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Caligula

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CALIGULA

Pièce de théâtre
par Jean-Philippe RENAUD





CALIGULA
BEATRICE
LES SOLDATS
MARCUS
BRUTUS
LE CHEF
LES PATRICIENS
FICUS
GRACUS



Scène 1

Rome, an 41 de notre ère.
Dans la salle du trône du palais impérial.
Caligula, vêtu du manteau, de la couronne et portant l'épée, s'avance vers Béatrice, qui est en train de nettoyer le trône avec un chiffon.

CALIGULA : Béatrice, je voudrais que vous soyez uniquement à mon service.
BEATRICE : Que Votre Volonté soit faite, Votre Majesté.

Caligula s’approche.

BEATRICE : Que veut Votre Majesté à son humble servante ?

CALIGULA : Madame, depuis notre rencontre il y a maintenant des années, je n’ai pensé qu’à vous. Votre visage me hante, vous le savez. Cessez de vous refuser à moi, je vous en prie !
BEATRICE : Vous me faites peur : un empereur ne doit pas prier ses subordonnés.
CALIGULA : Je ne suis pas qu’un empereur. Vous avez en face de vous un homme.
BEATRICE : L’homme est-il faible à ce point qu’il supplie l’affection d’une femme ?
CALIGULA (d’un ton sûr): Oh oui, à ce point.
BEATRICE : Je vous en prie, tenez votre rang.
CALIGULA : Pour vous, mon rang n’est rien. Il est pour les autres.
BEATRICE : Ne suis-je pas votre sujet ?
CALIGULA : Non. Tenez, voici ma couronne. Mon manteau. Mon épée.

Il met la couronne sur la tête de Béatrice, lui dépose le manteau sur les épaules et l’épée dans les bras.

BEATRICE (terrifiée, elle tremble) : Mais Majesté, que ferais-je de tels objets ?
CALIGULA : Ne faites pas la Sainte-Nitouche, prenez mon épée et embrochez-moi.
BEATRICE (elle a peur) : Comment ?
CALIGULA : Vous me ferrez moins de mal en m’embrochant ainsi qu’en vous refusant à moi.
BEATRICE : Vous êtes dingue.
CALIGULA : Vous pouvez me tutoyer.
BEATRICE : Vous êtes fou !
CALIGULA : Oui, mais je suis là.
BEATRICE : Je vous fuirai donc.
CALIGULA : Et tiens, encore une fois.
BEATRICE : Vous ne me retenez pas ?
CALIGULA : Vous êtes libre.
BEATRICE : Mais vous êtes empereur.
CALIGULA : Justement, vous êtes plus libre que moi.
BEATRICE (en colère) : Si j’avais vos pouvoirs, je me ferais enfermer. Personne ne peut se refuser à vous, Majesté.
CALIGULA : Si, vous.

Le Garde ouvre la porte à la volée.

LE GARDE : Votre Majesté, le général Marcus est de retour avec le chef ennemi capturé.

Entrent Les Gardes, le général Marcus et le Chef barbare prisonnier. Ce dernier est un personnage très imposant.

CALIGULA : Bravo, Marcus !
MARCUS : Pour la gloire de Rome, Votre Majesté. Aucun Barbare ne saurait résister à notre armée.
CALIGULA : (au chef ennemi) Quant à toi, la guerre est finie pour toi. Pourquoi menaces-tu Rome ?
LE CHEF : Rome nous tuera. Rome te tuera.
CALIGULA (effrayé, il recule) : Explique-toi.
LE CHEF : Ils se servent de toi. Ils veulent de l’or, de la gloire, des femmes. Les patriciens déchireront l’Empire. Ils dévoreront le peuple. Et toi, ils te jetteront après t’avoir utilisé.
CALIGULA : Vraiment, tu crois cela ?
LE CHEF : Je le sais.
CALIGULA (avance et pointe l’épée sur lui): Quelle est donc la source de ton savoir, qui te fait parler avec tant d’orgueil ?
LE CHEF : Je l’ai vu dans les oracles.
CALIGULA (après un silence) : Emmenez-le.
LE CHEF : Tu ne règneras pas longtemps, Caligula ! Cela aussi, je l’ai vu !

Les Gardes sortent avec Marcus et le Chef. Béatrice et Caligula restent seuls.

BEATRICE : On raconte partout que vous êtes miséricordieux. Vous graciez vos ennemis, vous n’êtes pas cruels avec leurs peuples, ni n’exécutez leurs enfants comme ce fut la coutume autrefois. Vous êtes un homme plein de pitié. Pardon, un empereur plein de pitié.
CALIGULA : C’est vrai, j’ai fait cela, mais ce n’est pas par pitié que je l’ai fait. C’est pour faire d’eux des citoyens qui serviront Rome. Ils seront un pont entre nous et les peuples barbares.
BEATRICE : Je ne le crois pas. Je crois à la pitié en vous.
CALIGULA : Béatrice, s’il y a de la pitié en moi, c’est uniquement grâce à vous.
BEATRICE : Mais qu’a fait votre humble servante ?
CALIGULA : Rien. Tu m’as regardé. C’est assez. Pendant toutes ces années, ton regard m’a fait donner le meilleur de moi-même.

Béatrice baisse les yeux. On entend une musique.

CALIGULA : Danse avec moi.
BEATRICE (sourit): Tu ne sais pas danser.
CALIGULA : Mais je sais voler.
BEATRICE : Ah, toi...
CALIGULA : Laisse toi prendre entre mes deux mains, comme une légère colombe blanche.

Il s’avance et entoure délicatement de ses mains les hanches de Béatrice.

BEATRICE : Tu ne m’enverras pas dans les airs.

Caligula l’embrasse.

CALIGULA : Je t’ai aimée depuis si longtemps.
BEATRICE : Moi, jamais je n’aurais pensé aimer un empereur.

Silence. Ils se sourient.

BEATRICE : Mais, Caligula, est-ce possible ?
CALIGULA : Tout est possible.
BEATRICE : Je doute qu’on nous laisse tranquille dans l’avenir...


Scène 2

Le lendemain matin. Au bord de la mer, Caligula marche sur la plage, entouré de Brutus et de Marcus. Autour d’eux, des soldats romains, en groupes, s’entraînent ou vérifient leurs équipements.

BRUTUS : Et ainsi, la Grande-Bretagne sera à nous !
MARCUS : Votre Majesté, vous voyez ? Ce n’est pas si compliqué.
CALIGULA (ironique) : Dans la bouche de Brutus, en effet, tout parait si simple.
MARCUS : Nos troupes sont prêtes à exécuter le plan génial de Brutus, votre Majesté. Nous pouvons partir ce soir, si vous en donnez l’ordre.
CALIGULA (s’arrête de marcher): Non. Ça ne marchera jamais. Laissez la Grande-Bretagne.
MARCUS ET BRUTUS : Mais enfin, Votre Majesté !
CALIGULA : Si nous envahissons cette île, je vous promets que dans cent ans, vous construirez un mur au milieu de votre chère Grande Bretagne, et vous direz : ‘’au moins, les barbares ne viendront pas au Sud de cette limite.’’ Mais les Barbares, là-bas, sauteront par-dessus votre mur, aussi facilement que Remus sautait le mur de Rome lors de sa fondation.

Brutus commence à s’énerver, mais Marcus le retient :

MARCUS : (à Brutus) Non, laissez-moi essayer ! (à Caligula) Votre Majesté est géniale. Mais a-t-elle bien considéré comme notre attaque, furtive, prendra ses adversaires de court, et qu’ils n’auront aucune chance de lui résister.
CALIGULA (sidéré) : Vraiment, vous ne m’écouterez pas...
BRUTUS : Et comment, de nuit, nos flèches enflammées brûleront le camp de ces Barbares et leurs navires !
MARCUS : Imaginez : les colonnes de légionnaires pénétrant dans le cœur des terres, occupant tous les villages, leur apportant la paix et la prospérité !
CALIGULA (parle au public en face de lui, car ni Brutus ni Marcus ne l’écoute) : La mer ne les transportera jamais en Grande-Bretagne. Regardez ces deux idiots : ils auront fait naufrage avant même d’avoir touché les côtes !

Il se prend la tête dans les mains, pendant que Brutus et Marcus continuent de délirer. Puis il se redresse, avec une nouvelle idée en tête.

CALIGULA : La mer ! Mais oui ! La mer !
MARCUS : Votre Majesté, je vous demande pardon ?
CAIGULA (il met un bras autour des épaules de Marcus) : Mon cher Marcus, ce soir, et demain, et les jours qui suivent, nous ne pourrons pas lancer l’offensive contre la Grande-Bretagne.
MARCUS (intrigué) : Et pourquoi, Majesté ?
CALIGULA : Parce que nous avons une guerre bien plus urgente à mener ! Ici, devant toi, je déclare solennellement la guerre à la mer.
MARCUS : Heu... À la mer, votre Majesté, j’ai bien entendu ?
CALIGULA : Canaille ! Que fais-tu encore ici ?! Je vois l’ennemi partout !
BRUTUS (à Marcus) : Mais il est fou !
CALIGULA : La mer ! La mer !
MARCUS (à Brutus) : C’est l’empereur.

Les soldats commencent à se rassembler, sans être organisés, autour de Caligula.

CALIGULA : La mer ! Quel terrible ennemi ! Ô général, à ton poste ! Et toi, Brutus, en première ligne ! Qu’on me donne un glaive ! Mon empire pour un glaive !

Caligula attrape un glaive d’un soldat et se met à frapper dans l’eau de mer.

BRUTUS (à Marcus) : Va-t-il blesser quelqu’un ?
MARCUS (à Brutus) : Blesser ? Non, on voit que vous le connaissez mal : il vous tuera si vous ne faites pas ce qu’il dit.

A ces mots, Brutus court immédiatement rejoindre Caligula et frappe dans l’eau avec lui.

BRUTUS : Majesté, je suis avec vous ! Vous n’êtes pas seul !
CALIGULA (hurle à la mort) : Ah ! L’ennemi est trop nombreux ! Il déferle sur moi !
MARCUS : Légionnaires ! En ce jour, notre bien-aimé empereur a déclaré la guerre à Mare Nostrum ! En formation et pas de quartier ! En avant, chargez !

Les Soldats menés par Marcus se précipitent en hurlant vers la mer et frappent dans l’eau. Marcus trébuche dans le sable et tombe.

MARCUS : Ah ! Ma cheville ! Je suis touché !
CALIGULA : Marcus !

Caligula et Brutus soulèvent Marcus pas les épaules et le ramènent en arrière.

CALIGULA (examine la cheville de Marcus) : La cheville est foulée, mais tu survivras ! Pense à ta femme et tes enfants, tiens bon !
MARCUS (au comble de la douleur) : Ah ! J’ai mal !
CALIGULA : Ne t’inquiètes pas Marcus, tu seras vengé. Brutus ! Retourne en première ligne tant que je n’ai pas donné l’ordre de la retraite !

Brutus fonce vers la mer. Caligula remonte la plage. L’armée s’active et donne toute son énergie dans le combat. Caligula regarde tout cela d’un œil morne.
Pendant ce temps, Béatrice arrive, portant dans ses mains le tissu d’un magnifique étendard.

BEATRICE : L’étendard de l’Empereur est arrivé !
CALIGULA : Parfait ! Mettons-le sur la hampe.

Un soldat apporte une hampe, sur laquelle on hisse le drapeau : il représente Caligula, sous la forme d’un dieu, qui embrasse une très belle femme aux cheveux frisés et longs jusqu’aux chevilles.

BEATRICE : Quel est ce jeu auquel vous jouez, Majesté ? Puis-je participer ?
CALIGULA : C’est la guerre. Ce n’est pas pour les femmes.
BEATRICE : Je pourrais le faire mieux qu’eux. Si je frappais la mer avec mon seau, elle en souffrirait plus que d’un coup de glaive.
CALIGULA : Oh, non. Il n’y a qu’eux qui soient assez bêtes pour faire ça.
BEATRICE : Pour faire la guerre ?
CALIGULA (atterré devant le spectacle) : Pour combattre la mer... Toute mon armée.
BEATRICE : C’est vous qui les avez contrains à le faire.
CALIGULA : C’est leur bêtise qui m’a contrains à les contraindre. Sans moi, Marcus partait se faire égorger en Grande-Bretagne.
BEATRICE : Ah, je comprends.
CALIGULA : Ce serait dommage. C’est un bon général au fond. Il est courageux, et les hommes l’aiment. Rome aura besoin de lui, même quand je serai parti.

Béatrice regarde Caligula sans un mot. Pendant ce temps, l’armée est de moins en moins furieuse et de plus en plus piteuse. Certains soldats trébuchent, comme Marcus, et gémissent. Les autres sont épuisés et à bout de force. Seul Brutus conserve la même rage.

CALIGULA : Victoire ! Victoire ! Arrêtez la poursuite ! Nous avons repoussé l’ennemi. Ramassez-moi ces beaux coquillages en trophée !

Pendant que les soldats ramassent des coquillages, Brutus et Marcus viennent auprès de Caligula, Brutus servant de béquille à Marcus.

CALIGULA : Bravo, général. Vos hommes ont été vaillants. Je suis fier de vous.
MARCUS (douloureusement) : Pour la gloire de Rome, Majesté !
CALIGULA : Mais l’ennemi reviendra demain.
BRUTUS (revenu dans son état normal) : Majesté, combien de temps durera la guerre ?
CALIGULA : Nous sommes partis pour une campagne d’au moins trois mois. Et il y en aura d’autres, si besoin.


Scène 3

L’après-midi. Dans la salle du trône. Béatrice fait la poussière sur les meubles dans un coin de la salle. Caligula est assis au centre, à une table, devant un rouleau de papier.

CALIGULA : Ah, sacrés patriciens ! Je suis à leur merci. (Il montre à Béatrice le papier) Vois-tu cet ordre avec lequel ils me convoquent ? Ils me somment de ne pas appliquer cette nouvelle loi sur l’égalité homme-femme.
BEATRICE : Si Sa Majesté veut l’appliquer, elle l’appliquera. Si elle ne veut pas, alors elle ne sera pas appliquée.
CALIGULA : Tu as tout-à-fait raison. Il s’agit maintenant de le montrer aux sénateurs. Garde !

Un garde entre.

CALIGULA : Va chercher mon cheval.

Le garde part, fait quelques pas, puis revient.

LE GARDE : Votre Majesté, votre cheval ?
CALIGULA (avec patience) : Je ne te demande rien de sorcier. Va à l’écurie, prend mon cheval par la bride, fais-lui monter l’escalier, et fais-le entrer ici. Allez, va ! Tu auras une récompense.

Le garde part, l’air interloqué.

BEATRICE (sans bouger, arrête son travail et écoute Caligula) : Mais, Seigneur, les femmes sont-elles vraiment l’égal des hommes ? Sont-elles qualifiées pour aller faire la guerre et parler sur la place publique ?
CALIGULA : L’égalité n’est pas l’identité. J’ai peur que dans un avenir proche, on en vienne à confondre les deux. Être égaux en droit ne signifie pas qu’on occupe le même rôle. Non, ce serait contre-productif. Que dis-je, contre-nature !
BEATRICE : Quel est le fond de ta pensée vis-à-vis de cette loi que tu as toi-même faite ?
CALIGULA : Eh bien, l’homme et la femme sont d’égale dignité. C’est pourquoi ils doivent avoir les mêmes droits. Notamment, la même protection devant la justice. Et les femmes doivent avoir des libertés, même si en pratique elles choisissent de ne pas les utiliser. Par exemple, une femme doit avoir le droit de boire beaucoup et de roter, de conduire un char. D’enseigner. D’écrire.
BEATRICE : Pourquoi avoir ces libertés, si on ne les utilise pas ?
CALIGULA : Parce que la femme, comme l’homme, est un être libre par nature. Enlever sa liberté, c’est l’empêcher de s’épanouir.
BEATRICE : Et roter, est-ce cela être libre ? Je ne vois pas une femme digne faire cela.
CALIGULA : Précisément ! Ce qui est digne, c’est de ne pas le faire, alors qu’on a le droit ! Ce qui est indigne, c’est d’être empêché de le faire par la loi. Mais tu as raison : la liberté donnée, il faudra en faire bon usage. Roter et s’enivrer n’est pas digne, en effet, d’un être aussi beau que la femme. Ni de l’homme d’ailleurs, mais sa nature moins parfaite l’en excuse parfois. Peut-être que l’homme, plus grossier, a besoin de ces bêtises pour survivre... C’est pourquoi je créerai des écoles pour les femmes, pour que chacune puisse apprendre comment bien user de sa liberté. Comme pour les hommes.
BEATRICE : C’est risqué. Mais c’est beau. Tu as donc tant de respect pour les femmes ?
CALIGULA : C’est l’une d’elle en particulier qui m’a subjugué.
BEATRICE (elle s’approche, en jouant, saisit la couronne) : Mais avec cette nouvelle loi, tu risques de plaire à beaucoup de femmes...
CALIGULA (imperturbable) : Vous êtes belles et libres.
BEATRICE (l’embrasse): Vous n’êtes pas trop mal non plus, votre Majesté.

Bruit de voix dans le couloir.

CALIGULA : Les sénateurs !

Il la regarde, l’air inquiet. Béatrice lui sourit et se remet à faire la poussière dans un coin, l’air de rien.
Les Sénateurs entrent. Parmi eux, le sénateur Ficus est maigre et servile. Il s’incline devant tout ce que dit l’Empereur. Le sénateur Gracus, au contraire, est gros et imposant comme un chef, et ne sourit pas.

CALIGULA : Excellent sénateurs ! Bienvenu ! Prenez place !
SENATEUR FICUS : Votre Majesté, quelle surprise de vous voir de si bonne humeur !
SENATEUR GRACUS (aux autres) : En effet, nous sommes rarement bien reçus ici.
CALIGULA : Assez, Ficus, ne perdons pas notre temps en hypocrisie ! Je viens de lire votre papier concernant le décret de l’égalité homme-femme. J’aimerais écouter maintenant vos idées, parce qu’à chaque nouvelle loi que j’imagine, vous n’êtes pas d’accord.
SENATEUR FICUS : Mais Votre Majesté ! Jamais nous n’oserions aller contre votre volonté si éclairée !
CALIGULA : Tais-toi, Ficus ! M’est avis que Gracus exprimera mieux que toi les pensées de beaucoup. Parle, Gracus. Pourquoi refuser mes lois ?
SENATEUR GRACUS : Votre expérience en politique n’est pas des plus longues. Vous avez passé tout votre temps sur les champs de bataille, et non pas aux affaires du peuple. Et comme nous représentons la plèbe, nous nous faisons fort de vous rappeler que le peuple n’est pas prêt à recevoir toutes vos nouvelles lubies comme loi.
SENATEUR FICUS : C’est-à-dire, Votre Majesté, que le peuple est vil et fait de gens médiocres qui n’ont pas votre étoffe, votre génie ! Vous êtes un visionnaire, mais la plèbe doit être menée avec délicatesse par Votre Majesté, si vous ne souhaitez pas que...
CALIGULA : Que quoi ? Qu’elle se révolte ? Vous me menacez, sénateurs ?
SENATEUR GRACUS : Vous serez le premier concerné quand la révolte éclatera. Moi, je serai loin. Ils s’en prendront à vous, ce sera terrible, et vous ne serez pas le premier. C’est ce qui arrive toujours aux empereurs qui méprisent les conseils du sénat !
CALIGULA (se lève et marche) : Je vois... Non. C’est non.
SENATEUR FICUS : Comment, votre Majesté ?
CALIGULA : Je ne serai pas délicat avec mon peuple. D’une main de fer, je lui imposerai ma volonté. Parce que je vois plus loin que lui. Le progrès n’attendra pas. Les plus hardis s’en réjouiront, les plus mous pleureront. Le peuple doit apprendre à me faire confiance. Le peuple a besoin d’un chef, non d’un plaisant guignol, et encore moins d’un séducteur. Durant le temps où je régnerai, je ne serai pas autre chose que ce chef.
Pour le reste, j’en ai assez de vos réunions. Vous n’avez aucune idée. Vous êtes les porte-paroles de vous-mêmes. (Il désigne Béatrice) La servante que voici me conseille cent fois mieux que vous. Vous n’avez aucune légitimité à occuper votre poste de sénateur. Vous n’avez hérité de ce rang que grâce à vos parents, et à l’argent qu’ils ont versé dans la poche de quelque fonctionnaire véreux !

Le garde, tenant le cheval par la bride, frappe à la porte, puis entre timidement. Il amène le cheval au milieu de la pièce, entre Caligula et les sénateurs.

LES SENATEURS : Oh !
CALIGULA : Voyez-vous ce cheval ? C’est mon préféré. Il m’a beaucoup mieux servi que vous jusqu’à présent. (Il caresse son cheval avec affection) Et sans se plaindre, contrairement à vous. Ses muscles, il les a exercées à ma suite, été comme hiver. Ni la morsure du froid, ni la rude chaleur n’ont entamé sa fidélité. Son pelage, il l’a usé sur tous les champs de bataille. Il a été blessé plusieurs fois. Peu de compagnons sont d’aussi fidèles conseillers que ce courageux destrier. (Il les regarde) Je suis outré de le voir ici au rang de monture, et vous, au rang de sénateurs ! C’est pourquoi, je le nomme consul.
SENATEUR FICUS : ‘’Consul’’ ?! Mais c’est au-dessus de ‘’sénateur’’ !
CALIGULA : Oui, et je n’ai pas fini. La suite te concerne, Gracus, écoute bien. Mon consul sera toujours là, dans les beaux moments comme dans les moments difficiles. Toi, Gracus, tu seras loin lorsque le peuple se révoltera, tu l’as dit toi-même.
SENATEUR GRACUS : C’est une honte de nommer un cheval consul ! C’est une insulte ! Je partirai aujourd’hui même !
CALIGULA : Tu ne crois pas si bien dire.
SENATEUR GRACUS : Comment ?
CALIGULA : Je te nomme légionnaire dans la septième légion, qui part demain pour la Germanie.
SENATEUR GRACUS : Comment ? Mais les Barbares sont nombreux là-bas, et nos troupes reculent devant leur férocité !
CALIGULA : Justement. Voici l’occasion de prouver ta valeur. Estime-toi heureux, exulte ! Tu n’avais aucune dignité en tant que sénateur, peut-être en auras-tu comme trouffion ! C’est ta dernière chance, Gracus, saisis-la !

Gracus prépare un poignard dans son dos. Il crie de rage et s’élance pour tuer Caligula. Ce dernier esquive le coup, il saisit une lance d’ornement derrière lui, et frappe Gracus à la tête avec le bois de l’arme. Gracus tombe, assommé.

CALIGULA : Un jour, tu me remercieras. Ecoutez-moi, vous tous : jusqu’à nouvel ordre, il n’y aura plus de réunion du sénat.
SENATEUR FICUS : Mais, Votre Majesté, sans réunion, le sénat ne sert à rien !
CALIGULA : Précisément. Le sénat sera utile quand il représentera le peuple. Vous serez progressivement remplacés et envoyé vers d’autres postes... moins... reluisants. Je dissous l’assemblée. Laissez-moi maintenant.

Les Sénateurs s’éloignent bruyamment. Ils ont peur. Seul reste Ficus.

SENATEUR FICUS (tombe à genou) : Votre Majesté, grâce ! J’ai toujours été loyal à votre service !
CALIGULA : Loyal ? Non, tu n’as été qu’un infâme lèche-botte. Tu n’as jamais fait l’effort de comprendre et d’accomplir mes volontés.
SENATEUR FICUS : Mais où Votre Majesté veut-elle m’envoyer ?
CALIGULA : As-tu entendu parler de la Palestine ? Non, évidement. Tu iras relever le gouverneur, un certain Ponce-Pilate, que j’ai démis de ses fonctions en raison de sa cruauté. Il a laissé exécuter un innocent. Allez, file, et fais mieux que lui !

Ficus se retire. Caligula fait signe au garde d’emmener le cheval-consul dehors. Il s’assoit, épuisé. Béatrice vient doucement lui masser les épaules.

CALIGULA : Béatrice, tu sais tout de l’Etat. Le voilà.
BEATRICE : Je vois qu’ils ont besoin de toi.
CALIGULA : Oui, mais ils ne me supporteront pas longtemps. Et moi non plus d’ailleurs, je ne tiendrai pas de longues années.
BEATRICE : Mon chéri... Je suis sûre que tu as la force.
CALIGULA : Non. Je suis à bout. Et puis, force ou pas, le chef Barbare m’a prédit que je ne régnerais pas longtemps.
BEATRICE : Qu’en sait-il ?

Béatrice l’embrasse. Puis elle se remet à faire la poussière sur les meubles.

CALIGULA : Béatrice, je te l’ai déjà dit, tu ne dois plus faire cela. C’est une servante qui le fait. Tu es ma conseillère, maintenant. J’ai besoin de toi.
BEATRICE : Mais regarde ! C’est mal fait ! Je m’en vais lui dire deux mots, moi, à cette servante !
CALIGULA : Ah, mon amour, si je pouvais être aussi terrible avec les patriciens que tu l’es avec les servantes...
BEATRICE : Je suis exigeante, mais pas terrible. Je les récompense quand elles le méritent.
CALIGULA : Chaque jour, tu m’apprends à gouverner.
BEATRICE : Ne te moque pas de moi.
CALIGULA : Je t’ai dit la vérité !
BEATRICE : Tu entends gouverner l’Empire comme je dirige les quelques servantes du palais ?
CALIGULA : Parfaitement. Ce que tu fais à l’intérieur, je le ferai à l’extérieur. L’un ne va pas sans l’autre. Sans toi, je ne pourrais pas gouverner l’Empire, car mon palais tomberait en ruine, et moi aussi.
BEATRICE : Le voilà qui recommence ! Etrange empereur que tu es.
CALIGULA : Mais aide-moi, plutôt ! (il montre un rouleau de papier) Regarde : le chef Barbare prisonnier doit être exécuté demain. Je n’ai pas pu le gracier.
BEATRICE : Mais pourquoi ?
CALIGULA : Parce que c’est la loi. J’en ai trop gracié. Cette fois, les généraux et le peuple sont intransigeants.
BEATRICE : Ton pouvoir est donc limité ?
CALIGULA (tristement) : Hélas. Au moins ses enfants vivront-ils.
BEATRICE : Que veux-tu que je fasse ?
CALIGULA : Va le voir, dans sa prison. Tu lui demanderas s’il veut que je fasse quelque chose pour lui avant sa mort.

Elle commence à partir.

CALIGULA : Attends ! Je l’aime beaucoup, ce chef. Traite-le bien. Il m’a dit des choses que je tiens pour vraies.
BEATRICE : Je sais. Et toi aussi, tu as été bon avec lui, et avec son peuple. Je ferai comme tu voudras.

Elle recommence à partir.

CALIGULA : Attends ! Embrasse-moi.

Caligula, en se levant, fait tomber ses rouleaux de papier à terre. Il l’embrasse.

BEATRICE (sourit) : Sa Majesté est si maladroite.
CALIGULA : Mais pas en baiser, j’espère ?

Béatrice et Caligula se baissent à quatre-pattes pour ramasser les papiers tombés. Ils se retrouvent face-à-face. Ils se chamaillent et rient. Entre alors l’ex-sénateur Ficus qui s’approche sans bruit dans le dos de Caligula. Il est pâle comme un mort. Juste avant qu’il atteigne l’empereur, on voit qu’il cache une dague dans son dos. Béatrice le voit et crie :
BEATRICE : Attention !

Caligula se lève brusquement et se tourne vers Ficus. Le coup de couteau l’atteint à l’épaule. Le sang rougit son vêtement.

CALIGULA : Ah !
BEATRICE : Gardes !

Caligula lutte avec Ficus qui a le regard fou. Les gardes entrent vite et se saisissent de l’ex-sénateur.

BEATRICE : Emmenez-le loin d’ici !

Quatre gardes emmènent Ficus qui se débat.

CALIGULA (dans un souffle) : Béatrice !

Caligula tombe évanoui. Béatrice le retient. Les gardes portent Caligula et l’emmènent, guidés par Béatrice.


Scène 4

La chambre de Caligula. Caligula est blessé, dans son lit. Béatrice n’est pas à son chevet. Il est seul.

Monologue.
CALIGULA : Ah, quelle plainte ! Du fond de ma gorge, de mes entrailles je maudis le jour où je suis né ! Né, si c’est pour mourir ainsi ! Seul, dans un lit, blessé, incapable de se lever ! Avec tout cet empire dehors que je n’ai pu réussir à gouverner un seul jour de ma maudite vie ! Ah, non, je ne veux plus vivre ! Béatrice ? Où es-tu ? Béatrice ? Béatrice...

Il retombe au fond de son lit, le regard fiévreux. Après un temps, il se calme et ferme les yeux. Silence. Entre le chef Barbare.

LE CHEF : Caligula !
CALIGULA : Aaaah ! Quoi ? Qui est-ce ? Arrêtez !

Il se redresse, reconnaît le chef.

LE CHEF : Comment se porte l’empereur de Rome ?
CALIGULA : Heu, ça pourrait aller mieux, merci.
LE CHEF : Comment te sens-tu ?
CALIGULA : Seul. Enfin, jusqu’à maintenant. Mais au fait, où est Béatrice ? Tu ne l’as pas vue ?
LE CHEF : Si.
CALIGULA : Et donc ? Où est-elle ?
LE CHEF : Nous avons encore quelques minutes, Caligula.
CALIGULA : Quelques minutes avant quoi ? Mais c’est ma chambre, ici ! Comment êtes-vous entré ?
LE CHEF : Quelques minutes avant la fin.
CALIGULA : Je ne comprends rien à ce que vous dites. Vous savez quoi, ça me rassure. Il n’y a pas que moi qui suis fou, finalement.
LE CHEF : Ils arrivent, Caligula. Dans deux minutes, les patriciens et les généraux vont entrer dans la pièce, avec des armes. Ils te tueront.
CALIGULA : Quoi ? Vous êtes dingue ! Ils m’aiment !
LE CHEF : Non. Ils ont peur de toi. Ou plutôt, ils avaient peur, jusqu’à lors. Mais maintenant, tu es vulnérable.
CALIGULA : Mais ça n’a pas de sens. Pourquoi m’en voudraient-ils ? Je n’ai fait que les aider !
LE CHEF : Oui, mais pas de la manière dont ils auraient voulu. Tu leur as fait peur.
CALIGULA : Je ne vous crois pas.
LE CHEF : Alors, comment suis-je entré ici ?
CALIGULA : Une erreur ?
LE CHEF : Non.
CALIGULA : Béatrice ? C’est elle qui vous a fait entrer ici, n’est-ce pas ? Où est-elle ? Il faut que je la mette en sécurité !
LE CHEF : Chut ! Patience, elle va bien, elle sait tout du complot. Elle savait avant toi. Toi, tu dois sortir d’ici. Allez, lève-toi.
CALIGULA : Quoi ? Mais je n’aurai jamais la force !
LE CHEF : Dommage. Tu n’as plus qu’une minute.
CALIGULA : Oh non, quel enfer !
LE CHEF : Ça dépend de toi.
CALIGULA : D’accord. Donne-moi la main.

Le chef lui tend la main et l’aide à se lever. Il est dans une tenue très légère, presque indécente.

CALIGULA : Voilà ! Et maintenant ?
LE CHEF : Habille-toi.

Caligula s’habille. Ce geste est très important et ne doit pas être fait rapidement. Caligula retrouve petit à petit sa force et sa dignité. Mais il reste fragile.

CALIGULA : Voilà.
LE CHEF : Ecoute-moi bien : tu vas sortir du palais par le couloir des servantes. Béatrice t’attend dehors, dans le jardin secret, avec ton consul.
CALIGULA : Béatrice ? Avec mon cheval ?
LE CHEF : C’est elle qui m’a dit de venir te voir. Mais tu n’as plus que quelques secondes.
CALIGULA : D’accord, j’y vais !
LE CHEF : Caligula, merci pour mes enfants, et pour mon peuple, que tu as épargné.
CALIGULA : Attend : qu’est-ce que tu fais ?
LE CHEF : Tout ira bien, Caligula. Tout ira bien.
CALIGULA : Non...
LE CHEF : Va, dépêche-toi !

Il se lève et pousse Caligula dehors.
Puis il ferme la porte. Il s’assoit solennellement, sur le lit. Puis il entre dans le lit, et rabat le drap fin sur son visage. La foule des traîtres arrive, sans bruit, et l’entoure. Au moment où tous lèvent leurs poignards pour le frapper et avant qu’ils ne frappent, le rideau tombe. En silence.

Epilogue

Dans un jardin, on voit Caligula danser avec Béatrice, ils ont l’air vraiment heureux. Ils se retrouvent comme s’ils ne s’étaient pas vus pendant des années.

FIN
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