Cadence rompue

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Image de Automne 2015
Mme Pi avait chaud. Cela pouvait aisément se comprendre, puisqu’elle venait de terminer sa course à pied. En réalité, il ne s’agissait pas d’une ordinaire course à pied ; Mme Pi suivait un plan d’entraînement complexe – dont elle seule détenait la recette – visant à courir pendant un total de cinq heures à différentes vitesses allant de dix à vingt-cinq kilomètres par heure.
Elle répétait cette activité tous les jours de la semaine. Même le dimanche et les jours fériés.
Elle nageait également cinq heures par jour.
Elle pratiquait en outre cinq heures de ski de fond quotidiennement, activité aisément réalisable puisqu’elle habitait dans le canton Flocons-Pérennes.
En définitive, Mme Pi était bigorexique, elle souffrait d’une addiction au sport.
Étant donné que quinze heures de sa journée étaient dédiées au sport, Mme Pi n’avait que peu de temps pour autre chose. Néanmoins, l’autre chose était tout de même comblée par une activité chronophage : sa passion pour les plantes rares. Mme Pi passait ainsi six heures par jour à semer, planter, bouturer, marcotter, greffer, diviser, hybrider d’incalculables variétés de plantes, toutes plus rares les unes que les autres.

Mme Pi avait de la chance, car elle n’avait pas à travailler. Elle avait en effet épousé très jeune un riche mathématicien, pour son argent, et avait divorcé vingt et un jours plus tard en empochant la moitié de sa fortune, qui était gigantesque. Ainsi, Mme Pi ne se souciait guère de l’avenir.

Un après-midi, alors qu’elle avait couru, nagé et qu’elle rentrait de sa randonnée à skis, Mme Pi fit une rencontre étonnante. Un homme, de dix ans son cadet, attendait devant chez elle. Il paraissait visiblement perdu puisqu’il entortillait nerveusement ses cheveux tout en fronçant les sourcils.
Mme Pi, masque et skis toujours chaussés, ne savait comment réagir. Cela n’était pas dans ses habitudes d’avoir de la visite. Étant donné que l’homme portait une doudoune céladon et qu’elle appréciait particulièrement cette nuance de vert, elle prit le parti de lui adresser la parole :

— Bonjour monsieur, vous paraissez perdu. Puis-je vous aider ?
— Oui, en effet, répondit l’homme en enlevant brusquement la main de ses cheveux. Voyez-vous, je me demande où je me trouve... Je m’étais rendu à skis jusqu’en haut de la Montagne-aux-4-pics pour jouer du tubacello. C’est en effet au niveau de ce sommet que se trouve mon accompagnateur, l’oiseau Becdoigt. Après avoir joué le Concerto n° 145 op. 966 pour tubacello, j’ai remercié l’oiseau Becdoigt, puis je me suis assoupi, je ne saurais dire pendant combien de temps. Et quand j’ai ouvert les yeux, je me suis retrouvé devant chez vous ! Avec mes skis, mais sans mon tubacello !
— Il est en effet fâcheux pour vous d’avoir perdu votre instrument, consentit Mme Pi.
L’homme surenchérit, les sourcils désormais haussés :
— C’est affreux vous voulez dire ! Je ne comprends rien. Il faut absolument que je retourne au sommet de la Montagne-aux-4-pics. Pouvez-vous m’indiquer sa direction ? Je ne sais même pas où nous sommes.
— Nous sommes sur un versant du cirque d’Entre-les-montagnes, répondit calmement Mme Pi. Je connais la Montagne-aux-4-pics, mais je n’y vais jamais. Elle se situe à deux cent mille foulées d’ici et il faudrait un jour entier de ski pour y parvenir. Ne vous souvenez-vous pas avoir skié pendant toute une journée ?
— Non. J’ai probablement dû skier en dormant.
Mme Pi leva à son tour un sourcil. L’homme hésita un moment puis lui concéda :
— À vrai dire, je suis atteint d’une forme très sévère de somnambulisme chronique.
— Ceci est ma foi très ennuyeux, compatit Mme Pi.
— Cela ne l’est pas pour moi, répliqua l’homme, car je ne saurais comment vivre sans ! Ce qui m’étonne toutefois, est que je sois parti sans mon instrument. Il est toute ma vie. Je ne suis bon à rien sans lui. Me voilà désormais seul et perdu, se lamenta l’homme.
Devant le désarroi de cet homme, Mme Pi eut alors une idée.
— Attendez-moi ici, je reviens, lui souffla-t-elle malicieusement.
L’homme n’en sut davantage, mais, songeant qu’il n’avait rien à perdre, il l’attendit devant chez elle les bras croisés, car il ne savait que faire de ses mains.
Mme Pi revint cinq minutes plus tard avec un petit pot en terre rempli d’un mélange de feuilles séchées de couleur brun-vert.
— Tenez, lui dit-elle. Mâchez ces feuilles. Ce sont des feuilles de Bonne Nuit. En mâchant une demi-poignée de ces feuilles-ci, cela vous accorde douze heures de sommeil. En prenant deux pleines poignées, vous dormirez ainsi deux jours entiers et, en espérant que votre somnambulisme s’exprime, cela vous permettra d’aller jusqu’en haut de la Montagne-aux-4-pics et d’en redescendre. Qu’en pensez-vous ?
— Cela paraît être une bonne idée, concéda l’homme, même si votre raisonnement est essentiellement basé sur l’arrivée hypothétique de mon somnambulisme. Mais n’ayant pas grand choix, je prends le parti de vous faire confiance !

Sur ces paroles, l’homme prit deux belles poignées de feuilles qu’il mâcha de manière appliquée. Mme Pi, tout en l’observant broyer les feuilles de ses plantes adorées, songea qu’elle trouvait plaisant d’aider cet homme singulier.
Trois minutes plus tard, l’homme s’écroula de tout son long, se tordant au passage légèrement les chevilles car il portait toujours ses skis. Étant donné que Mme Pi avait parié sur son somnambulisme à venir, elle ne le dérangea pas et le laissa là, étalé dans la neige.
C’est ainsi qu’elle alla tout guillerette retrouver sa collection de plantes rares.

Mme Pi était satisfaite car elle avait réussi à trouver une solution sans que son emploi du temps de la journée ne soit perturbé outre mesure. Cela était extrêmement satisfaisant.
Mme Pi se dirigea vers la serre aux fleurs du genre Pivoirosa. Munie d’un petit sécateur, elle préleva une tige non fleurie de Pivoirosa immortella, coupa quelques feuilles et la planta dans un des nombreux petits pots destinés à accueillir les nouvelles boutures. Elle répéta cette opération sur une vingtaine de Pivoirosa immortella.
Lorsqu’elle eut fini ce travail, Mme Pi sortit pour voir si l’homme dormait toujours devant chez elle.
À son grand étonnement, mais à son grand soulagement également, l’homme était déjà parti.
Songeant que tout allait se passer comme elle l’avait prédit, Mme Pi retourna impassiblement à ses activités botaniques.

Le lendemain matin, Mme Pi vaqua à ses activités habituelles, mais elle ne put s’empêcher, tout en courant, nageant, puis skiant, de regarder en direction de la Montagne-aux-4-pics. Elle se demandait si l’homme était bien revenu sur son lieu de concert et s’il avait pu récupérer son tubacello, a fortiori intact.
Ces pensées occupèrent l’esprit de Mme Pi durant la totalité de ses activités sportives, ce qui l’agaça quelque peu, car ses pensées étaient d’ordinaire habitées par ses plantes rares.
Une fois arrivée chez elle, Mme Pi enleva ses skis, ses vêtements et son masque et revêtit une combinaison pour aller jardiner.
Elle se dirigea vers la serre des plantes piscivores. Mme Pi possédait une magnifique collection de trente-huit cultivars de l’espèce Sirena immergeae, disposés dans un grand bassin oblongue accueillant une foultitude de poissons porc-épic et de lamproies, dont ces plantes étaient très friandes.
Alors qu’elle s’approchait de Sirena immergeae ‘Frizzle’, Mme Pi fut attirée par la vue d’un tubacello – qu’elle supposa être celui de l’homme – posé sur le rebord du bassin.
Curieuse, elle s’approcha de l’instrument et l’effleura du bout des doigts. Le contact était froid mais incroyablement doux et lisse. L’instrument intriguant, magnifique de surcroît, possédait une embouchure, quatre pistons et quatre cordes. Mme Pi se rendit rapidement compte qu’il fallait utiliser ses deux mains pour appuyer sur les pistons, sa bouche pour souffler dans l’embouchure, une autre main pour appuyer sur les cordes, ainsi qu’une dernière main pour pincer les cordes. Mme Pi ne sut comment s’y prendre ; elle n’avait que deux mains et une bouche. Elle tenta de souffler dans l’embouchure tout en appuyant sur un piston, mais aucun son ne sortit de l’instrument. Essayant une autre approche, Mme Pi pinça une corde avec l’index de sa main droite.
Le son qui résonna alors dans toute la serre fut si rond et si majestueux qu’instantanément les poissons porc-épic, les lamproies, les Sirena immergeae et Mme Pi cessèrent de se gonfler, de nager, de manger et de pincer. Tout ce petit monde resta pétrifié. La note continua de résonner, rebondit sur chacune des six parois de verre de la serre, puis alla s’éteindre contre le plafond de l’hexagone en un harmonique naturel.
Une fois l’harmonique éteint, Mme Pi pivota doucement sur elle-même, mais ni les Sirena immergeae, ni les lamproies, ni les poissons porc-épic ne bougèrent une tige, une nageoire caudale ou un piquant. Tous les habitants de la serre, excepté Mme Pi, se trouvaient comme pétrifiés.
Une vague d’angoisse totalement inhabituelle envahit soudain Mme Pi. Cette action inédite venait de perturber gravement sa routine et elle s’en trouvait décontenancée de manière tout aussi inédite. Ne sachant comment gérer cette émotion, Mme Pi resta figée, tel l’ensemble des occupants de la serre.
Après six heures d’inertie, Mme Pi pensa que ses activités de la journée prenaient habituellement fin et qu’elle allait donc ressentir une inévitable envie de dormir. Elle ferma les yeux et dormit.

Ouvrant soudainement les yeux et découvrant un lieu similaire à celui de son endormissement, ses muscles se relâchèrent doucement. Il reconnaissait l’endroit, il s’agissait du lieu où il s’était réveillé deux jours auparavant. Toutefois, son instrument n’était pas dans ses mains, ce qui le dépita. Étant couvert de sueur, l’homme supposa qu’il n’était pas resté allongé pendant deux jours et qu’il avait dû skier jusqu’à la Montagne-aux-4-pics puis revenir. Mais cela n’était qu’une hypothèse.
N’ayant pas, selon lui, reçu de conseil suffisamment avisé de la part de Mme Pi, l’homme pénétra chez celle qu’il avait auparavant considérée comme sa bienfaitrice, avec la farouche envie de lui exposer son mécontentement.
Ayant déchaussé ses skis, il déambula dans l’immense jardin recouvert d’une neige immaculée, au centre duquel étaient disposées, tels les chiffres d’une horloge, douze serres de tailles et de formes variables. Ne sachant vers laquelle se diriger, l’homme sortit de la poche de sa doudoune une univalve d’escargot entendeur lui permettant de percevoir tout battement cardiaque dans un rayon de mille ou cinq mille foulées, selon le réglage de l’orientation de l’univalve.
N’ayant pas utilisé son univalve d’escargot entendeur depuis plusieurs mois, l’homme chercha ses réglages, maugréant contre l’objet.
Après plusieurs dizaines de minutes, il intercepta enfin des battements de cœur. Ces derniers étaient très lents. L’homme, guidé par le son de son univalve d’escargot entendeur, se dirigea ainsi vers la serre située à neuf heures, qui, contrairement aux autres serres, flottait telle une suspension. L’homme monta le petit escalier et remarqua sous la serre ce qu’il pensa être des canalisations.
Dès qu’il pénétra dans la serre, l’homme aperçut instantanément son tubacello.
La vision de son instrument adoré lui procura un tel sentiment de soulagement qu’il lâcha son univalve et courut en direction du tubacello en criant : « Tu es là ! Tu es là ! Mon tubacello bien-aimé ! ».
Il ne remarqua ni Mme Pi, qui était statique, ni l’incroyable silence qui régnait dans la serre, étant donné qu’il avait brisé ce silence en exprimant très bruyamment son bonheur.
À peine l’homme eut-il pris son tubacello dans les mains qu’il commença à souffler dans l’embouchure pour jouer une courte sérénade. Dès lors qu’il commença à jouer, Mme Pi et ses Sirena immergeae sortirent de leur torpeur. Mme Pi marcha vers le tubacello et avança précautionneusement ses doigts en direction de l’instrument. L’homme, transporté dans son univers, ne remarqua sa présence qu’au moment où elle commença à accompagner la mélodie avec des pizzicatos précis et ronds.
Ils jouèrent ensemble et prolongèrent la courte sérénade par une coda improvisée. Le dernier accord émis, les deux partenaires se regardèrent et se félicitèrent mutuellement.

— Votre art du tubacello est encore plus divin que celui de l’oiseau Becdoigt ! complimenta l’homme.
— Je vous remercie. À dire vrai, il semble que je sois plus douée pour pincer que pour souffler, déclara modestement Mme Pi.
L’homme ressentait un immense bonheur, qu’il communiqua à sa partenaire de jeu :
— Cette journée est divine ! Je viens de retrouver mon instrument et j’ai découvert une merveilleuse partenaire de tubacello !

Mme Pi était enchantée de voir que l’homme était heureux. Toutefois, elle n’était pas totalement à son aise, n’ayant pas réalisé ses quinze heures de sport quotidien. Elle était en manque, il ne faut pas oublier que Mme Pi est bigorexique.
Cette dernière remercia l’homme pour ses compliments et s’apprêta à le congédier, lorsqu’elle se rendit compte que l’ensemble de ses poissons porc-épic et lamproies gisaient à la surface de l’eau, le tronc ouvert.
— La musique a fait éclater la seule nourriture de mes Sirena immergeae ! s’indigna Mme Pi, qui croyait à peine ce qu’elle observait.

À ce moment précis, Mme Pi sut qu’il lui fallait agir, et rapidement. Elle résuma intérieurement la situation : l’ensemble de ses cultivars de Sirena immergeae commençaient à se teinter de reflets incarnats, ce qui signifiait qu’ils allaient bientôt réclamer pitance. Or la totalité de leur nourriture était morte. Enfin, un homme somnambule lui avait fait découvrir le plaisir de jouer du tubacello.
Mme Pi agit.

Une journée de Mme Pi commençait toujours de la même manière. Elle buvait son essence de Nonrepos, confectionnée à partir d’un mélange de sèves et de feuilles séchées de cinq cent trente-neuf plantes rares de sa collection, participant chacune à la fonction, l’odeur, la couleur, le goût et la texture de l’essence. Mme Pi était d’ailleurs extrêmement satisfaite, puisque parmi ses trente-huit cultivars de Sirena immergeae, éléments clés de la texture de son essence, trente avaient réussi, grâce à une pression de sélection drastique sur leur nourriture, à adapter leur régime alimentaire et à survivre.
Après avoir bu son essence de Nonrepos, Mme Pi continuait invariablement sa journée par quinze heures de sport puis six heures de botanique. Pourtant, depuis un jour singulier où elle avait reçu la visite d’un homme somnambule, les trois heures résiduelles de sa journée, qu’elle passait jadis à dormir, furent supplantées par une autre activité, qui apportait à présent bienfait et relaxation à Mme Pi ainsi qu’à ses plantes : elle jouait du tubacello. Plus précisément, elle jouait de la moitié du tubacello, puisqu’elle en jouait seule.
Ainsi Mme Pi ne dormait plus.
Elle avait enfin trouvé le dernier ingrédient de son essence de Nonrepos autorisant l’éveil infini.

Mme Pi avait froid. Elle prélevait chaque jour deux parties minimes de l’homme somnambule qu’elle préservait par cryoconservation ; une partie pour ses Sirena immergeae et une partie pour son essence de Nonrepos.

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Mano zhao · il y a
Venez decouvrir MANO ZHAO
vive la france!!!!

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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Niorflan · il y a
On se retrouve transporté dans un univers digne de Boris Vian ou de Michel Gondry. Bravo.
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Claire Dévas · il y a
Etrange et amusant !
Si vous appréciez de passer par des contrées plus réalistes...
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-feu-follet-de-navotas

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Didier Larepe · il y a
Très belle histoire... jusqu'au bout ! Je vote. Cet hiver, comme vous cet automne, je suis en finale avec ma nouvelle "Les gendarmes et mes indiens" ? Je vous attends sur http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/les-gendarmes-et-les-indiens A tout de suite.
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Emma A · il y a
Fantastique et monstrueux... Je découvre avec plaisir.
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Eloco · il y a
Et hop un vote ! j'adhère =) Fascinant =)

Dans un autre genre, Si vous pouviez passer lire et voter =) Merci d'avance : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/divertissoire

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Virginie Colpart · il y a
Quel étrange et fascinant univers! +1 avec plaisir :-)
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Sandra Dullin · il y a
Un beau voyage de quelques minutes dans un univers irréel et plein d'humour. Mon vote.
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Calimi · il y a
J'aime beaucoup cet univers totalement loufoque et en même temps inquiétant. Bonne chance!
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Marine Beinat · il y a
Merci Calimi pour ce commentaire !

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