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Campagne électorale

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Francisco

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Pas possible de savoir ce qui leurs a pris aux conseillers municipaux de ce village de moyenne montagne vosgienne. Toujours est il qu'ils décident un beau soir de campagne électorale municipale de créer une force médiatique locale. Une onde qui ouvrira bientôt son antenne par un sonore :
-«  Bonjour et merci pour ce beau jour, radio Fays vous parle ! », qu'il vente, tombe de la neige, pleuve depuis trois jours ou que tout le monde croule sous le soleil et la chaleur.
C'est tout naturellement que le conseil confie sa direction et sa ligne éditoriale au magnat des nouvelles locales qu'est le facteur puisqu'il distribue journaux et revues dans les boites aux lettres et le plus souvent sous les portes. Je soupçonne que de mettre les nouvelles sous les portes l'a prédisposé aux ragots et autres maladies virales de la rumeur. Bref, cette radio en prit à son aise en déversant un tas de racontars, à un tel point que tous les littéraires du village résilièrent leurs abonnements à Gala, Voici et autres Closer. Plus besoin des feuilles nationales, les auditeurs disposent de ce qu'il faut sur place. Manque bien les vidéos et les photos mais le facteur y pallie aisément tant il a l'art d'imager ses émissions. Il y a même une rumeur sur lui qui dit qu'il n'y a pas qu'au micro qu'il sait le faire. Pas besoin de dessins pour comprendre où il veut en venir quant il évoque les mœurs sexuels de certains de nos élus municipaux. Et vous pensez alors qu'il a été menacé de coupure d'antenne, d'arrêt de l'expérience ? Et bien pas du tout, la plupart ce sont mis à rouler des mécaniques comme des DSK ruraux, se plaignant même que la liste qui s'oppose à la leur est favorisée par le nombre de détails scrabeux transmis aux habitants du village.
Bien sûr, il n'y a pas eu que du sexuel et il organisa, avec sa rédaction composée de la secrétaire de mairie, du garde champêtre et de la bonne du curé du village voisin puisque ce village est privé d'église et de sa « boutique à souvenirs » qu'est le cimetière, un ensemble de soirée-débats du plus bel effet radiophonique. Il y eut des émissions dites politiques, philosophiques, des lectures de poésies, des passes d'armes sur l'éducation des enfants entrecoupées de concours de chansons engagées.
Le facteur, il a des dons. Il s'adresse au micro plus qu'aux auditeurs. L'important c'est le micro professe t-il en ajoutant :
-«  Laissez faire le micro, les ondes et les oreilles, ils connaissent leurs métiers. Jamais s'adresser au cerveau, cette masse molle qui en fait toujours trop.  »
Ce fut une belle réussite sur ce plan là. Sa somptueuse idée de réaliser un sondage en direct sur les intentions de vote des électeurs du village faillit tourner à l'affrontement. Vu les distances, il n'y eu pas d'appels téléphoniques mais des sondés dans le studio installé dans les locaux techniques du cantonnier. Ils ont débarqués en véritables groupes de lobbys. Les artisans-paysans s'étripèrent avec les agriculteurs, les ouvriers d'usine avec les fonctionnaires, les retraités avec les chômeurs....Il y eu également quelques bagarres sur des sujets épineux comme l'immigration dans le village, les indemnités des élus, la mosquée du village qui se limite à un tapis de prière vu qu'il y a qu'un musulman et encore tout fraîchement désigné pour respecter le «  à chacun son lieu de culte  » voulu par le maire en place. Quant à l'immigration et en cherchant bien, ce ne peut être que le couple d'Alsaciens venu s'installer là pour quelques wend-end ruraux.
C'est ainsi que défila derrière son micro un tas d'experts autoproclamés sur un tas de sujets aussi hétéroclites que pointus. Cependant, le plus mémorable fut l'intervention intitulée «  Les finances d'un village de 330 habitants», annoncée en lettres dorées et qui fit salle pleine une froide soirée d'Avril. L'expert auto-proclamé se dénomme «  Le Poirot », l'épicier-usurier du village. En somme, un hybride alliant l'exclusivité commerciale et l'organisme de prêts dont les principaux outils sont le carnet des hausses de prix indexés sur ceux des carburants et des péages d'autoroutes et le tableau d'honneur des prêts remboursés dans les délais les plus courts. Pas possible de trouver un spécialiste de l'économie locale plus pointu que lui, tant il sent et respire l'argent à longueur de journée et surtout de nuit puisqu'il est bien connu qu'il ne faut jamais le laisser dormir. « Le Poirot » et son coffre se conçoit comme une maison de repos pour les économies dépressives. Comment voulez vous alors que les spéculations ne finissent pas en grandes dépressions!
Le sommet de son intervention fut quand il se mit à expliquer que la circulation de l'argent était assez comparable à la circulation sanguine. Hobbes, pas étonnant un anglais, avait développé une idée de ce genre, mais chez notre Poirot, pas de doute c'est de la science économique non acquise, de l'inné, du brut, du spontané.
Pour lui, et contrairement à Hobbes, la production, la répartition des richesses ne le concerne pas. Seuls ce qu'il nomme la digestion ou transformation de la production en argent réel et, bien sûr, la circulation monétaire du flux nourricier dans le corps social l'intéresse. Le dit corps social, chez lui, se résumait au sien qu'il métaphorisait élégamment en un solide coffre fort maquillé sournoisement de billets de monopoly, sur lequel il s'appuyait négligemment lors de ses négociations avec quelques producteurs locaux.
Il commença son intervention à la manière d'un enseignant de sciences-po. C'est à dire à coups de certitudes. Cependant ses idées fixes sur la thésaurisation frisaient tellement l'avarice pathologique et ses symptômes de constipé que le facteur ne put résister à l'affubler du surnom d'expert en sciences po.po.po....
-  « La circulation de l'argent du village est l’équivalent de la circulation sanguine dans votre corps. La monnaie, comme votre sang, est faite des fruits de la terre. Elle n’est que la transformation des richesses réelles et, comme le sang, elle nourrit tous les membres du corps de cet homme artificiel, notre village. ».
L'assistance, n'ayant pas tout compris, se mit à rire de bon cœur. Encouragé l'énarque des boites de conserve poursuivit :
-« Le système veineux est celui de l'impôt que l'état lui confisque sans retenue et tous les ans il en redemande. » précisait t-il.
Pour lui, l'équivalent d'un don du sang obligatoire, des saignées en cascades. Quand à ce que l'état en fait, la redistribution donc, c'est le circuit artériel dont il décrit les nombreuses thromboses, phlébite, AVC et autres caillots malvenus entravant le parcours vers les plus démunis que sont les petits capillaires du village.
Je ne sais pas comment il put poursuivre dans le tollé qui se déclencha à la suite d'une respiration dans sa démonstration. Il aurait encore pas bombé le torse, c'est sûr qu'il n'aurait recueilli que des ronflements. Mais là c'était trop. La première question concerna les différentes fraudes fiscales pour lesquelles il était poursuivi. Et sa réponse ne calma rien du tout :
-  « Je vais vous étonner mais vous savez pourquoi je ne déclare pas tous mes revenus ? Ca n'a rien à voir avec un quelconque esprit de fraudes, mais tout simplement parce que ma feuille d'impôts refoule mes chiffres. Elle n'est pas compatible avec mon groupe sanguin extrêmement rare. »
Le silence qui s'en suivit ne laissa rien présagé de bon. D'autant plus qu'il poursuivit que ce n'était pas de sa faute si sa famille et lui même souffraient depuis plusieurs générations et particulièrement depuis les privations de la dernière guerre, de graves troubles de la circulation sanguine. Bon, certains ont maugréés pas trop fort que c'étaient surtout depuis que sa famille avait consciencieusement exploités les privations des autres villageois avec un marché noir dont la tenace couleur indique bien en quelle estime nous tenons encore les habitants de nos ex colonies. Il se raconte même qu'il avait réussit à faire signer une reconnaissance de dettes à un officier allemand, pourtant bien blond.
Le micro, placé dans sa main gauche, permis également de faire passer aux auditeurs les cliquetis des pièces de monnaie que « Le Poirot » manipulait en permanence dans le creux de sa main gauche, la main du cœur souriait t-il. Une symphonie jamais inachevée chez lui alors que chez beaucoup d'autres c'était plutôt un bruit de robinet à sec, ressemblant à s 'y méprendre aux gargouillis d’un ventre vide. Toujours est-il que « le Poirot » en question passa bientôt pour le léviathan du village. Et comme son illustre ancêtre biblique, il finit ce beau soir de conférence dans la fontaine du village, mettant fin à cette intense période de campagne électorale. Contre ce genre de léviathan, les habitants du village, pour la plupart pauvres comme Job, ont voté presque à l'unisson pour rejeter cette fâcheuse tendance à vouloir en avoir toujours plus. La liste ayant obtenu la majorité se dénommait : «Pour un village radieux ». Bien sûr, elle laissait en suspens bien des questionnements sur les moyens d'y parvenir. Mais c'est déjà une autre histoire entre ce village et ma famille.
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