Caféine et dépendance

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"ah ouais" A. de Musset  [+]

La journée commença plutôt normalement pour Richard.
Tellement normalement qu'une fois arrivé au boulot, il voulut la commencer par un café.
Quoi de plus normal en effet.
Une fois son manteau posé et son ordinateur démarré, il se dirigea vers la machine à café, une machine tellement vieille et utilisée qu'elle aurait pu être classée électroménager historique par un comité qui n'aurait eu vraiment que ça à foutre. La pauvre machine faisait presque les trois huit, turbinant toute la journée pour fournir un café au goût immonde fortement chargé en caféine et en tartre.
Devant la machine, Philippe, un collègue de Richard, semblait être en pleine introspection, le regard vide, une main en train de caresser les poils soigneusement entretenus qui squattaient le dessous de sa lèvre inférieure.

— Hey, gros, ça roule aujourd'hui ? lança Richard tandis qu'il attrapait l'anse de la cafetière.
— Il, euh, il n'y a plus de café.

Richard lui lança un regard incrédule.

— Mais enfin...
— Oui, ça fait cinq minutes que je suis en train de me demander ce qui a bien pu se passer.
— Bah, il suffit d'en refaire.
— Tu ne sembles pas bien comprendre : il n'y en a plus. Plus du tout, ni dans la cafetière, ni dans la réserve.

Nicolas, le stagiaire, débarqua à ce moment-là.

— Yo, les vieux, ça meule ?
— Pas trop, il n'y a plus de café.
— Boarf, c'est pas aussi grave que la faim dans le monde ou que la perte de la cathédrale Saint-Paul durant les incendies de Londres.
Richard émit un borborygme.
— Rappelle nous le jour qu'on est ?
— Lundi, pourquoi ?
— Tu n'es pas sans savoir que le lundi est l'une des plus grandes ignominies créées par l'homme avec les glaces aux légumes (Philippe acquiesça), une inéluctabilité sûrement distillée par un conglomérat de patrons pervers qui ont décidé que la souffrance conséquente à une semaine de travail n'était pas suffisante. Le seul moyen pour l'homme moderne de tenir le coup est d'ingérer plusieurs litres de café sans aucun égard pour toutes les conséquences nerveuses et dentaires et pour ainsi pouvoir garder la tête haute et l'oeil alerte. En un mot, c'est indispensable.
— Ah.
— C'est sûr que tu peux pas trop t'en rendre compte quand ta tache la plus importante est de photocopier un document sans mélanger les pages.
— Très drôle.
Philippe intervint.
— Arrêtez de vous chamailler, il faut que nous soyons ensemble dans cette épreuve, il nous faut trouver une solution au plus vite si nous ne voulons pas aller au devant de problèmes dont je peux à peine imaginer les conséquences, mais qui risquent d'être désastreuses à ne pas en douter.
— Mon cher Philippe, mis à part le fait que le verbe chamailler n'est plus utilisé depuis le 17ème siècle, je me dois d'être d'accord avec toi.
— Bien, résumons la situation : nous n'avons plus de café et il nous faut du café.
— Joli résumé, ironisa Nicolas.
— Attends, je crois qu'on tient un truc ajouta Richard.

Le groupe tint un conciliabule silencieux, chacun espérant que l'autre allait trouver une solution.

Pendant ce temps-là, dans un lieu obscur d'où toute lumière du jour était interdite, elle attendait. Elle savait qu'on viendrait bientôt faire appel à elle, que de misérables petits êtres à l'existence insipide débarqueraient en ces lieux pour quérir son aide. Dans un nuage de fumée opalescent, un sourire vint étirer des lèvres en une parodie de sourire.

— Jean-Claude de la compta est en train de vomir aux toilettes.
— Ah ouais ? demanda Richard
— Ouais, répondit Philippe, il a dilué de l'encre, de l'eau et du sucre dans un but assez obscur, néanmoins on suppose qu'il a essayé de recréer du café de synthèse.
— Oh le con.

Richard et Philippe marchaient lascivement dans les couloirs, ils enjambèrent sans un regard un homme allongé sur sol, en train de griffer la moquette de ses mains raides et secouées de spasmes.

— Christian de la direction commerciale ?
— Ouais, il semblerait, je reconnais ses gémissements, c'est à peu près les mêmes qu'il sert aux clients lorsqu'il essaye de tergiverser sur les délais.
— C'est moche cette histoire de café quand même.
— A qui le dis-tu, j'ai encore le corps tout engourdi et il est midi. J'ai l'impression de venir de sortir du lit. Je crois que nous avons négligé les effets du café jusqu'à maintenant.
— Hum, oui.
— Tu m'écoutais là ?
— Nan, pas du tout, il me semblait avoir reniflé une odeur de café puis plus rien. C'était fugitif et fugace, une sorte de dame blanche de l'odorat.
— Je ne crois pas que nous puissions finir la journée dans ces conditions.

Le stagiaire déboula à cet instant.

— Il parait qu'ils en ont au troisième !

Richard et Philippe écrasèrent sans ménagement le stagiaire et se lancèrent dans une course folle vers les escaliers.
Sur leur chemin, ils rattrapèrent quelques personnes en cravate qui finirent leur course au bas des escaliers, Philippe décocha quelques coups de coudes bien placés tandis que Richard écrasait contre les murs grâce à des coups d'épaules musclés dans un plus pur mix entre un match de la WWF et un cent mètres.
Ils arrivèrent à bout de souffle à proximité de la machine à café devant laquelle se tenait déjà une foule massive de gens agglutinés les uns dans les autres, poussant des râles gutturaux.
Derrière, une voix un peu plus humaine semblait vouloir porter au-dessus du flot.

— Mais enfin, merde, arrêtez.

Richard fit un mawashigueri à une personne devant lui puis l'écarta en le jetant par-dessus son épaule. Une fois à sa place, il put un peu voir ce qui se tramait autour de la machine : un gars tenait devant lui un sachet de thé et le secouait comme un bola pour se défendre de la foule pressante.

— Mais c'est du thé vous voyez bien, bordel.

Son discours n'avait que peu de chances de porter ses fruits tant les gens en face de lui semblaient dépossédés de toute raison. Les yeux cerclés de rouge portés sur la tasse du gars au thé semblaient indiquer que la foule croyait fermement à la présence de café dans cette tasse.
De l'eau chaude, du sucre, une tasse... Il en fallait peu.
Très peu.
Richard se détourna de ce spectacle et entraîna Philippe par le bras, la bouche plissée et hochant la tête.

— Il n'y a plus rien à faire pour eux.

Ils rencontrèrent en chemin Nicolas, le stagiaire.

— J'ai vu deux hommes se battre en duel dans un couloir plus loin, leur raconta-t-il. Ils avaient trouvé un vieil emballage de Nescafé en poudre, il en restait deux trois grains et aucun des deux ne voulait partager. Ils ont réglé ça à l'ancienne, avec des agrafeuses, c'était pas beau à voir.
— L'agrafeuse, une arme de catégorie 3 pour celui qui sait s'en servir.
— Il faudra que quelqu'un se dévoue pour décoller du mur les oreilles de ce pauvre Jean-René quand même.

Ils marchaient un peu pathétiquement dans un couloir dévasté quand Richard se frappa la tête un peu violemment de sa main.

— Merde, la rombière !!
— Oh mais oui, merde !!
— Hein, qui ça ? demanda Nicolas.
— C'est une vieille qui travaille au sixième depuis des temps immémoriaux, c'est le genre de personne que l'on n'aime pas rencontrer dans l'ascenseur et même après réflexion, que l'on n'aime pas du tout. Elle est toute petite et sent toujours le tabac froid, enfin, c'est ce qu'on m'en a dit, moi je l'ai jamais vue, c'est une sorte de mythe ici. Elle est connue pour ne pas sortir de son bureau et subsister grâce à des paquets de cigarettes et à...
— Sa machine à café !!
— Exactement, dit Richard en regardant droit devant lui, sa machine à café...

Dans son antre, elle souriait toujours, le moment s'approchait, elle était prête, elle avait toujours été prête. Elle pivota sur son siège dans un cumulus de fumée de cigarette et fit face à l'entrée, confiante.

— C'est là ?
— A la vue des nombreux messages peu encourageant apposés à cette porte, je dirais que ouais.

Du lapidaire « Dégagez » au guilleret « Je vous déteste tous », rien de ce qui était inscrit sur cette porte ne laissait présager qu'on était le bienvenu dès lors que l'on en franchissait l'huis.

Les trois hommes se regardèrent anxieusement, un peu cons.

— Vous sentez cette odeur de caféine ? dit enfin Richard.
— Pas seulement, répondit Philippe en plissant le nez.
— Quelle est la marche à suivre ? On frappe ?

Nicolas frappa timidement deux petits coups.
La porte s'ouvrit lentement sur une obscurité à découper à la machette.
Ils restèrent ainsi de longs instants sur le palier espérant que leurs yeux allaient s'habituer au noir, sans succès. Le nerf optique de Philippe lui signifia qu'il n'était pas la peine d'insister, qu'il lâchait l'affaire et se tordit sur lui-même de gène.

— Entrez, fit une voix cassée et sifflotante.

Oui oui, entrer, bonne idée ça.

— Mme Rombière ? fit Nicolas

Philippe se passa une main sur le visage, il rentra prudemment dans la pièce, le sol était spongieux.
Au moment où la porte se refermait sur les trois compères, une petite veilleuse s'éveilla sur le bureau découvrant subitement un petit visage ridé qui dépassait à peine au-dessus du bureau. Dans ce visage s'apparentant plus à un pruneau séché qu'à une figure probable se détachaient très clairement deux petits yeux cruels aux pupilles dilatées qui se plissèrent tout en observant les invités. Elle avait le chignon antédiluvien, le poireau poilu taquin et son cou flasque oscillait au moindre mouvement de lèvres, pour tout vous avouer, elle foutait gravement la trouille, brouillant tous les repères visuels connus et laissant envisager ce à quoi ressembleront nos contemporains lorsque les progrès de le médecine nous permettront de vivre jusqu'à 250 ans. Son doigt provoqua un double « shpouik » lorsqu'il fouilla son oreille démesurée, Philippe eut un haut le coeur.

— Je sais ce qui vous amène, dit-elle au bout d'un moment.

Elle eut un regard vers une cafetière moyenâgeuse qui trônait sur un meuble.

— Hum oui commença Richard, en effet nous...

D'une main décharnée dressée, la vieille intima le silence.

— Je vous attendais depuis longtemps déjà, les astres ainsi que pas mal de marc de café m'ont annoncé votre venue et l'objet de vos désirs. On pourrait croire que quelqu'un qui passe toutes ses journées dans la compta analytique n'est pas au fait de la sorcellerie ou de la divination et pourtant si, mais que voulez-vous, les gens se conforment facilement à ce que leurs yeux leur confient et encore plus à ce que leurs oreilles ont surpris. Je suis victime d'une sale réputation vous savez.

— Oh, vous savez nous...

— Oui, je sais ce que vous allez me dire mais avant que vous ne vous épanchiez en considérations hypocrites et que vous ruiniez par là même toute l'entreprise visiblement périlleuse qu'a été de frapper à ma porte, j'aimerais vous présenter les conditions requises pour que vous puissiez puiser dans ma réserve de café. Car, oui, il y a des conditions.

Philippe se gratta de manière un peu trop frénétique le nez.

— Non, mon cher ami, je ne vous demanderai aucune faveur sexuelle, ça fait bien longtemps que ma libido a arrêté de mobiliser une partie de mes pensées, si vous saviez le gain de place que cela occasionne, vous vous émasculeriez dans la minute.

Philippe se gratta derechef le nez, de manière encore plus insistante, avec cette fois-ci une terreur non dissimulée dans le regard.

— Tout ce que je vous demande pour un paquet complet de café moulu haute qualité, fruit des plus grand crus, c'est... votre âme.

Nicolas étouffa un petit rire et regarda, hilare, ses deux collègues. Ces derniers n'avaient quant à eux, visiblement aucune envie de rire, comme au sortir d'une blague interminable dont tout le monde avait deviné la chute dès lors que le blagueur avait commencé par présenter les protagonistes par leur nationalité.

— Notre âme ? articula péniblement Richard. Et ça consiste en quoi ?

— Ne faites pas l'idiot Richard, vous savez bien de quoi je parle. Je parle de cette chose en vous, à l'intérieur, qui se manifeste par chacun de vos actes, de vos pensées, de vos pulsions, de vos peurs, qui transcende la mort et survit à la pourriture de votre être. Ce qui vous permet de vous sentir excellemment bien à la caresse d'une brise légère ou gonflé de joie lorsque vous vous sentez aimé. Votre âme quoi.

— Pour du café donc ? demanda Richard.

— Exactement.

La vieille jaugea du regard les hommes en face d'elle, ses yeux se rétrécirent d'avantage jusqu'à être totalement invisibles et ses lèvres se pincèrent dans une impatience contenue.

— Eh bien... euh... ce n'est certainement pas une décision à prendre à la légère.

— Effectivement, dit-elle tandis qu'elle portait à ses lèvres une tasse fumante qui ne se trouvait certainement pas sur le bureau quelques secondes avant.

Interminables secondes nécessaires à toute réflexion impliquant l'achat d'un truc trop cher pour ses moyens, la préparation d'un mensonge ou la sédition de son âme.

— OK, ça marche pour moi dit Philippe, presque au bord des larmes.

— C'est bon pour moi, lâcha aussi Richard, à contre-coeur.

— Je boirai du thé, murmura Nicolas.

Quelques minutes plus tard, au fin fond d'une cave du -2, les trois hommes attendaient fébrilement autour d'une machine à café posée sur des vieux cartons qu'elle finisse de distiller le liquide tant désiré.

— Ça sent quand même rudement bon, dit Nicolas.

Les deux autres ne répondirent pas, tout occupés qu'ils étaient à observer les gouttes tomber dans le bocal. Quelques instants plus tard, ils purent serrer entre leurs mains une tasse de café, ils se laissèrent quelques instants pour savourer le contact chaud et doux de la céramique puis décidèrent qu'il en était assez des niaiseries sentimentales et burent chacun franchement une gorgée du liquide.

— Alors ? C'est bon hein ? fit un Nicolas tout guilleret de voir ses compagnons enfin au bout de leur manque.

Richard leva un visage défait de sa tasse.

— Aucun goût, balbutia-t-il, ce café n'a aucun goût.

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