Calme plat

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Je suis Gwen Le Tallec auteur de Polars et de nouvelles Au plaisir de se lire ! Gwen  [+]

Image de Automne 2014
Je prends un troisième ris dans la grand-voile après avoir hissé mon tourmentin à l’avant. Il semble bien ridicule sur ce grand voilier de 16 mètres tout en bois vernis, flamboyant. C’est ma dernière folie financée par mes petites économies et contre l’avis de ma compagne Martine. Des déferlantes viennent s’abattre contre la coque par tribord et j’ai du mal à tenir le cap. Ce matin je suis parti du port de Saint-Malo pour rejoindre Jersey et la tempête m’a pris aux alentours des Minquiers, cette barrière rocheuse située entre la France et les îles Anglo-Normandes, redoutée des marins et décrite par Victor Hugo dans les travailleurs de la mer, enfin me semble-t-il...
Je suis seul à la barre, accroché à mon bateau par mon harnais et emmitouflé dans mon ciré jaune, capuche sur la tête. J’ai le visage trempé et les mains tétanisées à force de tenir désespérément la barre du gouvernail. Deux canettes de bière vides valdinguent dans le cockpit, j’ai les yeux rivés à la fois sur le compas et sur les rochers. Le spectacle est terrifiant et fascinant.
« Putain qu’c’est beau ! », me dis-je.
Soudain une énorme vague soulève le bateau par l’arrière. Je n’ai pas le temps de rétablir mon superbe voilier que j’ai baptisé « Codevi » en hommage à mon sponsor, sombre par l’avant. Je suis éjecté mais je reste accroché par mon harnais à l’épave. Je coule à pic, je me noie... Je rêve... On ne meurt pas dans les rêves même si on tombe d’un immeuble de trente étages. Et pourtant je n’arrive plus à respirer, j’ai mal au cœur et moi je meurs en rêvant... Mon cœur s’est arrêté à une heure du matin le vendredi 13 octobre 2000, je m’appelle Marc et j’ai 55 ans.

Je m’étais toujours posé la question du quand et du où et voilà, j’ai ma réponse. Finalement ce n’est pas si dur que ça et puis mourir en affrontant la mer en furie même en rêve, c’est mieux que de se dire qu’on est mort en dormant sans s’en rendre compte. Le dernier rêve d’un homme restera un mystère pour l’humanité. Est-ce que le cerveau alerté par la fin imminente programme un rêve épique pour passer de la vie à la mort ? En tout cas moi, je ne suis pas déçu. Cela valait le coup de dépenser toutes mes économies dans ce voilier racé fait pour la régate et cela valait le coup de faire un dernier rêve à la barre de ce bijou.
Je regrette néanmoins de ne pas avoir pu dire au revoir à Martine ma compagne depuis dix ans. On est bien dans cette petite maison bretonne. Nous l’avons achetée presque en ruine et nous avons passé trois ans à la retaper. J’ai même construit une petite baraque dans le grand jardin pour accueillir les amis et la famille. C’est une reproduction de l’habitacle d’un Cotre avec ses couchettes et sa table de quart. J’y ai installé également un baromètre en cuivre et décoré la pièce avec des objets marins chinés dans les brocantes.
Nous sommes installés dans le Finistère, à Moëlan-sur-mer et je suis adjoint au directeur d’une école de voile à Penmarch, à une heure de chez nous en voiture.
Je me sentais bien pourtant. J’ai arrêté de fumer depuis un an, jour pour jour quasiment. Cela faisait longtemps que je me disais qu’il fallait que j’arrête pour ma santé et pour mes proches. Je tousse de plus en plus et j’imagine la gueule de mes poumons. Mais Peter Stuyvesant et moi c’est une histoire d’amour de quarante ans et c’est difficile pour lui de m’oublier comme ça. Pourtant j’ai décidé un jour de pluie de m’arrêter de fumer. J’étais dans ma voiture et j’ai tellement craché mes poumons que j’ai cru que j’allais crever... Crever, voilà ce que m’arrive aujourd’hui alors que j’avais pris des bonnes résolutions, ce n’est pas juste... En même temps j’ai tiré sur la corde et je ne peux pas dire que j’ai eu une vie saine. Les apéros et la bonne bouffe ont également arpenté ma vie et pour rien au monde je n’aurais pu changer cela, plutôt mourir !
Je meurs et je n’ai même pas dit au revoir à Martine. On s’est couché hier soir après avoir regardé un dessin animé nippon, Final Fantasy, un chef d’œuvre. Je me suis endormi dans le canapé parce que Martine en a marre que je ronfle, cela l’empêche de dormir... Moi je ne m’en rends pas compte mais je comprends que c’est insupportable et je l’admire Martine, de m’aimer. Je ne sais pas pourquoi elle m’aime d’ailleurs car j’ai l’impression d’être un ours solitaire et râleur.
Je dois dire que ce caractère bien trempé plaît aux femmes et c’est comme cela que Martine est tombée amoureuse de moi. C’était dans un bar à Saint Malo, « le Cancalais », un refuge de gens de mer à côté de la fameuse Tour Solidor. Marins pêcheurs, sportifs de la voile et marins d’eau douce s’y côtoient, boivent et chantent ensemble et s’y battent quelquefois. C’était une époque où j’étais au fond du trou. J’avais quitté ma femme Claire et mes enfants et j’avais perdu mon boulot.
J’aurai voulu crever à cette époque mais j’ai survécu à la misère, à la détresse, à la déchéance, à la honte, à l’isolement. J’ai survécu car je n’ai pas eu le courage de me foutre en l’air c’est tout.
Martine sortait d’une histoire d’amour qui s’est mal terminée. Son copain l’avait larguée et elle se rendait compte qu’à quarante ans elle se retrouvait seule, sans enfants et sans projet. Elle est prof de maths vacataire dans les écoles privées. Cela lui permet d’être libre, comme elle dit, mais avec l’inconvénient d’une certaine précarité. Fascinée par le milieu de la mer elle s’est retrouvée là avec une copine pour voir le départ de la route du Rhum en 1990.
Je me souviens, j’étais avec des amis pour faire la fête et Florence Arthaud était là. Elle participait à cette course mythique et, sur un pari, elle s’est retrouvée cul nu debout sur une table du bistrot en chantant une chanson de marin... « Et merde au roi d’Angleterre qui nous a déclaré la guerre... » Ce fut un grand moment de cohue pour voir ou pour fuir je ne sais plus, car moi j’étais déjà bien rincé et c’est à ce moment-là que j’ai rencontré Martine. Elle était douce et elle a aimé mon côté gros nounours et ma passion pour la mer.
Nous nous sommes revus ensuite dans sa Région, la Picardie et nous avons décidé de vivre ensemble rapidement. J’ai déménagé avec mon camion et ma valise et nous nous sommes installés près du lieu où j’ai eu un entretien d’embauche pour être directeur d’une école de voile située sur un plan d’eau artificiel à côté de Beauvais.
J’ai adoré cette expérience car j’ai rencontré des gamins des quartiers difficiles qui n’ont jamais vu la mer. Malgré leur langage de banlieue ils me respectaient et je pense que, pour beaucoup, ils ont aimé tirer les écoutes, dessaler dans cette eau saumâtre et puante et faire des régates en criant et s’insultant, toujours dans une bonne ambiance. Dans les petits dériveurs, ils étaient tous au même niveau, terrifiés à l’idée de tomber dans l’eau et accrochés à leur brassière rouge délavée prêts à utiliser le sifflet en cas d’urgence. Blancs, noirs, jaunes, timides ou grandes gueules ils apprenaient à se soutenir dans le seul but de survivre ! Ils m’appelaient le papy breton et ils semblaient rassurés quand je tournais autour d’eux avec mon zodiac équipé d’un moteur de 60 chevaux.
— Hé M’sieur ! J’peux pas venir avec vous dans vot’ hors-bord pour faire une course avec les pédalos, car ces bateaux à voile de merde ils n’avancent pas !
— Tire sur l’écoute Ylies pour prendre de la vitesse. Baisse-toi car tu vas te prendre la bôme dans la figure et tu vas tomber à l’eau !
— Hé déconne pas m’sieur, il va trop vite ce bateau j’ai les boules, il penche trop, on va couler !!
— Pousse sur la barre du gouvernail !
— Yes ! Ça marche ! Merci Monsieur !
J’aimais bien ces gosses... Mais la Bretagne me manquait et nous avons décidé de partir pour rejoindre le Finistère.
Trois ans que nous sommes installés à Moëlan-sur-Mer et je peux dire qu’on est heureux.
C’est une côte magnifique, hachée et tourmentée comme moi. J’aime bien partir pêcher des coquillages au bord de la mer avec Martine. Cela dure des heures, on ramasse de quoi se faire un repas de fruits de mer le dimanche, on invite des potes, j’ouvre de bonnes bouteilles de muscadet et cela dure jusque tard dans l’après-midi. Nous sommes tous un peu euphoriques à la fin du repas et ensuite on va faire une balade sous la pluie fine du Finistère.
Putain j’ai mal... C’est bizarre quand même, j’ai l’impression que cela fait des heures que mon cœur s’est arrêté et j’ai encore cette sensation d’étouffement ou d’essoufflement. Et puis j’ai froid et j’ai chaud à la fois.
Il est où Saint Pierre ? Je ne suis plus sur mon bateau, je ne coule plus au fond de l’eau...
Je suis dans ma maison avec Martine et on écoute de la musique en lisant des BD.
J’comprends rien !
— Martine ?
Elle me regarde et me parle mais je n’entends pas ses paroles.
— Martine ?
Elle me sourit... C’est la fin... Je flotte dans les airs... J’aurai bien aimé voler...
— Vingt et un, vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente !... Le cœur est reparti ! On l’évacue vers l’hôpital vite !, crie le pompier qui vient de me sauver.
J’ai de la chance pour un vendredi 13 car moins de dix pour cent des gens sont sauvés après un massage cardiaque. Je sens plein de gens s’affairer autour de moi et j’essaye d’ouvrir les yeux, j’ai mal...
Je vois Martine enfin, elle est en pleurs... Tu m’étonnes !
— Martine ! Martine !
Elle ne m’entend pas...
— Oui Marc ! T’es vivant ! Qu’est-ce que tu as foutu bordel !
— Non, j'faisais un tour en bateau et cela secouait un peu.
Les pompiers m’embarquent dans l’ambulance et les sirènes se mettent à chanter...

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Marie-Noëlle LEFFRAY · il y a
Superbe comme d'habitude... Je connais bien le Cancalais, j'y ai trainé mes guêtres dans ma jeunesse tumultueuse...
Bon vent.

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Argan le tallec · il y a
Tu es ici aussi Marie Noelle !!! Content de te lire et merci ! Gwen
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christine MAESEN · il y a
Très belle évocation de la mer , de la vie , de la mort . Heureusement , vous vous en sortez bien !!Merci
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Argan le tallec · il y a
Merci !
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Anne clerc · il y a
J en redemande, c est joliment agréable . Je deviens supporter !
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Argan le tallec · il y a
Merci à vous Anne ! Au plaisir de se lire ! http://www.gwen-le-tallec.fr/ Argan
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Isabelle Is'Angel · il y a
Et je continue mes lectures bretonnes ! Allez ... Encore ?!
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Argan le tallec · il y a
La première publiée ! Argan
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Zizza Ny · il y a
Un vote de plus..oui ! J'y étais presque moi sous les embruns bretons ! En tout cas, heureuse de vous savoir en vie !!
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Argan le tallec · il y a
Je vous invite à passer lire Aurore l'invisible, la reine des précaires qui reste digne face à l'indifférence... http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/aurore-l-invisible-1 , Argan
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Argan le tallec · il y a
Merci ! Une belle 7eme place dans cette finale exceptionnelle ! Au plaisir de se lire ! Argan
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Claire Doré · il y a
J'ai beaucoup aimé ce texte (qui m'avait échappé). Je l'ai lu avec un grand intérêt et ai été sensible aux souvenirs évoqués, simples mais empreints d'une grande humanité et d'un vrai goût de la vie.
La fin m'a beaucoup touchée (Faire partie des dix pour cent...).
Espère que vous passerez me lire aussi ( TTC dans "Pouvoir dire au revoir" et " Une bibliothécaire jeune et belle" ).
Au plaisir de vous lire à nouveau!

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Argan le tallec · il y a
Merci à vous Claire ! Je vais allé voir vos textes ! Au plaisir de se lire ! Argan
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Scorpion · il y a
c'est sûr ! ya pas que l'insertion dans la vie !!!! bravo pour ce talent , bien agréable à lire !
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Argan le tallec · il y a
En parlant d'insertion, je vos invite à lire Aurore l'invisible, la reine des précaires qui reste digne face à l'indifférence ! http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/aurore-l-invisible-1 Au plaisir de vous lire ! Argan
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Argan le tallec · il y a
Merci à vous et au plaisir de se lire pour de nouvelles aventures ! ces concours sont épuisants ! Argan
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Zalma Solange Schneider · il y a
Joli texte, bien écrit, et agréable à lire !
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Argan le tallec · il y a
Je vous invite à lire mon dernier texte en compet, Aurore, l'invisible, la reine des précaires qui reste digne ! http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/aurore-l-invisible-1 , Argan
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Argan le tallec · il y a
Merci Zalma ! Au plaisir de vous lire !
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Renaud Maury · il y a
J'aime ce style un peu rugueux, et la nouvelle est sympa, et crédible. Mon vote, bien sûr +1
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Argan le tallec · il y a
Toujours rugueux mais Aurore, l'invisible reste digne face l'indifférence ! Passez lire si vous avez le temps ! Arganhttp://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/aurore-l-invisible-1
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Argan le tallec · il y a
Merci Renaud !
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Mariem Legatelois · il y a
Voilà, j'ai lu votre "calme plat"... J'aime bien votre style qui n'est pas "plat"... +1 :)
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Argan le tallec · il y a
Si vous aimez, je vous invite à découvrir Aurore, l'invisible, la reine des précaires qui reste digne face à l'indifférence ! http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/aurore-l-invisible-1 Argan
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Argan le tallec · il y a
Merci Mariem. Au plaisir de se lire !

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