Ça ressemble au bonheur

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J'aime les livres, les peintres et les sculpteurs. J'adore inventer des histoires, créer des vies à mes personnages, partager pendant le temps de l'écriture leur destin, puis leur lâcher la main  [+]

C’était un matin de fin d’automne, un de ces matins doux et lumineux, qui font oublier que le gris de l’hiver se prépare. Je traversais la rue en courant, les yeux rivés sur ma montre, quand j’ai entendu son appel : « Eh monsieur ! ». Je me suis retourné et l’ai vu. Un homme d’une trentaine d’années, long et mince ; ses boucles brunes donnaient à son visage une douceur juvénile. Il s’est approché, en me tendant mon portefeuille.
- Vous venez de le perdre! a t-il dit gentiment.
Je l’ai pris en lui serrant la main, un peu gauche, un peu gêné et très surpris, je ne perdais jamais rien. Je m’apprêtais à lui donner un billet en signe de reconnaissance, mais il a devancé mon geste en s’esclaffant :
- Je ne veux rien !
- Et moi, je veux vous remercier... Je ne veux pas être en dette !
- «  Il meurt lentement celui qui ne se laisse jamais aider », a t-il murmuré en plongeant son regard dans le mien, relisez Neruda, il vous fera un bien fou.
Je lui ai fait un signe de la main et me suis remis à courir, un rendez-vous important m’attendait.
A cette époque, je vivais dans une bulle où seul l’argent m’était essentiel. Un monde clos, fait de risques et de rivalités, qui m’apportait la réussite attendue depuis toujours. Une revanche, un besoin frénétique de rentrer dans « la cour des grands » et d’accumuler des biens. J’étais trader depuis trois ans et mes revenus très confortables me permettaient de vivre dans un luxe que mon enfance ne m’avait pas donné. Belle voiture, bel appartement, beaux objets, belles filles à mes côtés, la vie rêvée et des chiffres toujours plein la tête ; un tourbillon, un sentiment de puissance, une vie solitaire choisie. Pas d’ancrage, ni en amour, ni en amitié, le sentiment enivrant d’être libre. «Ça ressemble au bonheur » disait tristement ma mère les rares fois où j’allais encore la voir.
L’entretien fut bref, j’étais licencié au motif d’une insuffisance professionnelle. Je n’atteignais plus mes objectifs depuis quelques mois et un premier avertissement m’ayant été donné, je n’aurais pas de seconde chance. Je n’ai pas dit un mot, je n’entendais plus rien, je suis parti avant la fin de l’entretien de peur de ne pouvoir me mettre debout. Je ne sais comment je suis arrivé dans mon appartement, je ne me souviens plus des jours qui ont suivi, je buvais beaucoup pour dormir et ne plus penser.
Et puis un matin, sans prévenir, s’est imposée à moi, comme une urgence, la phrase de l’inconnu : « Relisez Neruda, il vous fera un bien fou ».
« Il meurt lentement
celui qui détruit son amour-propre
celui qui ne se laisse jamais aider... »
J’ai lu et relu les vers de Neruda, ils me bouleversaient comme s’ils m’étaient adressés ! Et moi qui jamais n’avais pleuré même lorsque j’étais petit, j’ai versé toutes les larmes retenues ; celles de l’enfant dévasté que je n’avais jamais cessé d’être, un fils de père à jamais inconnu. Il m’a fallu plusieurs semaines pour redresser un peu la tête ; je laissais mon chagrin suivre sa route pour qu’enfin il puisse mourir. Je lisais Neruda et fredonnais la chanson de Barbara «Attendez que ma joie revienne, qu’au matin je puisse sourire... » Et un matin en effet, un matin glacial, en regardant par la fenêtre j’ai souri en voyant la neige. De belles images de mon enfance me sont revenues ; les batailles livrées avec mes copains dans la cour d’école, l’odeur des gaufres que préparait ma mère en chantant. Une envie irrésistible de retourner dans le village de mon enfance m’a donné un souffle nouveau, une envie folle de revoir mon Morvan natal. Je pris congé de mon appartement en quelques jours.
Ma mère ne sembla pas étonnée de me voir ; rien ne l’étonnait jamais vraiment et nous étions habitués à nos silences. Elle était heureuse de m’avoir à ses côtés et me rendait la vie très douce, j’entrais en convalescence. Alors que dans mon enfance je ne songeais qu’à fuir ce qui me semblait être une vie trop simple, je me rapprochais d’elle désormais. Un soir peu après mon retour, je l’ai regardée faire le pain et le poète de nouveau s’est invité dans mes pensées « La poésie est toujours un acte de paix. Le poète naît de la paix, comme le pain naît de la farine. » Elle pétrissait la pâte avec une dignité et une précision qui donnaient à ce banal évènement un caractère unique et apaisant. Elle avait fait tant de fois ce geste et pourtant il m’a semblé alors que c’était la première, comme si elle le réinventait pour moi seul. A travers ce rituel, j’avais la sensation de revenir à quelque chose d’essentiel, perdu ou ignoré sur le chemin de ma vie. J’ai senti en elle la force de ceux qui savent la beauté et la dureté de la vie; l’espace d’un instant, j’ai approché de près une sérénité que je ne connaissais plus depuis longtemps. Plus qu’une nourriture, ce repas était un don d’elle-même ; elle mettait dans les gestes du quotidien l’amour qu’elle me portait. Je suis rapidement sorti chercher du bois, mes émotions me faisaient encore peur et je craignais de devenir fou.
Peu à peu je retrouvais des plaisirs oubliés ; je faisais de longues promenades dans la forêt, à l’affût du moindre signe de vie que l’hiver glacial engloutissait ; j’écoutais le bruit de mes pas dans la neige et me retournais pour regarder avec amusement les traces que je laissais. J’étais parfois submergé par mes souvenirs d’enfance en regardant le lac des Settons qui m’avait vu grandir. Je me donnais quelques mois pour me remettre de mon licenciement, puis je retrouverais un emploi dans la finance. Ma vie ici n’était qu’une parenthèse dont je me sentais parfois coupable. Un collègue, licencié dans les mêmes conditions que moi, m’avait appelé pour que nous poursuivions notre entreprise en justice maiss j’avais refusé. Je n’avais pas envie de me battre, j’avais besoin de me poser.
Un soir de veillée, je regardais la neige tomber et recouvrir le jardin ; j’aimais ce rythme lent et inexorable, la neige recouvrait tout d’un manteau protecteur mais un sentiment de vide m’étreignait car elle nous isolait du reste du monde. Je ne sais pourquoi mais à ce moment-là, j’ai raconté ma rencontre avec l’inconnu à ma mère et lui ai récité le poème de Neruda ; elle m’écoutait avec attention et des larmes ont brillé dans ses beaux yeux sombres. Un long silence s’est installé avant qu’elle ne murmure :
- J’aurais aimé faire des études Simon, pour maîtriser les mots, pour les faire chanter, pour en faire une arme de paix. Les mots peuvent guérir. Tu as fait une très belle rencontre ce matin-là, une rencontre essentielle.
- Mais je ne le reverrai jamais et c’est ce matin-là que j’ai perdu mon emploi !
- Peu importe que tu ne le revoies jamais, il a été là. Je ne crois pas au hasard Simon. La vie ce jour-là a été pour toi à la fois cruelle et généreuse. Elle te reprenait quelque chose, mais elle t’envoyait cet inconnu pour te donner une clé, j’en suis certaine.
- Une clé ?
- Depuis que tu es ici, tu te nourris de poésie, tu vis au rythme lent de l’hiver, tu t’es enfin posé. Tu grandis Simon.
- A vingt-huit ans il serait temps !, ai-je ironisé.
Cette nuit-là, je n’ai pas fermé l’œil ; je revivais les dernières années de ma vie, dans le rythme exaltant des chiffres et la concurrence impitoyable des marchés. Je réalisais que je courais après un but dont je repoussais sans cesse les limites. Pour la première fois, ma vie antérieure m’est apparue comme une prison qui m’éloignait de la vie. Je me remplissais d’argent, de rencontres éphémères et je savourais ma réussite avec orgueil mais ne voyais plus les autres. Cette nuit-là aussi j’ai pensé aux femmes qui avaient effleuré mon existence, des femmes à mon image, tournées sur elle, rien que sur elles. J’avais maintenant besoin d’aimer.
Je ne crois pas que ce fut un hasard si le lendemain matin, ma mère, pour la première fois me parla de mon père. Elle me raconta leur histoire d’une voix tendre, son visage rayonnait. Elle l’avait rencontré dans un hôtel à Paris où elle était femme de chambre ; elle n’avait alors jamais été désirée et plus qu’une rencontre, ce fut pour elle une découverte d’elle-même. Ils s’étaient aimés passionnément pendant six mois. Il ne lui avait rien caché de sa vie construite ailleurs et qu’il ne quitterait pas. Pour lui, une merveilleuse parenthèse, pour elle la découverte du bonheur et de la force que donne l’amour de l’autre.
« Il meurt lentement
Celui qui fuit la passion
Et son tourbillon d’émotions
Celles qui redonnent la lumière dans les yeux
Et réparent les cœurs blessés. »
Il l’avait réparée. Elle avait quitté Paris pour revenir m’élever dans son Morvan natal ; elle disait qu’elle n’avait jamais cessé d’aimer mon père et que ma venue au monde l’avait guérie de toutes ses blessures. Elle ajoutait qu’elle n’avait jamais rêvé d’une autre vie que la sienne. Je suis sorti de la maison pour cacher les sanglots que je sentais venir ; c’était si simple finalement et tellement plus beau que je ne l’avais parfois imaginé.
Je me suis longtemps promené dans le village ce jour-là et mes pas m’ont conduit à l’atelier du sculpteur. J’ai poussé la barrière et la pancarte « A vendre » est tombée. Le jardin jadis fleuri était envahi de ronces et j’ai eu bien du mal à me frayer un passage jusqu’à l’atelier. Depuis la mort d’Emile, cinq ans auparavant, rien n’avait changé : le même grincement de la porte, l’odeur des copeaux, les gouges alignées sur l’établi, le carreau cassé que je bouchais parfois avec des journaux. J’ai fermé les yeux et l’ai vu, penché sur son ouvrage, avec son regard bleu si tendre et son sourire si doux quand je venais à lui. Emile, le père que je n’avais pas eu, celui vers lequel je me réfugiais après l’école en attendant le retour de ma mère ; Emile, le magicien de mon enfance, celui qui donnait vie à un simple bout de bois. J’ai chassé les toiles d’araignée qui envahissaient l’atelier pour retrouver, dans le vieux meuble en formica, les animaux que j’aimais tailler dans le bois. Ils étaient tous là au fond du placard ! Je n’ai pu retenir mes larmes en les retrouvant, des larmes de joie nostalgique, car entre ces quatre murs, fissurés et jamais repeints, j’avais connu les instants les plus intenses de ma vie. J’ai posé un bloc de bois sur l’établi et avec une gouge, j’ai commencé à l’entamer. «  Suis toujours le fil du bois, gamin » disait Emile. La nuit commençait à tomber quand j’ai posé les outils, le bloc prenait forme, un visage d’homme ; quand je me suis retourné avant de fermer la porte, j’ai cru voir l’inconnu.
J’ai passé des journées entières dans l’atelier ; l’odeur et le contact du bois me procuraient des joies inattendues, rien n’existait plus en dehors de ce visage qui peu à peu prenait forme, les boucles brunes, le sourire juvénile. La porte de ma vie d’avant se refermait en douceur, l’argent gagné me permettait d’envisager l’avenir sereinement et ce que j’avais vécu m’apparaissait comme une étape nécessaire ; je savais ce que je ne voulais plus vivre. Je ressentais une légèreté inconnue jusqu’alors, j’étais vivant !
Le poète s’invitait toujours dans mes pensées, il m’accompagnerait longtemps.
« Un jour quelque part, tu te rencontreras toi-même ; ce moment-là, ce pourra être la plus heureuse comme la plus amère de toutes les heures de ta vie. »
L’heure la plus heureuse de ma vie arrivait, mon avenir avait le visage du bonheur. Je n’avais aucune certitude, juste des envies.
Je parcourrais le monde à la rencontre des autres et, de mes mains, j’essaierais de faire naître la beauté.
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Safia Salam · il y a
C'est du bonheur de lire cette histoire sur le bonheur !
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De margotin · il y a
C'est une très belle histoire. J'aime bien.
Je vous invite à découvrir Nilie sur ma page. Merci beaucoup

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Cajocle · il y a
"Il n'y a pas de hasards, il n'y a que des rendez-vous"...
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Tellement vrai!
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Michèle Thibaudin · il y a
Merci et à bientôt
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Kiki · il y a
le bonheur est parfois à bout de main et on ne le saisit par car trop pris par son quotidien.... Difficile de le prendre. Mais par votre texte on a l'impression qu'il est là...
Un joli texte Michèle que je découvre en ouvrant une page sur le site et le hasard ne m'a pas déçu. BRAVO à vous pour cette belle écriture qui se lit facilement.
Je découvre un peu plus chaque jour des textes en les prenant au hasard sur le site de SE et c'est enrichissant car les échanges qui s'en suivent sont agréables.
Je vous invite à l'occasion à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage. Si vous passez je vous accompagnerai dans les entrailles de cette terre sacrée et ce lieu magique et enchanté. MERCI d'avance
je vais aller voir si vous avez d'autres textes à votre actif afin de les lire. Et au plaisir de vous lire et relire.

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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci à vous, je vais vous lire.
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Le berger · il y a
un cheminement qui me parle, et en plus, châtaigne sur le gâteau, pour renaître dans le Morvan ..! A bientôt Michèle
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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci; à bientôt.
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Cat Patricot · il y a
Merci Michèle
Pour cette belle histoire....

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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci à toi.
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Elacsap · il y a
Le retour à la douceur, aux valeurs vraies, belles descriptions : le Morvan, les Settons, les forêts et la neige. Une nouvelle apaisante bien différentes des autres...
Bravo !

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Michèle Thibaudin · il y a
Je vous remercie de votre commentaire qui me touche et encore merci de votre fidélité.
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Robert Pastor · il y a
Que vous perdiez un portefeuille et que quelqu'un vous le ramasse, ce n'est pas à proprement parler une aide.
J'aurais choisi entre la vie de trader et le licenciement. Le trader, sa vie et son licenciement qui sonne la fin des réjouissances, cela fait un peu beaucoup.

L'enfant dévasté et le père inconnu, ce sont des ficelles trop voyantes.
Émile le père que je n'ai jamais eu...
À la fin on nous dit qu'il va parcourir le Monde. En tant que trader pourquoi pas. Mais en tant que sculpteur cela ne me paraît pas plausible.

Sinon, il y a tout le reste, les mots et les phrases, ce que l'on ressent à condition de ne pas s'attacher à l'histoire. Et cela vaut le détour. Mon humble avis.

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Michèle Thibaudin · il y a
Merci d'avoir fait le détour, je suis toujours touchée d'être lue.
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Maric Boiss · il y a
Michèle ta maison t'inspire bien, écriture tout en nuance pastel, très belle histoire, et ne t'arrête pas.
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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand grand MERCI ma belle.

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