Ça finira mal ...

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Mille, dix mille fois au moins ai-je entendu cette formule dans la bouche de ma mère. Parfois en colère, parfois fataliste, souvent pour rien ou presque. Même tranquille et sereine, la phrase fétiche jaillissait. C’était sa vision du monde : si les choses vont mal, elles ne peuvent qu’empirer, si les choses vont bien, ça ne peut pas durer.
- Arrête, sinon ça finira mal.
- Fais quelque chose, ou ça finira mal.
- Si tu ne fais rien, ça finira mal.

Nous, on s’en fichait. La mère elle avait un tic c’est tout. Une phrase toute faite qui voulait rien dire. Y en a qui ponctuent leurs phrases d’un « c’est clair », ou d’un « c’est sûr » sans conséquence. Elle c’était « ça finira mal » et personne n’y trouvait à redire. Pourtant elle avait raison, ma mère, ça a mal fini.

Ça a mal fini pour mon frère aîné. Il adorait la moto et collectionnait les bécanes les plus mythiques. Il les achetaient, les retapaient, les utilisaient quelques temps avant de le revendre pour en acheter une plus vieille, plus belle, plus esquintée pour recommencer mieux. Chaque fois qu’il partait pour un premier essai, c’était les conseils « enrichis ».
- Va pas trop vite, ou ça finira mal.
- Mets ton casque, ou ça finira mal.
- Avec ce que tu as bu à midi, pars pas maintenant, ou ça finira mal.

Ce jour-là mon frère essayait la moto Guzzi Zigolo Lusso rouge de 1957 qu’il venait de terminer. C’était le grand jour. Tout le monde l’a regardé démarrer, fier comme Artaban sur sa monture éclatante. Il s’est fendu le crane à quelques kilomètres de là, à 140 km/h sur la petite route de campagne qu’il connaissait par coeur et aimait parcourir à fond les ballons. Ça a mal fini pour lui, mort sur le coup. Faut dire que son casque, des années 50 comme sa moto, et de collection lui aussi, l’a pas protégé beaucoup. Ça a mal fini bien sûr pour la belle moto rouge dispersée façon puzzle. Ça a mal fini enfin pour l’arbre qui a pris 80 degrés de gîte sous le coup et qu’il a fallu couper alors qu’il n’avait rien fait... à part « être là ».

Mon père, qui se temps en temps aimait bien boire un coup, à la mort de ce fils préféré, s’est laissé aller. Il s’est mis à tutoyer la bouteille au-delà du raisonnable. Ma mère elle, constamment en pleurs, ne savait plus que gémir. Alors c’était des disputes sans fin qui se terminaient invariablement sur cette séquence répétée à l’identique.
- Antoine, moi aussi je pense à lui sans arrêt, mais s’il te plaît arrête de boire ou ça finira mal.
- Arrête de dire ça, tu portes malheur.
- Tu crois que j’ai porté la poisse et tué mon fils que j’adorais ?
- Je ne crois rien, simplement je constate.
- Tu es vraiment ignoble de dire ça.
- La ferme, moi je crois ce que je vois, je dis ce que je veux.
- Ça finira...
- La ferme je te dis, ou ça finira mal.
- Ah, tu vois, toi aussi tu penses que...
- Tu vas la fermer ?

Un jour il s’est levé en pétard bien décidé à lui planter une beigne. À l’instant fatal, la main levée, il a pris conscience de son geste et s’est figé. Il a fait demi tour pour s’éloigner sans un mot et aller finir son chantier sur le toit. Il avait raison, mon père, ça a mal fini.

Ce jour-là, il a terminé la réparation de la cheminée. Chose faite, il a commencé à démonter l’installation, les cordes de sécurité, le haut de l’échafaudage. Il en était à la moitié quand il a vu sa mallette d’outils oubliée là-haut. Pas le courage de ré-installer les sécurités pour la partie supérieure. Suffisait de monter à quatre pattes en faisant bien attention. C’est ce qu’il a fait. Arrivé en haut il a pris la mallette et est redescendu, tout doucement, assuré de sa seule main gauche. Quand il a glissé, alourdi de ses outils qu’il n’a surtout pas lâchés, il est tombé comme une masse.

Fracture du crâne, tibia et colonne vertébrale en miettes. Coma. Pendant des semaines la famille a vécu avec les litanies des « s’en sortira », « s’en sortira pas ».

J’accompagnais ma mère voir mon père à l’hôpital et, de retour, il fallait rendre compte à toute la famille. Bien sûr, comme elle avait en tête les raisons de leur dispute, elle faisait tout pour ne pas prononcer la phrase maudite.

Elle passait ainsi des heures à rabâcher la même chose. Pour les uns c’était par téléphone, et, pour ceux qui n’habitaient pas loin, c’était de vive voix lorsqu’ils venaient nous voir pour nous réconforter de leur présence, comme on dit dans ces cas-là.

C’est Tata Yolande qui a mis les pieds dans le plat et a tout fait péter.
- Écoute Marie, de toute façon qu’il s’en sorte dans un fauteuil roulant ou qu’il y reste, ça finira mal.
- Ah bon, vivant ou mort, pour toi, sa sœur, c’est pareil ?
- J’ai pas dit ça, mais s’il s’en sort complètement neuneu et dans un fauteuil, tu vas déguster ma pauvre. D’ailleurs je suis pas sûre qu’il voudrait ça. L’a pas fait des directives anticipées ?
- C’est quoi ça, a demandé ma mère, suspicieuse.
- C’est quant tu dis, à tes proches, à ton toubib, jusqu’où on doit aller pour te ramener si t’es trop dans le cirage pour le dire le moment venu.
- Moi, j’ai dit alors, un jour qu’on parlait de Schumacher, il m’a dit « les légumes dans le jardin ou dans la soupe d’accord, mais dans un lit à l’housto, non ».
- C’est au moins ça, si la question se pose, a dit Yolande.

La question ne s’est pas posée. Trois jours après on l’a enterré.
Après ça, m’a mère a sombré.
- Faut pas que je le dise, répétait-elle sans cesse.
- Qu’est-ce qu’il ne faut pas que vous disiez ? lui demandaient ceux qui l’entendaient et n’étaient pas au courant.
- Faut pas que je le dise, sinon ça finira mal...

À peine la formule malheureuse émise, elle gémissait en tordant ses mains et en mordant ses lèvres trop bavardes.

Quand on n’a plus pu la garder chez nous, à la maison de retraite où elle a fini ses jours, logeant dans la même chambre qu’une surnommée « La Peuchère » tout le monde, sans qu’elle le sache, a fini par l’appeler «La Çafiniramal ».

Un jour, une nouvelle, qui pensait pas a mal, l’a apostrophée ainsi.

Ma mère n’a rien dit. Elle est remontée dans sa chambre au troisième, a ouvert la fenêtre et a plongé la tête la première.
Sa voisine de chambrée a appelé l’accueil.
- Oui, a dit l’hôtesse, qu’est-ce que je peux faire pour vous?
- Peuchère vé, la Çafiniramal s’est jetée par la fenêtre...

FIN
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