15 lectures

2

Fin d'après-midi. Voilà 20 minutes que Barry regarde intensément les aiguilles de la pendule de son petit bureau, mais cette fois-ci, c'est bon.
Il est l'heure à laquelle son contrat de travail l'autorise à partir.
Ni une ni deux, Barry se saisit de son minable attaché-case et franchit la longue rangée de bureaux en se hâtant vers la sortie.
À toute vitesse, il dévale les escaliers et c'est avec un immense soulagement qu'il ouvre les portes de sa prison diurne.
Barry inspire un grand coup et se dit que l'air pollué de la ville est toujours préférable à celui du bâtiment où il travaille, qui assèche sa bouche et ses narines.
Tranquillement, il avance parmi les gens et se dirige vers son arrêt de bus.
En attendant que ce dernier arrive, Barry s'assoit et se met à réfléchir aux dernières heures qu'il a passé.
Ce matin était comme tous les autres, c'est-à-dire assez ennuyeux et embrumé. Son réveil sonne à 6h30 pétantes et en général, Barry attend qu'une demie heure se passe pour véritablement se lever.
Cette moitié d'heure représente beaucoup pour lui, car elle lui permet d'anticiper les journées qui l'attendent, aussi semblables puissent-elles être.
En se remémorant cet instant, Barry esquisse tout de même un sourire. Mais à peine ses commissures se relèvent-elles que son bus point devant lui.
Il embarque et passe les 30 minutes de son trajet les yeux collés à ses semelles, descend et pénètre dans son HLM.
Une fois avalés les quatre étages de son immeuble, Barry arrive enfin devant sa porte. Alors qu'il s'apprête à pénétrer à l'intérieur, son regard se pose sur un bout de papier posé au sol.
Il s'en saisit et lit : « La compagnie Ears est heureuse de vous annoncer que suite à un tirage au sort, le hasard vous a désigné comme gagnant pour tester notre nouvelle chaîne de divertissement sur le canal 217 ».
Incrédule, Barry ricane. Il n'avait jamais gagné quoi que ce soit et ne voyait pas pourquoi cela changerait aujourd'hui. Néanmoins, puisque sa curiosité était piquée au vif, il irait tout de même sur ce fameux canal 217. Après tout, cela ne coûtait rien de regarder...
Barry fourre le tract dans sa poche et rentre chez lui.
A peine pose-t-il le pied à l'intérieur qu'il se dit que son appartement prend de plus en plus des airs de squat. Il ne possède pas grand chose et se montre assez négligent avec le peu qu'il a accumulé, mais ces petits murs lui offrent tout de même un refuge à peu près sûr.
D'un geste leste ou plutôt las, il jette son manteau sur une chaise et s'affale sur son canapé.
Il tire le prospectus de sa poche et le lit une seconde fois.
« Étrange, se dit-il. Je ne savais pas qu'il était possible qu'une entreprise offre des chaînes. D'autant plus que je n'ai jamais entendu parler de ce canal 217 et encore moins de cette compagnie « Ears ».
Tout en réfléchissant, Barry allume sa télévision et appuie sur la touche 2, 1 puis 7.
Il atterrit alors sur une chaîne complètement brouillée, sur laquelle tombe une neige de synthèse. « Évidemment. Cela ne fonctionne pas, se murmure-t-il. Je ne sais même pas si c'est à cause de mon téléviseur ou bien s'il s'agit tout bonnement d'une arnaque ». Agacé plus que déçu, Barry se saisit de nouveau de sa télécommande et essaye de basculer sur une autre fréquence. Mais la chose est impossible. Il a beau appuyer sur l'objet, sa télévision refuse catégoriquement de répondre.
Barry s'énerve : « Ah mais c'est l'horreur ce truc, c'est pas vrai ! Quel besoin j'ai eu de m'intéresser à ces conneries ? ».
Il jette sa télécommande et tente encore une fois de changer de chaîne, mais sur la télévision même cette fois-ci. Seulement, rien n'y fait.
La neige tombe toujours et se met à chuinter plus fort.
Barry enrage . « Allons-bon ! Voilà que le son s'en mêle maintenant ! ».
Ce coup-ci, il tente de baisser le volume, mais c'est de pire en pire, et à défaut de diminuer, le son augmente. Il gonfle tant et tant qu'il emplit bientôt tout l'espace , rendant les oreilles de Barry douloureuses.
Ce dernier, vainement, place ses mains sur celles-ci et court vers sa télécommande qu'il empoigne avec force. « Rhaa éteins-toi, silence ! » vocifère-t-il en appuyant fiévreusement sur les touches. Mais chaque nouvel impact de ses doigts ne fait qu'accroître le volume, et sa télévision atteint un point sonore dont il ne la savait pas capable.
En désespoir de cause, Barry se dirige vers sa multiprise et entreprend de débrancher l'infernale machine.
C'était sans compter sur son empressement qui l'empêchait de réfléchir, car au lieu de débrancher sa télé, il débranche la lampe de son salon.
Toujours assailli par l'horrible bruit, et ce, à présent dans le noir, il se saisit de la bonne prise et tire vivement dessus. La logique aurait voulu que l'appareil s'éteigne et qu'il laisse Barry en paix, mais non. La télévision braillait toujours son chuchotis et projetait encore ses rayons bleuâtres.
« Mais c'est quoi ce bordel ? Pourquoi elle s'éteint pas ? » exulte Barry.
Soudainement, il se souvient d'un numéro inscrit sur le prospectus et décide de le composer.
Il court rebrancher sa lampe, s'empare du bout de papier et se rue sur son téléphone. Ce dernier sonne trois fois, puis quatre, puis cinq.
Enfin, une femme décroche :
« Bonsoir, bienvenu chez Ears. Que puis-je faire pour vous ?
– J'ai un problème avec votre chaîne, elle a complètement détraqué ma télé !
– Calmez-vous, dit son interlocutrice, et expliquez-moi ce qu'il se passe ».
Barry entreprend alors de lui raconter le pourquoi du vacarme ambiant qui se faisait de plus en plus pressant et entend du même coup sonner à sa porte.
Cela faisait sûrement déjà plusieurs minutes que quelqu'un essayait désespérément de rentrer en contact avec lui. « Attendez deux secondes, quelqu'un sonne chez moi. Ne raccrochez surtout pas !» 
D'un pas vif, il se dirige vers sa porte. « Oui, oui, ça va, j'arrive ! » crie Barry à l'inconnu.
Il ouvre sa porte et à sa grande surprise, ne voit personne en face de lui. Le vide.
Il referme vite son appartement de peur de déranger encore davantage et retourne au téléphone. « Excusez-moi, j'ai cru que l'on sonnait à ma porte mais je me suis trompé. Je disais donc que votre chaîne ne fonctionne pas et que... »
De violents coups de sonnettes retentissent encore et interrompent Barry : « Ah cette fois-ci je ne me ferais pas avoir ! » hurle-t-il.
Puis il se rue de nouveau à sa porte mais lorsqu'il l'ouvre, la même chose se produit : « Bande de p'tits cons, si vous croyez que vous pouvez jouer avec moi, vous vous fourrez le doigt dans l’œil !
– Que dîtes-vous monsieur Snivley ? l'interroge la femme qu'il avait toujours au téléphone.
– Rien, rien ! Ce n'est pas à vous que je parle, mais à ces satanés voisins, sans doute des gamins qui se planquent pour me faire une farce.
– Monsieur, lui dit la femme, calmez-vous et rentrez chez vous. Asseyez-vous et tout ira bien.
À ces mots, Barry exulte :
– Comment pouvez-vous me dire ça ? Tout est de votre faute et si je n'avais pas lu votre maudit... Mais, au fait, comment connaissez-vous mon nom ? »
Barry sent qu'il perd son sang-froid, tandis qu'au téléphone, plus personne ne lui répond.
Il jette alors le combiné et pousse un cri de rage. Au même instant, la télévision atteint un stade sonore sans précédent qui le force à s'accroupir et à se boucher les oreilles de ses deux mains. Il sent un liquide chaud couler de ses deux orifices et alors que les ondes pénètrent son crâne jusqu'à tordre son cerveau, le bruit s'amoindrit pour se transformer en un mince ultrason, jusqu'à totalement disparaître.
Calmement, la télévision s'anime et une musique au piano ainsi qu'un chant d'oiseaux se font entendre. Barry lève les yeux, et en même temps de découvrir les filets de sang qu'ont laissé sur ses mains ses deux oreilles endolories, il constate qu'un programme a remplacé l'odieuse neige présente jusque là.
Remerciant le ciel pour ce moment de répit, il retourne à son canapé et s'y affale de nouveau.
Ce qu'il voit sur l'écran semble en tout point inoffensif. Des badauds en train de marcher le long d'un trottoir, un flux incessant d'êtres-humains plus ou moins pressés, plus ou moins seuls.
De ce défilé, seules les chevilles des passants sont visibles. Barry scrute chacune d'elles la bouche ouverte, les yeux mis clos. Il se demande qui a bien pu avoir l'idée de filmer autant de pieds et surtout, d'aussi près. Une foule de chaussures d'hommes et de femmes s'entremêlent, se dépassent, s'évitent...
Tout à coup, Barry fixe son attention sur un couple de chevilles en particulier.
Ce n'était pas la première fois qu'il les voyait à l'écran. A dire vrai, cela faisait au moins trois fois qu'elles étaient passées devant lui, et l'occupante de la chaussure droite arborait un curieux tatouage d'oreille...
Un fondu noir apparut alors et la scène changea complètement. Cette fois-ci, il se trouvait devant ce qui ressemblait à une salle d'attente, avec une femme assise :
« Quelle heure est-il ? demanda la femme.
– Moins cinq » répondit une voix d'homme émanant de derrière une porte.
Silence.
Plusieurs minutes passèrent. Barry ne pouvait pas détacher ses yeux du poste, il se sentait totalement happé. Au bout d'un moment, la femme reprit la parole : « Savez-vous quand est-ce que l'on arrivera ?
– Moins cinq, lui répondit de nouveau l'inconnu.
– Étrange, dit-elle. D'habitude nous sommes plus ponctuels que cela ».
Un homme en costume avec un chapeau melon fait son apparition. Il fixe la caméra et sort un téléphone sur lequel il compose un numéro. Celui de Barry se met alors à retentir.
Lentement, il tourne les yeux vers la sonnerie et sent son cœur battre trop fort. Il est amorphe, mou, vide.
Il se lève et décroche. Tous les regards de la salle d'attente se braquent sur lui, tandis qu'il articule péniblement un « allô ? ».
L'homme au chapeau melon prend la parole : « Vous n'êtes pas venu hier soir. Pourtant, tout le monde vous a attendu. ».
Barry ne sait que répondre. Il ne sait plus rien. Son crâne abandonne toute tentative de lutte et se laisse aller. Il pleure : «  Je n'ai rien fait hier soir, je n'ai même pas pu dormir...
– Le sommeil n'est plus rien de nos jours, Barry. Cela fait des siècles que nous ne dormons plus. Pourquoi avez-vous besoin de dormir ?
Barry tremble et serre le combiné contre son oreille en murmurant :
– Parce que je ne vais pas bien.
– Cela, nous le savons. Ce qui nous intéresse est surtout de savoir ce que vous comptez faire ?
– Je ne sais pas. Attendre ? Attendre que ça aille mieux ? »
Les visages télévisuels se ferment. Sur eux, la consternation s'abat.
L'homme garde le silence et raccroche.
Barry fait de même et ne cligne plus des yeux. Il retourne s'asseoir devant l'écran.
L'homme quitte la pièce.
La femme baisse la tête et colle ses yeux sur ses semelles. Puis, quitte la pièce à son tour.
La salle reste vide durant plus d'une heure. Barry ne la lâche pas des yeux et bave.
Enfin, la femme reparaît, vêtue d'une robe rouge. Elle prend une chaise et s'avance vers lui. Elle inspire une grande bouffée d'air et l'expire en ces mots : « Monsieur Snivley. Vous ne faîtes aucun effort. Elmer va venir vous voir. Mais je vous préviens, c'est pour vous la dernière chance de vous en sortir. Après, nous ne pourrons plus rien. »
Barry acquiesce. Il est reconnaissant. Il soupire un faible merci et croise les mains pour attendre.
Sur son poste apparaît son appartement, il se regarde attendre. Tout y est à l'identique.
Il plonge ses yeux dans son regard pixelisé et prend peur. Il voit une pupille dilatée, qui semble s'être calcifiée. Rien de bon n'émane d'elle, il n'y voit qu'un vide froid et persistant :
« Ne suis-je donc que cela, se chuchote-t-il, rien que cela ? ».
L'image change de nouveau à l'écran. Cette fois-ci, Barry reconnaît le petit parc situé derrière chez lui. L'homme au chapeau le fixe : «C'est ici que je dois aller. Il m'attend » se dit-il.
Il se traîne hors de ses murs et descend ses escaliers. Les murs ont changé, ils ont vieilli. Barry mord la poussière de ses pas. Elle se répand en nuages et le recouvre. Il étouffe. Tout est pâle, jaune, gris, saletés et poudre de vieux.
Le temps ne se déroule plus comme avant.
Il parvient cependant à sortir de son immeuble. Dehors, le silence. Il fait jour. Barry n'a pas dormi et les oiseaux ne chantent pas. Il fait le tour et atteint le parc. L'homme au chapeau l'attend.
Il ne sourit pas mais lui tend ses deux mains : « Viens, viens Barry », lui dit-il doucement.
Barry se colle contre l'homme et ses bras lui semble démesurés. Il n'est plus qu'un enfant, un tout petit garçon qui pleure et qui souffre: « Pourquoi as-tu mal ? lui demande l'homme au chapeau.
– Parce que je ne sais pas où, quand, pourquoi, ni comment je suis, avoue Barry.
L'homme au chapeau prend délicatement sa tête entre ses mains et lui répond :
-Je n'essuierai pas tes larmes car tout le monde pleure. Crois-tu que tu sois le seul à te poser ces questions ?
C'est le lot de chacun et tu dois t'en satisfaire. Aucun de vous n'est fait pour savoir. Seul le doute vous est autorisé. »
Barry serre fort l'homme contre lui et hurle en animal meurtri. Il le serre tant et si fort que sa matière s'effondre, et le noir de son costume l'enveloppe tout entier. Il se noie dans le tissus fondu et le vomit.
La mélasse remplace son sang et s'irrigue jusqu'à son cœur, son sexe, son cerveau.
Barry se purge, Barry se perd, Barry se sent.
Il ouvre les yeux et fait face à la neige de son écran. La télécommande dans la main, il l'éteint.
Barry n'a toujours pas dormi. Il tousse et crache un morceau d'étoffe noire.
Au fond, cela n'importe plus. Ce qui importe est de savoir ce qu'il va faire maintenant.
2

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de François Duvernois
François Duvernois · il y a
Je me suis laissé prendre par votre histoire. Vous avez su trouver une bonne progression vers l'angoisse.
·
Image de Frédérique Kürschner
Frédérique Kürschner · il y a
Elle repose en effet principalement sur cette montée d'angoisse, alors si cette dernière vous a plu, j'en suis ravie!
·
Image de François Duvernois
François Duvernois · il y a
De mon côté, si cela vous dit, je vous invite à découvrir "Maréchal nous voilà"
·
Image de Frédérique Kürschner
Frédérique Kürschner · il y a
Avec plaisir. Je viens justement de lire votre nouvelle "Comme si elle existait pas" et l'ai trouvé très jolie.
·
Image de Romane González
Romane González · il y a
Waw! C'est assez flippant, plus l'histoire progresse, plus l'atmosphère devient étrange et surnaturelle! J'ai beaucoup aimé!
·
Image de Frédérique Kürschner
Frédérique Kürschner · il y a
Très heureuse que ma nouvelle vous ait plu!
·

Vous aimerez aussi !

Du même thème

NOUVELLES

Hôtesse de caisse sur l’aire d’autoroute de Fère-en-Tardenois. Le moins qu’on puisse dire c’est que j’avais eu d’autres ambitions que ça. Vendre des paquets de gâteaux et des litres de...

Du même thème

NOUVELLES

Mai 2012. Pauline posa son sac sur les galets qu’elle avait choisis, un petit espace dans lequel il y avait aussi du sable. Pour elle, tous les galets ne se ressemblent pas, certains sont ronds,...