Cadeaux

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Il avait attendu que la pluie cesse et puis il était sorti. Le ciel, au vent, était encore menaçant. De l’autre côté, de larges stries grises attestaient que la pluie poursuivait sa route. Entre ces deux zones, les rayons lumineux frappaient le sol encore humide et renvoyaient vers le ciel des molécules d’eau sous forme de vapeur irisée. Rien ne présageait que l’accalmie pouvait durer mais il se devait de sortir et marcher un peu. S’arrêter, c’était renoncer, abandonner le combat sans même tenter de l’esquiver. Poser un pas devant l’autre, entretenir le déséquilibre, éviter la chute lui donnait la preuve tangible qu’il errait encore parmi les vivants. Avant il était écrivain mais rien ne sortait plus de sa tête. EIle était vide comme une outre sèche au milieu du désert, inutile et encombrante. Sa crainte n’était pas celle de la page blanche, il n’en était plus là. Sa raison partait en vrille dans son cerveau, rien n’en sortait si ce n’est cette vague impression que son monde se recroquevillait à l’intérieur. Sensation qui le figeait sur place ; sans issue possible. Et bien que son mal être ne lui causât aucune douleur, pas l’once d’une souffrance papable, une sourde catalepsie le rongeait.
Alors quand il vit que l’horizon se dégageait un peu, il se força à mettre ses bottes, son coupe-vent et sortit. La campagne semblait apaisée, le vent était tombé et les quelques gouttes qui tombaient encore sur le sol déjà mouillé diffusaient dans l’atmosphère la lumière de quelques rayons sporadiques.
Autrefois il avait aimé la vie, sa vie. Le sexe, la bouffe, les voyages au soleil, les vacances à la neige avaient habité son quotidien et ses pensées, son boulot aussi bien sur. Il se souvint, en posant le pied au milieu d'une flaque qu'aucune sensation ni le froid de l'humidité ni le bruit de l'eau qui éclaboussait sa botte et son pantalon ne perturba, de cette rencontre à l'issue d'une réunion houleuse qui le mettait en conflit avec sa traductrice. Après il l'avait invitée à prendre un café au bord de la seine, pour faire la paix. C'était en juin, il faisait beau comme dans une peinture de Monet. La promenade le long des quais l'avait distrait et apaisé. Ils avaient parlé de leur histoire personnelle. Ils avaient, chacun de leur côté, fait le chemin qui les rapprochaient un peu plus à chaque confidence. Et tels deux électrons d'atomes différents, leurs improbables trajectoires se trouvaient maintenant confondues. Ils convoyaient une même quantité d'énergie vers une destination ignorée mais commune. Alors il se voulut entreprenant.
Comment deux êtres qui deux heures auparavant s'invectivaient, alimentaient une palpable tension électrisant l'atmosphère alentour, pouvaient là, s'accordaient et se tendre l'un vers l'autre, se soumettre l'un à l'autre? Il eut alors l'idée de lui proposer un marché, un contrat : je te fais un cadeau et tu m'en fais un et chacun est obligé de l'accepter, sans échappatoire possible. Elle sourit à son intrépidité, n'y voyant aucun mal mais supposant pourtant que derrière tout ça se cachait peut être un piège dans lequel elle aima s'abandonner.
Sans préciser de quoi il retournait, ils prirent le métro pour sortir au niveau des grands magasins. Elle se retrouva bientôt au rayon des dessous. Il la conduisit dans une cabine d'essayage et lui dit : ne bouge pas, je reviens avec une surprise. À son retour, il lui tendit un ensemble coordonné: je te laisse deux minutes. À peine le temps écoulé, il ouvrit largement le rideau de la cabine, elle était en train d'essayer d'ajuster le string afin qu'il recouvrît la touffe de poil de son pubis. Elle regrettait de ne pas avoir rasé intégralement cette pilosité dont la couleur n'égalait pas la blondeur de ses cheveux et dont la luxuriance nuisait à son raffinement. Le bruit du rideau qui s'ouvrit la ramena à la réalité, elle se tourna vers lui comme on fait face à un intrus, mît maladroitement un bras devant sa poitrine qui pigeonnait dans le soutien gorge couleur parme et l'autre main devant son sexe que le string ne parvenait décidément pas à camoufler. Le poing serré qui écartait le rideau imprima sa rétine et alors que tout concourrait à repousser ce malotru elle eut ce mot admirable: entre! Ce que son corps n'acceptait pas encore, sa raison l'avait intégré et maintenant le formulait dans cette simple injonction. Il prit son temps, il savourait sa victoire, il mesurait son emprise. Donc il entra, referma le rideau et observa celle qui lui faisait face et dont les bras ballant signifiaient que la voie lui était ouverte. Il laissa courir ses doigts sur une épaule, elle se tourna pour lui montrer son dos, les bretelles du soutien gorge quadrillaient les omoplates, la ceinture marquait à peine les flancs. Dans la glace, il observait que les seins remplissaient généreusement les bonnets. La couleur rehaussait le hâle de sa peau. Elle était magnifique et prit un chouchou dans son sac à main, le mît dans ses cheveux pour se faire un chignon. Elle voulait lui présentait sa nuque comme ultime gage de soumission. Il apprécia le geste, enferma ses seins dans ses mains et s'approchant de son oreille lui demanda de baisser son string à mi cuisse. Elle s'exécuta, en se penchant elle sentit l'érection entre ses fesses. A tâtons elle ouvrit son pantalon qui tomba à ses chevilles, bientôt rejoint par un caleçon couleur chair. Désormais rien ne les séparait. Il lui prit les mains et les mît sur ses fesses. Ecartes les lui intimât-il. Elle obéit. Il prit les bretelles comme on se saisit d'un harnais et la pénétra. Elle se dégagea avant qu'il ait pût s'installer, surpris de cette rebuffade. Elle fermait les yeux, le front collé à la glace, le corps tétanisé. Il s'approcha de son oreille et lui chuchota: c'est ton cadeau! Elle tourna la tête, plongea son regard dans le sien, ses yeux bleus étaient humides mais ne cillèrent pas. Elle se retourna et offrit ses reins. Quand il eut fini, elle s'agenouilla, essuya ce sexe qui retombait avec un kleenex et le goba, marquant d'un anneau de rouge à lèvre ce morceau de chair flasque. De nouveau debout face à lui elle lui murmura : voici le mien, va-t en, je ne veux plus te voir, ne m'appelle pas. Allez! Il partit après s'être rhabillé, comprenant qu'il n’avait été que l'objet de son désir à elle et qu'il n'avait fait que répondre à ses pulsions à elle. Le souvenir était plaisant aujourd'hui mais à l'époque, il ressentit une sourde frustration.

C'est le chant d'un coucou qu'il le fît quitter le passé dans lequel il aimait de plus en plus se réfugier. Les souvenirs étaient réconfortants, connus donc apprivoisés. Le futur l'inquiétait, il n'en espérait rien de bon. Il se savait sur la pente descendante et rien n'y pouvait rien changer. D'ailleurs le voulut-il ? Il lui semblait qu'il avait fait son temps. Durer ne servait plus à rien si ce n'est souffrir encore un peu plus. Il se disait que bientôt même sa mémoire lui jouerait des tours. Que son seul bonheur était aujourd'hui de se promenait dans son passé. Les autres, les voisins, les gens, la technologie, la crise, l'actualité, tout et tous l'agaçait. Ils perturbaient son cheminement, sa pérégrination intérieure. Il était dans cette phase d'enfouissement, d'engloutissement, soumis à une force centripète qui le poussait à l'égocentrisme. Il n'y avait que son histoire qui pouvait encore combattre l'anéantissement vers lequel il se dirigeait à toute berzingue.
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