, je passais la porte qu'elle s'exclama :
" Je sais que c'est toi, inutile de te cacher derrière ce bouquet !
- Comment tu as su que c'était moi ? Demandai-je surpris.
- Tu as les mêmes vêtements qu'hier idiot ! Répondit-elle d'un air dépitée.
- Ah oui ? Tu as retenu ça ? La questionnais en m'imaginant que si elle faisait attention à ça, elle faisait attention à moi.
- Toutes les femmes retiennent ce genre de choses. "
Cette réponse m'attrista, je perdais une fois de plus mes illusions.
" Est ce que je peux au moins déposer les fleurs, avant de repartir honteusement chez moi ?
- Hum... Elle se tint le menton pour réfléchir. Non ! "
Pour la première fois, je sentis une hésitation dans sa décision. Je décidais de sortir de sa chambre et de retenter ma chance le lendemain. J'ouvris la première porte que je trouvais et vit une grand-mère entourée de ses enfants et petits-enfants. Je déposais mon énorme bouquet dans le vase près d'elle en silence et sois le regard des autres membres de la famille, puis sortit. Quelqu'un dans la pièce demanda qui j'étais, mais personne ne lui répondit.
Comme je ne baissais pas les bras, je revins le lendemain en ayant cette fois-ci changé de vêtements. Mais je n'achetais qu'une rose rouge et la placer devant mon visage.
"Je t'ai reconnu derrière ta fleur, inutile de te cacher ! S'exclama-t-elle.
- Comment as tu fais ? J'ai pourtant changé de vêtements. Lui répondis-je d'un air faussement surpris. "
Pour la première fois, j'eus le droit à un sourire de sa part et le je pus même déposer ma fleur dans un verre d'eau près d'elle.
Je n'allais pas m'arrêter en si bon chemin, je retournais donc à nouveau à l'hôpital le lendemain avec un bouquet, mais au lieu de l'apporter moi-même, je demandais à un infirmier ayant la même corpulence que moi de lui apporter en prenant soin de ne pas montrer son visage. Évidemment, elle tomba dans mon piège.
" Bien tenté le déguisement de l'infirmier, lança-t-elle quand il rentra.
- Pardon ? Demanda celui-ci en baissant les fleurs et dévoilant son visage.
- Oh pardon, excusez-moi. J'ai cru que vous étiez...
- En vérité, il est derrière la porte, coupa-t-il.
- Idiot ! Cria t elle a mon attention. "
Je rentrais alors dans la chambre avec air d'enfant ayant fait une bêtise et cherchant le pardon des adultes.
" Je suis désolé, dis-je piteusement.
- Je vous laisse en parler, répondis avec un grand sourire, l'infirmier en me rendant mon bouquet. "
En levant la tête pour le lui prendre, je m'aperçus que même Lucie souriait. J'ignore toujours si l'intervention d'une tierce personne ou mon insistance provoqua son changement d'attitude, mais la conversation que nous eûmes cet après-midi entre elle et moi, fut longue et variée. Nous n'évoquâmes pas mon désir envers elle, mais parlâmes de tout et de rien.
J’en conclus, sans vraiment lui en parler, que j’avais désormais le droit de venir la voir tous les jours. J’ignorais si cela signifiait la même chose pour elle, mais elle ne me refoula plus. Je me gardais bien de lui renouveler mon amour, et espérait secrètement qu’un événement prochain changerait sa position sur la question.
Je passais la voir tous les jours à la même heure, aussi régulier qu'un coucou suisse. Je lui apportais à chaque fois de nouvelles fleurs, ou des biscuits.
Nous papotions comme un vieux couple marié depuis longtemps. Malgré ses traitements lourds et pénibles, elle reprenait petit à petit goût à la vie, et son visage s'illuminait d'une nouvelle lumière. Puis vint le jour de son bilan de santé.
Avec l’arrivée des beaux jours, nous avions instauré une sorte de rituel, lors de mes passages. Nous commencions par une petite promenade dans les jardins de l'hôpital, avant de rejoindre la cafétéria pour y déguster un thé. Ce fut lors de cette balade qu’elle m’annonça la triste nouvelle :
“J’ai reçu mon bilan de santé, me déclara-t-elle.
- Les résultats sont bons ? Demandais-je, même si la tension dans sa voix, indiquait le contraire.
- Ils... Ils sont négatifs. Elle avala un sanglot. Le docteur est passé ce matin.... Elle marqua une pause cherchant ses mots, des mots qui lui semblerait moins douloureux que d’autres. La chimiothérapie, et la radiothérapie ont échoués.”
Je me figeais sur place. J’avais vécu ses dernières semaines dans un état transitoire, errant parmi les cadavres du cimetière de mon esprit, mais avec toujours au fond de moi, une lueur d’espoir, une foi dans un avenir prochain plus radieux. Avec cette annonce, c’était le sol qui s’ouvrait sous mes pieds, c’était une nouvelle descente aux enfers. Le destin s’acharnait sur elle, et moi j’en souffrais tout autant.
Elle avait avancé de quelques pas avant de réaliser que je ne la suivais plus, puis se retourna vers moi. Les larmes ruisselaient le long de ses joues. Le soleil de fin de journée qui l’éclairait semblait lui aussi compatir à sa peine.
“Il... Ils vont... m’amputer, ils n’ont pas le choix, dit-elle avant de pleurer.”
Par réflexe, je la pris dans mes bras, la serrant et la cajolant du mieux que je pus. Je savais que mes mots ne la réconforteraient jamais assez. Je savais que je ne pouvais pas agir sur sa maladie, mais je pouvais le faire sur son moral.
“Je suis désolé pour toi, je... ne sais pas trop quoi te dire... Je ne peux que compatir à ta douleur.”
Ses larmes chaudes traversaient mon pull. Ainsi mon « ange » personnel qui semblait invincible, capable de terrasser tous les démons, ne pouvait rien contre son crabe intérieur.
“Ils... Ils vont me retirer ma féminité. Ils vont me... couper ma poitrine. Je... Je ne serais plus une femme, sanglota-t-elle.”
Je la laissais pleurer contre moi, elle évacuait sa peine, à travers la rivière de ses yeux.
“Je t’aime Lucie, et... ma gorge se noua un instant. Et si tu veux bien m’épouser, tu ferais de moi un homme heureux et...Elle leva sa tête vers moi, surprise de ma déclaration, et je suis sûr que je te rendrais heureuse aussi.
- Comment ? Comment pourras-tu me rendre heureuse ?
- Et bien... Je... je continuerais à venir te voir tous les jours. Et... euh... je te ferais rire. Je... euh je te parlerais, je te raconterais le monde tel qu’il est à l’extérieur. Je te guérirais avec mes mots, je te soignerais avec mon humour, et tout redeviendra comme avant.
- Comme avant, dis-tu... Ses yeux s'abîmèrent, cherchant un lointain passé, ou elle n’était pas malade, ou elle pouvait vivre sa vie sans médicaments. Je... j’aimerais bien retrouver ce temps.
- Je ferais tout mon possible pour que tu mènes une vie normale, si tu le veux bien ?
- Oui je le veux.”
Ce fut cette dernière phrase qu’elle reprit quelques semaines plus tard, quand son opération passée, nous pûmes aller à la mairie nous marier.
De nombreux mois passèrent. Elle s'émancipait à l'extérieur. Elle rattrapait le temps perdu. La prothèse qu'on lui avait donnée, la rendait « normale » aux yeux des autres. Mais le soir, lorsqu'elle l'ôtait, je sentais son bouleversement, son écœurement et surtout son dégoût pour son propre corps. C'était elle qui tenait tant à éteindre la lumière pendant l'amour, pas moi. Ses cheveux avaient repoussés, et son teint s'était empourpré, mais cela ne la satisfaisait pas.
Un après-midi, elle reçut un appel téléphonique. Son chirurgien lui proposait une reconstruction mammaire. Elle accepta sans hésitation. A mes yeux, elle avait déjà changée. Elle n’était plus la frêle jeune fille d'autrefois. Elle était encore douce avec moi, mais plus avec les autres.
En rentrant à la maison avec son nouveau sein, je compris à son regard, qu'elle avait pris de nouvelle résolution, non seulement vis à vis de moi, mais aussi d'elle. La vie que je menais changea radicalement. Elle exerçait sa tyrannie non seulement sur moi mais aussi à son travail. Elle dominait son petit monde personnel. Elle critiquait absolument tout ce que je faisais. Au bout de quelques mois d'esclavage domestique, je préférais la quitter, ne supportant plus ses caprices, ni son caractère qui s'était complètement transformé.
Quelques temps plus tard, alors que je recommençai ma vie, je reçu la visite d'un de mes meilleurs ami. C'est lui qui m'ouvrit les yeux sur l'état de mon ex-femme: « Mon Dieu, mais cette femme est un vrai démon. »

FIN
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