Café Flore, année 2000

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" Soyez vous-même les autres sont déjà pris" Oscar Wilde "Il ne faut pas avoir peur du bonheur, ce n'est qu'un bon moment à passer" Romain Gary "L'humour est une déclaration de dignité  [+]

Image de Été 2020

Je me souviens très bien de cette rencontre née du hasard, dans une rue calme et arborée de Tokyo. C’était la première fois que je photographiais Shiruki Saburita et j’ignorais encore son nom. La fragile sensualité qu’exhalait sa personne m’avait émue et poussée à appuyer sur le déclencheur. Le contraste entre la douceur de la jeune femme et le béton gris et froid, l’acier poli de la façade de l’immeuble m’avait incité à voler cet instant. La pâleur délicate de son teint et la tristesse qui émanait de sa personne me touchaient. Elle était seule dans ce café au nom familier gravé dans le verre biseauté de la vitre : « Café Flore ». Le nom, écrit en français, tranchait avec les façades couvertes d’idéogrammes et de calligraphies. Peut-être attendait-elle quelqu’un, un rendez-vous avec un amoureux, ou avec une amie pour échanger des confidences de jeunes femmes. Son visage n’exprimait aucune impatience, elle regardait la rue, plongée dans ses pensées, une infinie tristesse dans le regard. Elle ne m’a pas vue prendre la photo et voler la magie de cet instant suspendu.

Sans vraiment réfléchir, j’avais sorti mon 24x36 réflex, un Rolleiflex qui me suivait depuis des années pour saisir la grâce et la fragilité de Shiruki. L’image volée faisait écho à mon séjour à Tokyo. Elle exprimait la solitude glacée qu’on retrouve dans les tableaux d’Edward Hopper. Ma notoriété de spécialiste du peintre m’avait valu cette invitation pour une série de conférences. Je me réjouissais intérieurement d’avoir trouvé, pour mon premier séjour à Tokyo, une Japonaise perdue dans ses pensées au… « Café Flore ». Elle répondait, par sa solitude rêveuse, à ces hordes de touristes japonais qui arpentaient Paris au pas de course et qui, le temps d’un bref arrêt, se faisaient un devoir de photographier la célèbre façade du café germanopratin du même nom, sans même s’y arrêter, trop pressés d’accumuler des souvenirs.

Je continuais à flâner et à me perdre dans les quartiers nouveaux aux enseignes lumineuses et criardes, à la foule ininterrompue dont je ne comprenais ni les conversations ni la discipline parfaite aux passages piétons. Shiruki Saburita n’existait pas encore dans mon esprit, il me fallait d’abord patienter pour la retrouver sur le papier glacé du tirage en noir et blanc format 10x18 sur papier Fuji. Son image était couchée pour l’instant sur la pellicule encore logée dans mon boitier argentique. Prendre une photo n’est pas un geste anodin, tel un haïku subtil à la légèreté apparente qui exprime en quelques syllabes et trois vers une évocation de la nature, la photo demande concentration et présence infinie pour saisir l’instant.

Une échoppe au coin de la rue, « développement en une heure - vingt-quatre heures sur vingt-quatre » à l’enseigne en anglais, me permit de récupérer, avant de regagner mon hôtel mes premiers tirages au pays du Soleil-Levant. Et surtout cette photo de Shiruki.

J’avais donc une heure à tuer. Je flânais dans le quartier bruyant et animé. Le temps de déguster sur le pouce, un bol de nouilles aux crevettes encore bouillantes. Je l’avalais avec de grands bruits gourmands d’aspiration comme le veut la tradition et l’accompagnais d’une canette de bière glacée. Je songeais au calme qui émanait de la jeune femme aperçue dont l’image était sagement rangée dans la pochette verte où se trouvaient maintenant les photos de ma journée tokyoïte. À peine sortie de la boutique, j’ouvris la pochette, incapable d’attendre de rejoindre ma chambre d’hôtel.

Je contemplais longuement la seule photo qui comptait maintenant à mes yeux. Je la détaillais avec attention. J’essayais de voir derrière l’image même, d’entrer dans cette composition pour mieux la comprendre. Comprendre ce qui était différent dans cette photo, le cadrage peut-être, qui donnait à la jeune femme un cadre protecteur de béton froid et sans âme, qui l’isolait du monde extérieur. Un cadre qui contrastait avec la beauté nostalgique de Shiruki et sa fragilité. La nature, la nature si importante dans l’âme du peuple nippon n’apparaissait que dans le reflet de la vitre du café, en filigrane de cette image au temps arrêté. Les arbres étaient encore nus même s’il était possible de distinguer les premiers bourgeons. Le printemps arrivait, dans quelques jours les cerisiers se couvriraient de fleurs et le Japon tout entier serait en liesse.

Dans l’atmosphère aseptisée de ma chambre, je contemplais à nouveau la photo de Shiruki. Attendait-elle quelqu’un ? Pourquoi cette impression de solitude mystérieuse me parlait-elle ? Comment avais-je pu en saisir toute l’humanité à travers un seul et unique cliché ? N’étais-je pas en train de cristalliser, d’idéaliser un instantané dû aux fruits du hasard ? Le cliché pris la veille me troublait autant que le visage de Shiruki. Pourtant elle n’était qu’une femme aperçue derrière la vitre d’un café dans un décor de béton et de verre. Peut-on être amoureux d’une photo avant d’aimer une personne ? Mon errance touristique continua dans la ville, mais le cœur n’y était pas. J’occupais les longues heures de la journée, évitant avec soin la rue où je savais retrouver le « Café Flore ». Peut-être la jeune femme était-elle installée à la même table, dans la même position à jouer de façon machinale avec la petite cuillère posée dans la soucoupe de la tasse à café ?

Il me fallait passer à nouveau devant ce café et vérifier sa présence, là, comme la veille. Malheureusement la table qu’elle occupait hier était déserte. J’en ressentis une vive déception. Je faillis entrer dans le café pour demander au serveur des renseignements sur l’inconnue. Avant de rentrer à l’hôtel, je m’attardais dans un club de jazz où je sirotais quelques whiskies du pays. Les tables étaient occupées par des collègues de bureau, parfois trop bruyants qui avançaient dans les heures de la nuit, loin de leurs quartiers de banlieue. Ils iraient dormir dans ces hôtels qui offrent des chambres de la taille d’une alvéole. J’avais posé la photo de Shiruki devant moi pour seule compagnie. Je la contemplais en silence, amoureuse de ce portrait.

Le lendemain après-midi, elle était installée à la même table. Lentement je me suis approchée de Shiruki et j’avançai la photo, en m’inclinant comme il est d’usage quand on donne sa carte de visite.
Elle me regarda étonnée et contempla le cliché. Contre toute attente elle m’invita à m’asseoir et posa l’image en noir et blanc sur la table. Nous échangeâmes alors nos premiers mots. Elle parlait anglais d’une voix souple et douce, posée et sans précipitation comme si chaque mot était le fruit d’une longue réflexion. Elle resta silencieuse sur sa présence quotidienne et jamais je n’ai su si elle attendait quelqu’un ou quelque chose.

Le regard de Shiruki revenait parfois sur la photo. Elle me proposa de nous retrouver chaque jour à la même heure au « café Flore ». Elle y serait, toujours à la même table. Avant de la rejoindre, je devrai prendre une seule et unique photo, à travers la vitre aux contours biseautés, une photo comparable à la première, identique, mais différente par la lumière, par ses vêtements, son regard, l’émotion de l’instant. Chaque jour je devrai lui présenter la photo prise la veille comme je venais de le faire aujourd’hui dans un rituel qui nous appartiendrait. Elle m’invita à ressortir du café pour prendre le cliché que j’apporterai le lendemain, puisqu’il était déjà établi que je ne pouvais qu’accepter sa proposition.

Dans la rue j’essayai de retrouver l’endroit exact où je me trouvais quand j’avais appuyé sur le déclencheur la première fois. Puis notre conversation reprit, des banalités sur la vie tokyoïte, les coutumes et règles qui décontenançaient tant les Occidentaux lors de leurs premiers séjours. Elle s’amusait de mes étonnements et souriait de ce sourire que je n’arriverais plus jamais à graver sur la pellicule.

Le lendemain j’offrais le cliché en m’inclinant légèrement. Elle l’observa pendant de longues secondes avant de le poser sur la table et de m’inviter à la rejoindre. Nous avions entrepris de nous raconter nos vies et maintenant, après avoir déposé le cliché en noir et blanc devant elle, nous reprenions notre conversation où nous l’avions arrêté la veille. Cette fois, nos doigts se sont effleurés comme deux papillons à la danse fragile, faisant naître un sentiment de gêne vite évanoui, mais qui laissa place à un nouveau silence. C’était la veille de ma conférence sur Hopper à l’université. Quand Shiruki regarda avec attention le cliché du quatrième jour, elle sourit de ce sourire que la pellicule avait capturé. Ce jour-là, elle ajouta dans un murmure que bientôt les cerisiers seraient en fleur.

Bien plus tard, alors que le rituel de cette photo quotidienne était bien ancré, une averse avait éclaté, brève et violente. La pluie ne m’empêcha pas de sacrifier à notre rituel. Premier cliché sous la pluie. J’entrais de nouveau dans le café et éternuai en rejoignant Shiruki. Elle s’inquiéta de savoir si l’appareil photo avait souffert de la brusque averse. Le lendemain elle contempla avec attention le cliché si différent des précédents. Le rideau de pluie qui coulait le long de la vitre donnait l’impression étrange que l’image se décomposait sous l’action de l’averse. Comme le visage de Shiruki qui semblait se liquéfier et se mélanger à l’eau de pluie pour être entraîné vers un monde inconnu.

Elle frissonna un court instant avant de reposer le cliché sur la table, comme elle le faisait chaque jour. Cette après-midi, elle me parla d’Hokusai, de sa série d’estampes sur le mont Fuji. Je l’écoutais et grâce à ses mots précis, les gravures prenaient vie dans mon esprit.

Nous aimions la répétition immuable de ces moments. Shiruki m’emmena voir les cerisiers en fleur dans le Shinjuku Gyoen Park, le jardin impérial national. Puis nous passâmes notre première soirée en dehors du « Café Flore », dans son studio, quartier Shimokitazawa, le quartier des artistes. Les murs étaient recouverts de mes photos. Dans l’ordre chronologique de nos rendez-vous.

Vingt ans ont passé, je n’ai pas quitté le Japon depuis le jour où j’ai appuyé sur le déclencheur de mon réflex 24x36, dans cette rue calme de la ville. La première photo de Shiruki est toujours dans mon portefeuille, je l’ai prise dans son studio quand je suis partie. Je ne la regarde plus mais sa présence me rassure, j’en connais le moindre détail.

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Zérial · il y a
Texte magnifique, il procure beaucoup d'émotions.
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Christian Pluche · il y a
Merci beaucoup Zérial pour votre commentaire et votre passage !
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Marc D'ARMONT · il y a
Tant de choses dans ce texte. Un hommage au Japon, à sa culture, à la photographie aussi, la vraie sur papier. Une délicatesse et une sensualité de tous les instants. Superbe. Merci pour ce moment de lecture.
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Christian Pluche · il y a
Merci à vous Marc pour ce très sympathique commentaire ! Pour la photographie, je vous invite à découvrir "une femme en contre-jour" de Gaëlle Josse éditions Notabilia, sur l'incroyable Vivian Maier, photographe découverte après sa mort par hasard...
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Amandine B. · il y a
C'est vrai qu'on s'attend à une chute étonnante, et finalement c'est une fin qui ressemble à la vraie vie ! Des rencontres qui marquent, et qui bouleversent a jamais qui l'on est.

Je suis particulièrement impressionnée de la façon dont les mêmes instants sont décrits avec une fraîcheur nouvelle à chaque fois. Très beau, vraiment !

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Christian Pluche · il y a
Merci beaucoup Amandine pour cette lecture attentive ! Ravi que ce texte vous ait fait passer un moment agréable !
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Duje · il y a
Histoire banale mise en valeur par un style alerte . Au fil du texte on s'attend à quelque chose d'étonnant, voire de détonnant .
Au début semble-t-il une faute de participe passé : "la sensualité m'avait émue . OK "l'acier m'avait incité ? .
Invitation à lire un texte ancien : " La sirène de la rivière"

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Michaël Artvic · il y a
Une jolie balade au coeur du japon illuminé , mon vote
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SakimaRomane · il y a
Un joli voyage :)
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Sylvain Le Loarer · il y a
Texte raffiné, subtil. J'imaginerais bien un joli court-métrage mettant en scène votre si joli récit.
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Christian Pluche · il y a
Merci Sylvain, si vous connaissez un réalisateur intéressé... ;-)
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F. Gouelan · il y a
Comme un présent d'instants répétés, avec quelques touches différentes.
Une histoire doucement magique, couleur soleil levant.

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Monique ANDRE · il y a
je suis partie au Japon avec vous et Shiruki
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Christian Pluche · il y a
Ravi de vous avoir fait voyager ! Merci Monique de votre passage !

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